Eros

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Texte de Bruno Le Gouguec, 2013

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Notes sur le Désir ; le cinéma de Jean-Claude Rousseau

« … De toutes façons faire ce choix, en avoir la volonté n’aboutirait à rien. Mais on peut être dans un état, dans des dispositions, un état de sensibilité ou même de nature, qui fait qu’on a cette vulnérabilité. »

Jean-Claude Rousseau.
(Extrait des entretiens avec David Yon – Dérives N°1).

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Le manteau des mollusques – bivalves comme l’huitre – sécrète la matière de la coquille qui leur sert d’abri et dont les faces internes, quelquefois, irisées, brillent comme l’arc en ciel. Cette matière qui tapisse la face interne de la coquille est dite, en science naturelle, coruscante. Elle absorbe et décompose en la réfléchissant la lumière. C’est la nacre. Qu’un grain de sable vienne se loger insidieusement sous le manteau, ou qu’un homme glisse délibérément un corps étranger (souvent un éclat de nacre d’ailleurs) sous le manteau de l’huitre, et voilà que l’animal filtreur, comme disent les naturalistes qui classent aussi l’huitre parmi les animaux sans tête, produit une perle que la bête n’aura de cesse, dès lors, de vouloir expulser au dehors. La perle est ainsi toujours une réponse à une agression extérieure. Mais, et c’est bien là ce qui importe, « Nacre voit » dit le poète.[[A. Rimbaud : Album zutique, cocher ivre.]]
La vision, un certain sentiment du réel d’une grande justesse, selon le cinéaste Jean-Claude Rousseau n’est jamais prévue, volontaire, elle évoque par analogie la production aveugle de l’huitre, sans tête propre, qui, jamais tranquille, sécrète imperturbablement la nacre autour de ce qui est la cause de son tourment :
« Lorsque ça se voit, lorsqu’on a cette vision, on n’est plus dans cet état de raison et c’est un peu l’idée que pour voir, il faut être aveugle. Il faut que s’éteigne en notre esprit tout ce qui permet une perception raisonnée » [[Entretiens avec David Yon – (Dérives N°1, 2007.) ]].
Or Nacre voit et la perle possède un Orient. On dit d’une perle qu’elle possède un orient quand la lumière se décompose avec justesse à travers les couches internes de la matière irisée qui la constitue, quand celle-ci devient – au moins pour les perles claires – une sorte de matin pour les yeux. Cette idée qu’une production faite en aveugle ressemble au matin, qu’une conception « de nuit » va forcément vers le jour n’est pas étrangère à l’univers filmique de Rousseau. Tandis que le corps de notre humanité soi-disant raisonnable avec ses prétentions effrayantes est en réalité désorientée, enténébrée, (parce qu’elle se croit sans tête ?), Nacre voit. Ce que l’on pourrait traduire par Beauté voit. Mais voit quoi au juste ? Chez Rousseau, une sorte de trouée du réel manifestée par la justesse du cadre et par la composition du film qui permet à l’esprit d’être polarisé de nouveau vers son Orient véritable, par la profondeur du Désir inconnu. Rousseau espère-t’il en la tête véritable de notre humanité ? Une vision de Cézanne sur le sujet rejoint ces questions :
« Il y a des jours où il me paraît que l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de dansants reflets autour des idées de l’homme… Le prisme, c’est notre première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie céleste du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu…. [[Propos rapportés par Joachim Gasquet, Cézanne, (Paris, Bernheim jeune, 1921) ; cité dans : Les Créateurs et le sacré : textes et témoignages, de Delacroix à nos jours – Camille Bourniquel, Jean Guichard-Meili. (Paris, Éditions du Cerf, 1956.)]]

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Quelquefois, des hommes qui surent aimer la beauté du monde qui blesse insidieusement comme le grain de sable qui s’immisce dans la chair de l’huître, lassés par les excès du rationalisme ambiant, se sont enfuis par voie de mer vers des orients factices et c’est alors que la mer les a engloutis, que le grand poisson les a avalés. Et c’est du sein du grand poisson, depuis, qu’ils expérimentent, malgré eux, la présence numineuse [[Numineux : selon Rudolf Otto, «l’expérience numineuse est une expérience affective du sacré, au-delà de l’éthique et du rationnel.» Cf. R. Otto : Le sacré. L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, (Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1968.)]] du monde, qu’ils sont saisis par la vérité immanente à la création (le monde créé). Cela ressemble de loin à l’histoire du prophète Jonas. C’est peut-être l’histoire du personnage des films de Rousseau (de Rousseau lui-même ?) dont le désœuvrement n’a d’égal que la capacité à veiller en ce lieu ou le désir primordial que les Grecs divinisèrent sous le nom d’Eros [[Il ne s’agit pas ici seulement de la figure d’Eros telle que nous nous l’entendons aujourd’hui, spontanément associée au désir sensuel, instinctif, sexuel. L’Eros grec n’est pas seulement cela. Il représente aussi une divinité primordiale : « Dans la théogonie du poète Hésiode, Gaïa (la Terre-Mère) et Eros sont les deux toutes premières divinités qui apparaissent après le chaos originel. » (Bernard Verten – La voie du Désir, Editions DésIris, 1997). Dans ce cas, Eros représente la racine du désir, l’origine du désir, divinisée chez les Grecs, sans lequel l’homme perd le goût, le sens de l’existence. C’est le Désir de source divine qui permet à Psyché (l’âme) selon le mythe d’être polarisée, d’être orientée et de s’approprier à mesure l’essence de sa propre nature en épousant le dieu Amour. Cf. le conte de Cupidon (Eros) et Psyché (ou Amour et Ame), Livre IV (Chap. XXVIII) – Livre VI (chap. XXIV), les Métamorphoses ou l’Ane d’or – Apulée. – Paris : Les Belles lettres, 1992]] pourrait paraitre, Eros le divin mari fuyant la lumière, que Psyché doit épouser comme cause unique de son émerveillement devant la beauté du monde.[[ Si Eros fuit momentanément la lumière, c’est pour ne pas être reconnu trop tôt par Psyché qui serait incapable de supporter la vision de l’Amour sans vouloir se l’approprier indûment. C’est pourquoi Psyché dans le conte ressent la présence de l’Amour dans le palais d’ Eros pendant la Nuit mais ne peux dire à quoi il ressemble, puisque qu’Eros disparait quand vient le jour. Cette connaissance d’Eros est une connaissance de nuit, c’est donc une connaissance de présence.]]

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Eros est un dieu ailé dont la principale caractéristique est d’être imprévisible. En enlevant Psyché sur le rocher de la vision pour la guérir de ses illusions mortelles, il désobéit à sa mère qui lui prescrivait par jalousie de faire en sorte que Psyché s’éprenne d’un amour ardent pour le dernier des hommes, […]un homme si bas que par le monde entier, il ne puisse se trouver son égal en misère [[Ibid. Aphrodite, déesse de la Beauté et de l’Amour, mère d’ Eros est jalouse (à juste titre) de Psyché, parce que les hommes délaissant la déesse rendent un culte à la beauté d’une mortelle. Ils adorent par conséquent, en adorant Psyché (leur psyché), un reflet mortel de la beauté qui les égare.]].
Le dieu du désir impétueux agit apparemment de façon arbitraire, c’est pourquoi il est craint, même par les dieux. Il sème volontiers la panique dans la psyché justement, se moque en apparence des convenances et de l’ordre établi. C’est en quoi il est une promesse de liberté qui vient rompre l’illusion de l’ordre parfait dont le cercle est une figure, par l’intrusion de l’aléatoire dans le cosmos. En se perçant lui-même de ses traits, le dieu archer s’éprend de Psyché faisant d’une mortelle son épouse, (scandale pour Aphrodite sa mère). C’est dire à mots couverts combien Psyché, choisie par le dieu, malgré le désordre apparent qu’elle introduit dans le cosmos (l’ordre du monde), est faite en réalité pour la divinité. Chez Rousseau « la manière circulaire » du film et l’exactitude du cadre, ménage, paradoxalement, sans la rechercher, cette place, ce lieu d’apparition du dieu qui, jouant avec les lois du monde, n’est jamais prisonnier des lois du monde. Eros est une figure du Désir primordial qui échappe à tous les déterminismes et qui est manifestée dans le réel par la beauté attractive. C’est pourquoi le Désir de source divine, selon le mythe, permet à Psyché de s’orienter vers son objet essentiel à travers la beauté qui saisit mais qui ne peut être saisie. Psyché, bien que mortelle, n’aspire en réalité qu’à l’amour immortel et à la joie divine. La manifestation du dieu qui ne saurait se faire sans la trame des lois du monde, (sans en être jamais l’otage), est réellement imprévisible. Il est cet œuf né du vent, que la nuit dépose dans le sombre et profond Erèbe (Aristophane) pour prévenir la curiosité mal placée de Psyché ; d’où l’absence de projet, à priori, dans le cinéma de Rousseau. Le motif, ce qui meut, ce qui met en mouvement, paraitra sans nul doute, mais il est plongé dans la nuit du désir en Psyché. Il est le secret d’Eros.
Eros est mobile, le cinéma de Rousseau est pour le moins statique. Mais c’est peut-être le désir du mouvement, du mouvement libre, qui anime au fond le cinéma de Rousseau qui se contente de patienter, espère, (sans s’en laisser conter par le discours ambiant), montrant combien nous n’agissons, combien nous ne sommes mus en réalité presque jamais selon une volonté libre ; l’espace de l’homme étant dramatiquement clos ou très artificiellement ouvert pour cette raison même. C’est dans l’espace clos du conformisme social qu’il ne veut pas jouer. Là où les hommes instrumentalisaient excessivement le monde, il y avait trop d’ordre, un ordre artificiel, il fallait remettre du jeu… semble nous dire Rousseau discrètement (de manière tue). Mais comment Psyché, notre psyché, pourrait-elle être mue par un désir juste qui ne détruise pas la Beauté du monde ? C’est Eros le principe attracteur cosmogonique qui parait dès l’origine de la vie, la racine divine du désir, qui permet la relation entre les êtres et qui est cause de la beauté libre.

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L’argent est un signe du désir, c’est le chiffre du désir. L’avare quand il contemple son argent contemple un potentiel de désirs, chiffrable. Puisque qu’il tremble à l’idée de voir diminuer ses désirs, il ne le dépense pas, il le compte et le recompte. Il ne fait circuler les biens qu’à contrecoeur. Parce qu’il a peur de manquer, il bloque le Désir qui est à l’image de son avarice. D’autres dépensent l’argent sans compter, comme bon leur semble ; toutefois si l’argent venait à manquer, le monde s’écroulerait pour eux, alors qu’en réalité il ne s’écroule pas.
L’argent, s’il est adoré pour lui-même, devient un simulacre du dieu des désirs. Il usurpe la place du Désir profond, primordial, qui parait dès l’origine de la vie et qui est dans la Nuit. Le signe est alors confondu avec ce dont il est le signe. L’argent devient le simulacre d’Eros, le dieu Grec.
Psyché dans le conte d’Apulée se laissera enlever, guider par Eros (qui n’a pas grand-chose à voir avec les dieux pornographes au service de l’argent) pour s’éveiller au véritable amour qui purifie. Les films de Rousseau sont étrangers au monde de l’argent… et, «les biens les plus précieux, ne doivent pas être recherchés, mais attendus… »[[« Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. » Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu, (in Attente de Dieu, Simone Weil).]]

Nous sommes riches d’une monnaie qui n’a plus cours… Cette monnaie qui circule dans le palais d’Eros, c’est le langage désinstrumentalisé, désaffublé. Ici, c’est l’Image, essentiellement, qui retrouve naturellement sa fonction d’Orient quand elle est polarisée par la Beauté insaisissable (mais qui saisit), laquelle n’est rien d’autre que l’éclat du Désir primordial, et bien entendu, le son.
A quoi sert le cinéma de Rousseau ? A rien. Et «on pourrait s’en passer : sauf que [sa] «gratuité», comme n’importe quel «objet» du monde, fait précisément mémoire d’un Don originaire d’où tout procède».[[François Boespflug : Franc parler ; entretiens avec Evelyne Martini, (Paris, Bayard, 2012)]]
L’image animée dans le film de Rousseau Senza Mostra (2011), par exemple, est pure et rejoint la pureté de l’image picturale des peintres du XVIIe siècle, ou plus proche de nous, celle d’un Marquet par exemple et l’on ne soulignera jamais assez combien cette pureté dans le film comme dans la peinture de Marquet n’est pas laborieuse, ou bien le fait d’un désir projeté, ou bien celui d’un désir d’emprunt…
Comment Psyché, notre psyché (l’âme), pourrait-elle désirer d’un désir juste qui ne procède pas de l’amour propre, un désir dont l’objet ne s’achète pas, et qui participe de la Beauté du monde, sans la détruire ? Cette interrogation portée par le désir de l’Image traverse me semble-t-il tout le cinéma de Rousseau, et c’est au fond la trame de l’histoire mythique d’Eros et Psyché.
[[Ces notes ne prétendent pas rendre compte des films de Jean-Claude Rousseau. Ce sont des commentaires. Ils participent d’une réflexion sur le Désir et la Beauté nourrie entre autre par l’histoire mythique d’Eros et Psyché et par la singularité d’une expérience cinématographique contemporaine.]]

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L’image au début du texte est issue du film de Jean-Claude Rousseau, De son appartement, 2007 ; celle de la fin est extraite du film Senza Mostra, 2011.

Contact : legouguec.bruno@neuf.fr