Les mains 

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Film de Christophe Loizillon, 20', 1996

Ne pas faire de film

En Août 1994, je me retrouvais seul. Je veux dire orphelin de projet cinématographique, abandonnant malgré moi et désespérément, un film représentant 5 années de ma vie. – Un long métrage venait de s’arrêter en préparation à trois semaines du tournage, 25 personnes avait travaillé sur ce film que je ne ferais jamais, beaucoup d’argent avait été dépensé pour ne pas faire un film – . Je laissais filer ces 5 années de travail sans la moindre production d’images, si ce n’est des images super 8 de ma compagne et ma fille.

Il y avait urgence à faire des images mais filmer quoi ? Quelque chose ? Quelqu’un ? Je touchais le fond et revenais aux origines de mon cinéma.

Je comprenais en même temps pourquoi Manoel de Oliveira dit qu’un cinéaste se constitue essentiellement lorsqu’il ne fait pas de cinéma. Il peut en parler lui qui est resté plus de vingt ans sans faire de film. Dans cet ébranlement, je ne me suis jamais senti autant cinéaste. Je suis persuadé que cette période douloureuse a marqué mon cinéma et le pourquoi je voulais faire des films et que jamais je n’avais autant réfléchi à ce que pouvait être l’image.

Les mains

Faire un film coûtant toujours de l’argent et une lourde infrastructure, je voulais que le prochain film ne pose aucun problème de financement et soit le plus léger possible. Je commençais à réfléchir autour de plans fixes, de décor unique.

J’imaginais rapidement de filmer sur le lieu du futur tournage d’une amie réalisatrice et de lui demander sa caméra, la nuit pendant qu’elle ne tournait pas et de filmer dans ce décor, un salon de coiffure, des portraits d’amis nus, debouts ou assis.

Voulais-je retrouver mes amis en ce moment délicat ?

Puis je ne sais comment est arrivé l’idée de filmer leurs mains de leur demander de raconter l’histoire de leurs mains en 4 à 5 minutes.

Je racontais mon projet à quelques amis et leur expliquais le déroulement que j’avais imaginé pour ce film (rencontre, essais-vidéo chez eux, travail sur leurs textes, tournage cinéma en studio).

Je commençais quelques semaines après à filmer des essais en vidéo chez eux souvent avec leur propre caméra.

Seize mois plus tard (j’avais entre temps réalisé un long métrage), nous filmions la même situation en studio et en 35 mm avec, comme base de travail, le texte de départ, retravaillé (la vie de ces mains avait quelquefois changé entre temps).

Le montage final présente une seule prise en continuité sans montage, ni de son, ni d’image.

L’enjeu du film était que la mise en scène soit invisible, que la présentation de l’histoire des mains de chacun paraisse le plus simple possible, que le dispositif laborieux disparaisse.

Ce film « les mains », né d’un désespoir et d’une épuration totale des moyens cinématographiques eut quelques récompenses, à ma grande satisfaction. Il y a une justice qui reconnaissait le désespoir.

Documentaire / Fiction

Lorsque je réalise un film dit de « fiction » j’ai plus le sentiment de faire un documentaire sur des acteurs, filmer leur corps vieillissant, que ces corps un jour mourront.

Lorsque je réalise un film dit « documentaire » sur un artiste contemporain, j’ai l’impression de raconter l’histoire, le destin d’un homme, d’un personnage qui peut-être n’existe pas.

Lorsque je filme des morceaux de corps de personnes qui racontent soit disant leur vies. Est-ce de la fiction ou du documentaire? Il y a tous les éléments d’un film dit de « fiction », un texte, un décor, une direction d’acteur, une lumière de studio et pourtant le film est vu comme un film documentaire.

La « question » documentaire/fiction me paraît sans intérêt. Elle laisse entendre que  le documentaire s’appuyant sur le réel, c’est la vérité. C’est une idée bien morale et dangereuse de penser qu’il existe « une » vérité.

Pendant le tournage des mains, dans le studio, j’ai dit à Caroline Champetier, la directrice de la photographie que je pensais qu’il fallait imaginer une lumière qui pourrait être comme chez ces personnes. Elle m’a répondue qu’on était en studio et qu’on n’était pas chez eux.

J’avais imaginé avant le tournage en studio de rajouter une ambiance sonore différente pour chaque personne recréant le climat de leur intérieur. Caroline Champetier, la directrice de la photographie, par sa réponse décidait de la bande son. Il n’y aurait que la voix de ces personnes filmées dans ce studio.

Je n’établis aucune hiérarchie entre le documentaire, la fiction, le long et court métrage. A chaque film, il peut y avoir ou pas le regard d’un cinéaste. Plus le cinéma est une valeur marchande moins il y a de chance d’avoir un  regard.

christopheloizillon.fr