Les absences où s’abrite le monde

Texte de David Yon, 2004

« Il n’est pas nécessaire de le voir pour le connaître, à toi de l’imaginer tel que seul il peut être… C’est de l’ensemble de l’œuvre que viendra pour toi la connaissance de ce visage unique. »
Jean-Claude Rousseau, Le Concert Champêtre

J’ai grandi dans la nature, loin des images. Seule la télévision me donnait un indice que notre monde était en train de changer, de l’importance que l’on donnait aux choses de l’écran, au spectacle ininterrompu. A 19 ans, je suis monté vivre à Paris. Quelques mois après, lorsque Robert Bresson est mort, il y a eu une rétrospective de ses films. Je n’en avais jamais vus mais j’ai senti que c’était le moment. Il s’agissait de la projection de 22h du film Journal d’un curé de campagne. Alors que cette expérience remonte à plus de cinq ans, je me souviens exactement de la place que j’occupais dans la salle, de l’espace autour de moi. Je me souviens presque des visages qui m’entouraient. Le film se déroula comme une sorte de messe avec des moments difficiles, il y avait des résistances en moi. Mais à la fin, lorsque l’on entend les paroles de cet homme au bord de la mort, « tout est grâce », le film m’avait enfin transpercé. Une fois les lumières rallumées, je suis resté là quelques minutes et j’ai regardé intensément les visages qui m’entouraient, ils étaient beaux, quelque chose avait grandi en eux et en moi.

Dehors, il avait plu, le sol était mouillé et les lumières se reflétaient sur le bitume. Des personnes dans les bars, la statue de Balzac, les arbres des squares, les fenêtres éclairées où de l’autre côté des femmes et des hommes vivaient. Je me souviens de tous ces détails très nettement dans mon esprit comme si j’avais eu la sensation aiguë du monde qui m’entourait. Tout était juste, à sa place et donc beau.

Cette année, lorsque j’ai vu le film La Vallée Close de Jean-Claude Rousseau, chez moi, en cassette vidéo, j’ai retrouvé ce même sentiment et je me souviens très précisément de mes sensations à la fin du film. Je suis allé remplir un verre d’eau, je l’ai posé sur la table. Le verre était transparent et j’avais conscience de ce qu’était ce verre, de ce qu’était cette eau. J’ai bu des petites gorgées, la fraîcheur dans mon corps. Après je suis allé face à ma fenêtre, la lune, la forme des immeubles, les fenêtres éclairées, tout était là. Quand j’ai rencontré Jean-Claude Rousseau pour la première fois en novembre 2003, je lui ai fait part de cela, il a sourit et a dit que c’était l’effet que lui produisaient les films qui ont compté dans sa vie.

Lorsque j’ai eu envie de le rencontrer, je n’avais pas encore vu ses films mais j’avais l’intuition qu’il pouvait m’apprendre quelque chose d’essentiel liée à mes recherches en cinéma. Par le biais de la revue Cahiers du Cinéma, j’avais pu accéder à des images et des textes à son sujet. Je savais que quelque part en France, un homme fabriquait seul ses films avec son regard, son écoute et ses mains. Dans le secret, il attendait que la lumière se dépose sur la pellicule pour révéler le monde. Dans un texte, j’avais lu cette phrase du cinéaste : « Il n’y a que le lieu »1. Même si je ne la comprenais pas, elle résonnait en moi très fortement et j’ai souhaité approfondir la connaissance de son cinéma.

Jean-Claude Rousseau est né en 1946 à Paris. Il étudie le droit et c’est à New York qu’il découvre le cinéma d’avant-garde. Dans la revue Caméra-Stylo, il consacre plusieurs textes à l’œuvre de Robert Bresson qui, à l’instar du peintre hollandais Jan Vermeer, inspire sa démarche esthétique. En 1980, il achève l’écriture d’un scénario, Le Concert Champêtre, racontant l’histoire même d’un scénario et l’empêchement de sa réalisation.

Le Concert Champêtre sera refusé en 1983 par la commission d’avance sur recettes du Centre National de la Cinématographie. Jean-Claude Rousseau devient alors son propre producteur réalisant son premier film, Jeune femme à sa fenêtre lisant une lettre, avec ses propres moyens, à savoir la caméra super 8 de ses parents et un matériel sonore rudimentaire.

En 1989, il termine son premier long-métrage, Les Antiquités de Rome. Son deuxième long-métrage, La Vallée Close, toujours tourné en super 8 puis transféré en 16 mm, a été sélectionné par le Festival de Locarno en 1997 et a obtenu le Grand Prix du Documentaire au festival de Belfort en 1999.

A l’automne 2000, ses deux longs-métrages sortent en même temps au Studio des Ursulines à Paris. Ses films sont très remarqués par la critique : « Chacun trouvera ainsi son chemin au coté de Rousseau l’arpenteur, rétablissant du coup la différence subtile entre des cinéastes intéressants et un cinéaste important »2.

Changement de millénaire et changement d’outils, à partir de Lettre à Roberto datant de 2002, ses films seront réalisés avec une caméra vidéo numérique.

Malgré sa reconnaissance, les films de Jean-Claude Rousseau restent peu visibles. Ils n’ont pas encore été édités et ils ne sont révélés à un public d’initiés qu’au cours de divers festivals, de programmations de cinémathèques et par l’entremise du couple de cinéastes Straub-Huillet qui, depuis quelques années, soutiennent avec constance ses films.

Que voyons-nous dans ses films ?

Souvent un homme écrit une lettre qui reste en suspens. Un téléphone sonne dans une chambre presque vide. Le lit est défait, l’homme est devant la fenêtre…

Le plan tient dans la durée. Sans intention de vouloir nous séduire, les images et les sons prennent place. Les éléments sont là, sans intention de pouvoir, comme une parole muette entre nous, une circulation d’affects au-delà des conflits. Et le spectateur peut être saisi par les accords produits. Mais pour être sensible à cela, il faudra accepter la liberté qui nous est offerte. Ici, le film ne s’apprivoise pas, il s’embrasse. Nous sommes bien là, face à un art de l’amour. L’amour du monde et des hommes mais aussi l’amour entre les images et les sons. Pour comprendre cela, il faut lire Jean-Claude Rousseau expliquant sa démarche : « Pas de projet à accomplir, pas de découpage à suivre. Chaque bobine reste entière. Eviter d’intervenir. Garder les prises de vue comme elles sont, ne pas chercher de modification par le jeu du montage. Laisser aller les éléments d’eux-mêmes à leur place. Attendre qu’ils s’ajustent en prenant la lumière. La beauté n’apparaît pas où on la cherche. »3 Sa patience et sa disponibilité seront récompensées car en se tenant à distance du jugement et des bonnes intentions, il laisse la beauté et la présence advenir.

Mais ce chemin passe aussi par l’absence de l’autre. Dans son livre, Le Concert Champêtre, on peut lire : « Ainsi donc, il revenait seul au même endroit. Il était seul à l’endroit qu’elle aimait. Peut-être était-il normal qu’elle abandonne son village, les collines et les rivières pour que lui soit seul à veiller sur tous ces lieux. A lui de faire vivre les souvenirs au rythme des saisons jusqu’à ce qu’un matin d’été, peut-être au milieu d’un pré d’herbes hautes … » 4 Je pense qu’il s’agit là des prémices de son film La Vallée Close. Dans ce film, le cinéaste est présent avec sa caméra dans le lieu où subsiste l’absence de l’autre.

Jean-Claude Rousseau s’est d’abord tourné vers les arts plastiques. Son regard a été influencé par des œuvres de peintres comme Giorgione ou Vermeer. Son premier film Jeune femme à sa fenêtre lisant une lettre, a été réalisé sous l’influence du tableau homonyme de Jan Vermeer. Il s’agissait pour le cinéaste de retrouver dans son cadre le même rapport juste entre les lignes que celui qui existe dans ce tableau. Les lignes tiennent un rôle très important dans la composition de ses cadrages. C’est elles qui forment les rapports qui permettent de dépasser la représentation contenue dans l’image. Lors de mes entretiens avec le cinéaste, il m’a confié :  « Le cadre est juste quand il fait passage, quand il y a ouverture, c’est-à-dire quand le regard ne s’arrête plus sur ce qui est montré mais qu’il traverse. Le passage, c’est voir au-delà de la représentation, en profondeur, au-delà de ce qui est montré. Cette profondeur est réelle. »5

La Vallée Close
La Vallée Close

Les Antiquités de Rome, 1989, 105’

Les Antiquités de Rome

Aussi, à l’instar des tableaux de Jan Vermeer, la fenêtre et la lettre sont deux motifs récurrents dans les films de Jean-Claude Rousseau. La fenêtre est passage et pose le cadre du monde en ouvrant sur l’ailleurs. Souvent dans ses films, nous voyons le cinéaste devant une fenêtre. Il pose son regard, absorbé par le monde devant lui. Jean-Claude Rousseau met alors en abîme la position de celui qui regarde ses films et qui se retrouve saisi par le rapport entre les lignes contenues dans l’image.

La lettre présente dans ses films est presque toujours désir de l’autre. Et ce désir-là, difficile à mettre en mot, c’est justement ce qui pousse le film à éclore.

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1 Sylvain Coumoul, Merci pour l’émotion, Les Cahiers du Cinéma n°576, Paris, février 2003
2 Vincent Dieutre, Merci pour ces éclaircissements, Bulletin de l’ACID, Paris, septembre 2000
3 Jean-Claude Rousseau, L ‘œil du cyclope, Cahiers du Cinéma, n° 532, Paris, février 1999
4 Jean-Claude Rousseau, Le Concert Champêtre, Editions Paris Expérimental, Paris, 2000
5 Jean-Claude Rousseau, Entretien, in Dérives numéro 1, Lyon, 2007

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