Un autre continent du cinéma

Texte de Catherine Bareau, 2004

Texte de Catherine Bareau
2004

Le cinéma est un art, irréductible au concept d’art contemporain dans lequel on voudrait enfermer actuellement certaines œuvres. Le nouveau terme cinéma de prototype en est un exemple… On cherche périodiquement à baptiser et à qualifier des pratiques soit-disant nouvelles ou périphériques, alors que c’est le cinéma industriel commercial qui continue à imposer ses règles et à restreindre le champ du cinéma.
Cette question intéresse surtout les institutions et les ministères qui classifient, hiérarchisent et sélectionnent, reproduisant les sempiternelles catégories : artiste, plasticien, réalisateur, metteur en scène, technicien, cinéaste, amateur, professionnel, … Pour organiser leurs directions et services, gérer leurs budgets, accorder ou refuser des subventions…
En bref, le cinéma restant d’abord une industrie, on ne sait pas comment appeler ceux qui font des films tout simplement sans avoir recours à ce système. Que faire de ces autres ? Y en a toujours qui font désordre…

Finalement, à choisir, je pense que je préfère avoir une gueule d’atmosphère plutôt que de prototype.
Je suis salariée à plein temps en dehors du cinéma, sans possibilité de temps partiel, essayant de joindre les deux bouts, du cinéma et du travail. Ni intermittente, ni emploi jeune, ni RMiste, ni retraitée, ni artiste, ni cinéaste, ni prof… Sans statut et surtout sans temps. Mais libre de faire un film ou de l’abandonner selon mon désir.
Pas le temps de faire autrement.

Ce qui me pousse à filmer ? C’est ma façon d’être présente au monde. Malgré l’intolérable, l’atomisant, l’inhumain.
Entendre et regarder est un sport plutôt utopique et donc très politique …
Faire don d’un regard incarné, partagé, dans un échange socio politico mystique. Les grands mystiques sont des êtres véritablement subversifs qui développent de l’extrêmement humain, sans peur de l’extrême. L’art permet de rester aux aguets devant ces états de l’humain.
Le cinéma encense nos cinq sens et dérègle le sens (commun), c’est avant tout aussi une action.

Il n’y a pas de film politique sans morale, sans théologie, sans mystique, sans mémoire. (Jean-Marie Straub, Danièle Huillet) : in Cinéma (et) politique, entretien sans concession, revue Hors Champ, août 2001.

L’outil numérique

Pour l’instant, j’utilise le numérique pour le son et le format super huit, donc l’argent – tique (sans argent public) pour l’image, union libre qui me convient, ça fait de beaux enfants. Mais j’aime de plus en plus utiliser aussi le silence. Y a des technologies pour ça aussi…

J’ai eu envie de faire des films dans les années quatre-vingt, l’époque où la nouvelle technologie en pointe était la vidéo. Artistes, galeries, marchands, institutions ne juraient que par ça. Quand je disais que je faisais du cinéma expérimental, on me répondait : ah oui, de l’art vidéo. Quand je répondais cinéma, on me disait : pourquoi tu ne fais pas de la vidéo, comme tout le monde ? C’est pratique, c’est pas cher (ça peut rapporter gros…), tu peux faire du son. J’ai quand même continué à faire du cinéma (encore du sport) parce que je n’avais pas envie de voir mes films dans une télé – vision. Je voulais encore voir mes images en grand sur un écran. À l’époque, je me disais naïvement : comment font-ils pour ne pas voir la différence ? Pourquoi font-ils du cinéma avec de la vidéo ? J’avais l’impression que l’image de cinéma était en train de disparaître de la tête, de la perception, du désir des gens. Ils n’en voulaient plus sauf sur les écrans des salles commerciales en trente-cinq millimètres.

Tous les dix ans, on repose la question d’une nouvelle technologie qui va permettre la liberté et la démocratisation, l’émergence d’un nouvel imaginaire, le nouvel art total, la nouvelle pensée… La méthode est toujours la même : il suffit d’opposer la nouvelle technique (on lui préfère d’ailleurs le terme de technologie, c’est plus moderne et plus globalisant) porteuse des discours les plus conventionnels et démagogiques d’émancipation et de démocratisation. Bête et méchant argument publicitaire pour des marchands toujours à la recherche de nouveaux débouchés. Discours repris régulièrement et systématiquement par les institutions culturelles et la critique. Ceux qui continuent à utiliser le médium précédent sont marginalisés et méprisés, pauvres hères rétrogrades, misérables pecnots, has been. Un clou chasse l’autre. On nous raconte triomphalement que la classe ouvrière a disparu. Ainsi que les paysans (plus de vingt-cinq mille fermes disparaissent chaque année en France). Même constat pour les savoir faire, les techniques et les formats rendus obsolètes en une décennie. Il ne fait pas bon avoir l’amour de la terre et du médium… Bon débarras, faisons place nette pour les marchands du temple. Violence du capitalisme. Et on bâtit de nouveaux concepts…

La rencontre avec le public

L’art ne s’adresse pas aux gens mais au monde (Hannah Arendt).

Quand je ne trouverai plus de matériel super huit d’occasion, quand il n’y aura plus de possibilité de réparation pour les projecteurs et les caméras, je ne pourrai pas me mettre au cinéma en seize millimètres puisqu’il est en train de disparaître aussi. Pas de projecteur super huit dans aucune structure diffusant du cinéma, même expérimental (centres d’art, festivals, salles de cinéma…). Pratiquement plus de projecteurs seize dans les salles. À l’étranger, il faut diffuser du cinéma en format vidéo. Loi des diffuseurs oblige. Grande confusion entretenue.
Les sélections (le terme a le mérite d’être clair) dans les festivals se font d’abord systématiquement par le format avant l’intérêt porté au film. Beaucoup cochent sagement les cases Formats acceptés, ceux qui font du super huit (et de plus en plus du seize) n’ont pas de case à cocher puisque ce format n’est même pas mentionné. Si exceptionnellement, il est accepté, je suis obligée de projeter mes films moi-même avec mon matériel. J’ai fini par en faire une des caractéristiques de mon travail. On sait bien que c’est le mode de production (et de diffusion) qui détermine le style. Les films sont réalisés avec les pellicules que les fabricants laissent encore sur le marché du petit commerce du cinéma. Mais jusqu’à quand ?

Que l’on manie ces matières vivantes, son, durée, espace, image… avec un pinceau, un stylo (la littérature est née d’une technologie nouvelle qui est devenue industrielle), un clavier (de piano ou d’ordinateur), une caméra, un magnétophone, toutes les techniques dites anciennes, nouvelles, archaïques, artisanales, modernes, d’avant-garde… peuvent faire bon ménage. Que je montre des films dans un festival, un cinéma, une bibliothèque, un café, une classe, un musée, une rue, à la ville, à la campagne, en appartement, ou ailleurs, je cherche une forme pour partager du sens et des sens, préserver de la mémoire, privilégier la présence, restituer un contact. Je ne cherche pas à communiquer. Ni discours, ni message, ni prescription, ni mot d’ordre. Mon cinéma a peut-être autant ou plus à voir avec le théâtre, l’oralité, la présence, les arts vivants que le différé, la reproductibilité, la série…

Paris, mars 2004

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