De quoi sommes-nous la somme ?*
Le cinéma de Sharunas Bartas…

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Texte de Leos Carax, 1995
Le cinéma de Sharunas Bartas a toujours existé, depuis que le monde est monde. Mais nous, où étions-nous passés ?

Un jeune contemporain, dans son pays méconnu, embrasse de son regard les visages, les paysages, les constructions qui l’entourent, avec une attention et une ferveur qui sauvent de notre temps ce qui peut l’être encore.

La beauté des films de Sharunas est entière dans la façon qu’ont ces films de se tenir droit debout sur le fil vacillant qui relie leur auteur, ses peines et ses lumières, aux peines et aux lumières du monde alentour.

Des jeunes gens silencieux… un port, de guerre ou de commerce… une place blanche, immense et presque déserte… une fille échouée là, absolu mystère… une cathédrale dévastée… le froid, du feu, des ruines… des coups de poing… une étreinte sans fin… les toits de la ville… des enfants seuls comme des hommes… une femme estropiée qui tourne autour de sa table… un couloir nu, des visages très proches… partout, la terrible fatigue des corps et des choses… et puis soudain, des musiques, des femmes et des hommes réunis, qui dansent et transpirent… le temps d’un soir…

Toutes ces images de « là-bas, à l’est », quelque part entre Sarajevo et Moscou, entre guerre et « paix », entre aujourd’hui et il y a des siècles, vieilles et jeunes comme le cinéma, Sharunas les enregistre avec la vigilance et la générosité sèche d’un poète pas bavard.

Résister. Au temps, à la faim, à l’ennui, aux ennemis, à l’isolement, à l’épuisement. Ce qui nous opprime est immense, mais « ce qui nous reste » est au moins aussi grand. Survivre, c’est la question. Et la caméra de Sharunas y répond de la seule façon digne : elle ne témoigne pas de la misère, ne la rend ni plus présentable ni plus dégoûtante ; elle sait que la misère, c’est le tout de l’homme, de tout homme, sa condition. Et si les images qu’elle capte sont d’une pareille splendeur, c’est ce savoir sensible qui les rend telles.

Découvrir les films de Sharunas, ici et aujourd’hui, c’est aussi redécouvrir cela : il n’y a pas de réalités lointaines.

Ces êtres qui se noient, lentement, sans tendre les bras vers personne, sans bruit, sans remous, au fond furieux du monde, ils ne nous voient pas. Trop tard déjà. Mais nous, grâce à Sharunas, nous les reconnaissons, ils sont nous.

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Seven invisible men, film de Sharunas Bartas, 2005

Sharunas Bartas, né dans les années soixante est lituanien. Il habite la campagne, à quarante kilomètres de la capitale Vilnius, une ferme au bord d’un étang.

Sharunas imagine des films de 2 ou 3 millions de francs ; ses scénarios font deux pages.

Corridor a été tourné à Vilnius. C’est une vieille ville bâtie au cœur d’une forêt. Isolé dans cette forêt se trouve une sorte de petit chalet. Au rez-de-chaussée vivent la mère et le fils de Sharunas.

Lucas, le fils, a treize ans. Quand il en avait trois, alors qu’il s’endormait seul dans le noir de sa chambre, il a vu des plantes géantes sortir du plancher, et grimper furieusement vers le plafond. Il a hurlé. Depuis il a peur de s’endormir seul.

Son père, lui, ne craint pas la nuit. Il l’habite naturellement ; il connaît la ronde des choses. Quand la lumière du dehors se met à baisser, il allume une bougie, prépare le café, et veille. C’est sans doute alors que la fatigue et le silence lui donnent la force de concevoir un nouveau travail.

Au premier étage du chalet, Sharunas et ses assistants ont installé un petit studio de cinéma, où ils travaillent, et dorment parfois. D’autres cinéastes de la région viennent en profiter. Au moment de la faillite des studios en Russie, avant l’effondrement soviétique, Sharunas avait racheté des caméras Arri-B1 pour 150 dollars pièce et une table de montage pour 50 dollars. En quelques années, lui et ses assistants ont construit sous le toit du chalet une cabine de projection 35mm, un coin pour le montage, un autre pour la post-synchronisation.

Voilà quelques mots concrets que je peux dire sur Sharunas Bartas.

Tant qu’il y aura quelque part sur terre un chalet comme celui-là, dans une forêt, avec un garçon comme Sharunas pour y travailler et y inventer, je serai tout à fait optimiste quant au cinéma.

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* Titre d’un poème d’Abdulah Sidran.

extrait de la présentation des films {Trois Jours} et {Corridor} de Sharunas Bartas au festival de Tours 1995.