Retour sur «Des hommes et des dieux»

Texte de Sylvain Loiseau, Linguiste, Université de Caen, 2011

Le film Des hommes et des dieux a eu un grand succès public et critique. Au-delà du message apparent de tolérance religieuse, peu de critiques se sont interrogés sur la représentation donnée de l’histoire récente et particulièrement de l’image donnée de la colonisation.

Plusieurs séquences du film véhiculent une image condescendante du rapport entre moines français et villageois algériens. Les moines fournissent aide médicale et administrative, pallient les carences d’un Etat «corrompu». Mais le film ne dit rien sur le fait que les terres du monastère étaient cultivées en commun dans le cadre d’une coopérative, rien sur le dialogue interreligieux défendu par Christian de Chergé, qui est représenté sans interlocuteur théologique à sa hauteur, rien sur la présence d’un muezzin appelant à la prière au cœur du monastère. Sous le prétexte de décrire la grande abnégation et la profondeur de la vie spirituelle de ces moines, qu’il ne s’agit pas de mettre en cause, c’est une image complaisante, non exempte de clichés coloniaux, qui est donnée d’une relation entre un établissement de Français et un village algérien. On peut bien sûr souligner que ce n’est pas le propos du film, que celui-ci concerne uniquement la passion des moines, et qu’il s’agit de détails secondaires qu’il est malséant de venir relever. Mais c’est la réflexion sur l’histoire, plus généralement, qui est écartée. Le point de vue choisi par le film, qui gomme toute dimension historique et particulièrement tout arrière-plan colonial, signifie que cet arrière-plan n’importe pas à l’intelligibilité du destin de ces moines. C’est faux : il est nécessaire à sa compréhension, comme à celle de toute histoire algéro-française.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance des propos de l’ancien moine cistercien Henry Quinson. Celui-ci connaissait les moines de la communauté de Tibéhirine, dont il a raconté le destin dans plusieurs livres, et a conseillé Xavier Beauvois dans la réalisation du film. Il confiait à Thierry Leclère (Télérama, n° 3 165) son regret de ne pas voir prise en compte «la raison profonde» de la présence des moines en Algérie : «Christian de Chergé, l’intellectuel de la communauté, féru de dialogue islamo-chrétien, avait été sous-lieutenant pendant la guerre d’Algérie. Son ami Mohammed, un garde champêtre, s’était interposé et l’avait sauvé de la mort face au FLN. Quelques jours plus tard, Mohammed avait été retrouvé égorgé. Christian en avait été marqué à jamais. Frère Paul, comme parachutiste, avait fait – ou au moins vu – des choses horribles. Quant à frère Luc, « le toubib », il avait déjà été enlevé, en 1959, par des membres du FLN. Amédée était pied-noir et frère Christophe était venu faire la coopération après 1962.» Presque tous les moines étaient donc marqués par l’horreur des rapports coloniaux et de la guerre d’indépendance ; c’est un élément essentiel de leur histoire, un élément essentiel à la compréhension de leur choix et de leur passion. C’est leur rendre un piètre hommage que de dissimuler ce stigmate de leur humanité. Plutôt que de représenter cette dimension, le film choisit d’insister sur des questions malsaines et oiseuses d’attachement à la terre, jusqu’à représenter, avec une lourdeur démonstrative, frère Christian caressant l’écorce d’un arbre centenaire pour signifier son enracinement en Algérie. Ce point de vue an-historique dessine une situation totalement compatible avec la vision des nostalgiques de l’Algérie française : les Algériens auraient souhaité, au fond, le maintien de la présence française ; celle-ci leur aurait apporté de façon désintéressée les avantages matériels d’un niveau de civilisation plus élevé ; les colons auraient eu un sincère intérêt pour la culture musulmane et pouvaient arguer d’une forme d’autochtonie.

En définitive, on ne peut pas exclure que le succès de ce film, au-delà de ses bonnes intentions apparentes, s’explique par sa complaisance pour l’histoire française et par l’image qu’il permet de contempler d’une relation irénique et fantasmée entre Français et Algériens où seul l’amour désintéressé aurait motivé les premiers et où les seconds leur en auraient gardé une reconnaissance éperdue. Xavier Beauvois est bien sûr libre de choisir un point de vue, le fait est que le point de vue choisi ne risque pas de servir la connaissance critique de notre histoire récente.

Texte initialement paru dans le journal Libération du 27/04/2011