le monde est la surface sur laquelle les hommes enregistrent leurs rêves

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Entretien entre Olivier Bosson et Eric Smee autour de la série le Forum des rêves, 2017

Olivier Bosson est réalisateur, ses films se caractérisent par une structure narrative excentrique, picaresque, alliée à une distribution phénoménale puisqu’ils impliquent un grand nombre d’acteurs et de participants. Ainsi en va-t-il de 200%, filmé en banlieue en 2010, Le stop le soir en 2012, ou encore Tropique, une farce sur la mondialisation de 2016. Parallèlement, il vient de tourner entre 2012 et 2016 dans une vingtaine de villes de pays francophones, une série dont les personnages sont des internautes : Le forum des Rêves.

Le Forum des Rêves – 4 – “Rêve qui m’a rendue très heureuse ” posté par Edwina

Entretien

ERIC SMEE : tu viens de réaliser le Forum des Rêves, une série qui adopte une forme de fiction assez inédite : les personnages discutent de leurs rêves sur un forum Internet, par des conversations vidéos. Et ils se montrent aussi des vidéos de leurs rêves, puisque, merveille de la technologie, dans cette fiction, on peut enregistrer ses rêves sur son téléphone. Est-ce que tu t’es inspiré de vrais forums, est-ce qu’il y a de l’improvisation, d’où viennent tes inspirations ?

OLIVIER BOSSON : à l’origine, je ne pensais pas faire un forum, je voulais faire des émissions. 10 émissions, 10 x 10 minutes sur l’enregistrement des rêves. Seulement ça n’allait pas, à cause d’un problème de forme : j’avais un narrateur – théoricien, ce narrateur montrait des extraits de fiction ou des exemples, et les commentait. Mais le statut de ce narrateur (ce guide touristique, ce maître de conférence omniscient, etc.) me semblait lourd et encombrant : ça avançait mal. Du jour où j’ai eu l’idée du forum internet, tout s’est mis à marcher à pleins gaz. Dans le forum c’est chaque contributeur qui est un essayiste ou un conférencier, qui montre ses propres images. La pensée part dans tous les sens. ça me plait.

A partir de là, oui, je me suis beaucoup inspiré des vrais forums, dans leur grande époque vers 2003 2005 ! Les forums étaient alors des sortes de places publiques non marchandes, des lieux d’échange, de troc, d’entraide. Ensuite seulement est arrivé le barbelé des éleveurs de contenus qui encadrent des troupeaux d’internautes et se partagent la toile, comme dans Man Without a star de King Vidor dont parle Luc Moullet avec admiration.

Bref cette référence au passé – il y a 10 ans en gros – je la voulais pour contrebalancer le côté science fiction de l’enregistrement des rêves – dans 10 ans en gros. Avec les deux on se situe dans une sorte de présent élargi.

J’ai passé un temps conséquent sur le roi des forums de rêves qui est le forum de Doctissimo. (Attention, c’est une brèche dans le temps ! On peut y passer des semaines et des semaines, certains rêveurs sont des surdoués, d’autres des cas pathologiques, les gens s’aident, se lâchent, c’est fascinant ! Et incitatif). Je m’y suis familiarisé avec le style forum, une certaine dramaturgie des échanges, par exemple les gens qui disent « +1 ! ». J’ai donc repris certains procédés d’échanges. Par contre, les rêves, je les ai inventés, je voulais que tous soient fictifs, donc ce sont tous de faux rêves.

E S : tu abordes là la question de la fiction. Tu as réalisé plusieurs films de fiction. Dans ces films, il y a un rapport souvent débridé – mais tout de même classique à la fiction – on se situe côté cinéma ; en revanche, avec le forum, la fiction déménage et s’en va vivre parmi les webcams, c’est une plongée dans les caméras d’internet. Peux-tu nous dire comment cette série s’inscrit dans ton travail ?

O B : en fait ce forum a été pour moi une occasion formidable de prolonger une recherche que j’ai toujours plus ou moins menée dans mes films : voir ce qui se passe si on combine les usages de la caméra propres au cinéma et les usages qu’en font les amateurs. Je me sers de l’un pour relativiser l’autre, des flux vidéo pour décentrer les films de cinéma, et vice-versa, d’une exigence propre au cinéma pour customiser les plans frustes des vidéos d’amateur.

Il y a aujourd’hui sur le net beaucoup de nouvelles sortes d’images, dues aux nouvelles sortes de caméras, à leurs caractéristiques, et dues aussi à la manière dont on se sert de ces caméras, la place nouvelle accordée à la caméra. Par exemple, avec skype, tout le monde a fait l’expérience de la webcam d’ordinateur portable qui est dirigée trop haut. On lance skype et notre tête apparaît tout en bas de l’image (1). Cette image d’une tête tout en bas, on ne la verrait pas dans un film au cinéma, elle m’intéresse. Elle insiste sur la matérialité de la caméra – peut-être trop ? – mais c’est un exemple (et on pourrait en prendre d’autres) qui indique que par leur cadrage, leur point de vue, ces images récentes donnent à voir autre chose. Et j’ai envie de me servir de cet autre chose pour faire de la fiction, pour élargir le territoire de la fiction filmique. Par exemple, dans Tropique (2016) j’ai intégré beaucoup de plans subjectifs (ou presque subjectifs) qui viennent des tournages du forum des rêves.

E S : tu parlais de skype, est-ce que tu avais en tête d’autres sortes d’images ou d’usages amateurs précis auxquels tu te référais en filmant la série ?

O B : oui, il y en avait plusieurs.

D’abord, première sorte de films d’amateur, il y a bien sûr les rêves ! Les rêves : des films amateur que chacun fait, dans son coin, depuis des siècles. Des films pour spectateur unique – c’est vraiment proche de la VR ! Mais quand même pas complètement pour spectateur unique puisque, comme le dit Tobie Nathan (2), le rêve est un acte social en trois parties : il faut 1, rêver le rêve, puis 2, le raconter à quelqu’un, et 3, que cette personne en propose une interprétation. Si on réunit les trois conditions, alors c’est bon, on peut dire que c’est un rêve.

Deuxième référence, on vient d’en parler, il y a donc toutes ces vidéos de discussion ou vidéos de communication. Le forum est constitué en majorité de vidéos de discussions, filmées comme avec une webcam, un téléphone, un ordinateur, et donc on a filmé avec les cadrages spécifiques à ce genre de communication. Beaucoup de personnages tiennent la caméra, et se déplacent avec, c’était un merveilleux terrain d’expérimentation, très riche, vraiment c’est à peine croyable la variété de plans qu’on peut faire avec une caméra légère, portée à la main. ça nous a donné de quoi nous enthousiasmer plusieurs fois pendant le tournage !

D’ailleurs on a filmé beaucoup d’acteurs chez eux, dans leur domicile, leur appartement, leur chambre, et c’est fascinant de voir comment aujourd’hui chacun a établi ou aménagé chez lui un mini-décor, un micro studio avec éclairage réglable etc. pour bien apparaître sur skype. Bienvenue chez les produsers !

Troisième référence : les « vidéos d’internautes » et plus particulièrement les vidéos de chutes. Il y a toute une histoire de ces vidéos, une tradition s’est petit à petit constituée – comme toujours avec Internet par imitation, et imitation d’imitation, par la production massive, virale, de mêmes. C’est le folklore d’Internet et des nouvelles technologies !

E S : Peux-tu nous en dire plus sur ces vidéos de chutes ?

www.basjanader.com

O B : oui, ces vidéos ont fleuri sur Internet, une prodigieuse floraison ! et leur histoire présente des similitudes avec le burlesque, Buster Keaton, les débuts du cinéma. En fait un des problèmes qui se pose à l’internaute vidéaste, c’est : comment éviter le montage? Donc filmer si possible en plan séquence. Ensuite problème 2, le temps. Il faut faire court, il faut qu’il se passe quelque chose de simple et rapide. La chute, c’est le mouvement par défaut. Et c’est ainsi que plein de gens dans les années 90 se sont mis à se filmer en train de se jeter dans les buissons. C’était assez efficace, tomber dans les buissons, un même vraiment simple à faire et drôle. Je le recommande. Ça rappelle aussi des films d’artistes : les films de Bas Jan Ader (Fall I, Fall 2) (3), ou ceux de Messieurs Delmotte (Faits et gestes vers 2000, en particulier, Parking) (4). On en retrouve également un splendide exemple dans une vidéo d’Alain Bernardini en 1997, (« Ça va mieux 2 ») (5) un jardinier fait un magnifique salto dans une benne remplie de branchages. Sauf que aïe, en tombant sa tête heurte un bout de bois ! Ça fait mal ! Il y aura d’ailleurs toute une évolution de ces vidéos consistant à tomber de plus en plus haut en se faisant de plus en plus mal, les vidéos jackass.

Parallèlement, une autre évolution conduit vers l’image fixe, vers la photo, on se focalise sur le résultat de la chute : photos de gens tombés dans les buissons, mises en scènes (6).

Un peu après on enlève le buisson et on photographie des gens qui font le mort. Comme des petits monuments aux morts, version One minute sculpture. En France il y a même eu le site « faire le mort » qui présentait une collection de ce genre de mêmes (7)! Et cette pratique a connu un immense succès planétaire sous le nom de Planking, « faire la planche » qui consiste à faire le mort d’une façon un peu stylisée – mains bien à plat, bras le long du corps – dans des lieux incongrus : à un mariage, pendant la guerre en Irak, au rayon produit frais du supermarché etc.. (8) Ensuite sont apparues des variantes (9), le Owling, une forme de Planking qui consiste à se tenir la tête en bas, accroché par le bout des pieds à une porte, le Horse Manning, etc. Pour revenir au Forum, j’ai intégré toute une série de personnages en train de faire du Deading : ils font le mort, ce sont les jokers du forum.

E S : Ce sont peut-être des personnages rêvés aussi, d’ailleurs j’ai remarqué qu’ils n’utilisent pas le micro / casque que portent les autres intervenants.

O B : – Ah tiens oui, peut-être ! – personnages rêvés ou rêveurs alors !

E S : c’est l’occasion d’évoquer Pieter Bruegel, je sais que tu aimes beaucoup ce peintre. Je pense en particulier à son tableau Le pays de cocagne.

O B : J’ai l’impression qu’il a été peint spécialement pour nous.

E S : On y voit trois dormeurs en train de rêver à un pays où l’abondance règne, il y a de la nourriture en quantité, des tartes, des saucisses, et jusqu’à un cochon qui se promène avec un couteau enfoncé dans sa chair comme rangé le long de son ventre. C’est un porc prêt à l’emploi, avec ouverture facile. A eux trois, ces dormeurs représentent les principales composantes de la société : le paysan, le soldat, le bourgeois. Et comme souvent chez Bruegel, le tableau présente un point de vue paradoxal : déjà, nos rêveurs dorment dans le lieu dont ils rêvent. Ensuite, ce qui est plus extraordinaire, ils rêvent ensemble. Ils partagent le même rêve. Leur rêve d’abondance est un rêve collectif.

Et j’y ai pensé parce que dans ton Forum, il y a aussi une idée de cet ordre : organiser une discussion collective sur les rêves, qui devient parfois une discussion sur les rêves collectifs. C’est bizarre d’organiser un film selon une logique de fil de discussion, avec autant de voix différentes – et même d’accents différents.

O B : ça me convient à merveille qu’il y ait plusieurs voix, plusieurs points de vues. J’ai moi-même plusieurs points de vue sur tant de choses !

Et la logique de discussion m’a donné pas mal de surprises filmiques. Et j’aime bien ça. Surprises par exemple, parce que la discussion n’avance pas toujours en ligne droite sur un forum. On ouvre un topic, la discussion commence, elle se déroule, et puis tout à coup, quelqu’un décide de reprendre la conversation à partir d’un endroit précédent. Il cite la partie à laquelle il répond et ça repart de là. Ça c’était intéressant. Il a donc fallu fabriquer un système visuel pour ces citations. ET écrire un scénario qui respecte cette forme spécifique. C’est vraiment intéressant par rapport à la narration classique que le déroulement puisse repartir d’un endroit antérieur, avec un nouvel embranchement. La géographie a son mot à dire, quitte à ce que ça crée quelques incohérences. Ça me plaît. C’est ce qu’on voit en fiction dans Adresse Inconnue de Kim Ki Duk (12) : à un moment du film, 3 personnages marchent sur une route, ils ont tous les trois l’oeil crevé. Mais dans la scène d’après, c’est différent, ils ne sont plus borgnes. Un agréable et tonifiant écart de cohérence.

E S : dans le forum aussi, les incohérences sont une source d’énergie, le spectateur s’attend à ce que ça parte dans tous les sens, les développements sont incongrus. D’ailleurs, tes personnages qui parcourent dans tous les sens ce vaste espace de discussions qu’est le forum, on dirait parfois qu’ils sont pris dans un délire collectif, ce que semble confirmer la musique du générique de fin de Benjamin Seror.

Ce délire collectif nous amène à une question épineuse : quelle idée te fais-tu du transhumanisme ?

O B : ha ha c’est une épine hardcore ! Ok, on va mettre les casques, les gilets de protection, le harnais, c’est bon ? on peut descendre dans le hardcore. START.

A la racine de ce forum, je me posais une question fondamentale pour l’exercice de ma profession, la question de l’enregistrement. Qu’est-ce que c’est « enregistrer » ? « l’enregistrement ? le fait d’enregistrer, de mettre dans des registres. Et que penser d’Internet, cette immense production de registres ? Immense et exponentielle : Google, roi du registre, dieu du REC ! A force de me confronter à cette question, je suis arrivé à ce constat « le monde est la surface sur laquelle les hommes enregistrent leurs rêves. »

« le monde est la surface sur laquelle les hommes enregistrent leurs rêves. » je répétais cette phrase un peu tout le temps, devant une autoroute, ou un téléphone, ou une orchidée, comme un mantra : « le monde est la surface sur laquelle les hommes enregistrent leurs rêves. » Et c’est donc cette approche à la fois brute et simple que j’avais en tête en me lançant dans le forum des rêves.

Evidemment, comme n’importe qui je suis fasciné et exalté et horrifié par cette évolution hallucinante, le fait que par la technique, on réalise l’un après l’autre tous les rêves de l’humanité. Et on peut être sûr que tant qu’ils n’auront pas tous été réalisés – tous sans exception ! – ça ne s’arrêtera pas. En particulier le projet phare qui consiste à brancher tous les cerveaux ensemble semble en bonne voie de réalisation. Tout le monde pense de plus en plus en même temps. ça paraît invraisemblable, mais on dirait que la matière grise est en passe de réussir à organiser la vie sur terre selon sa propre structuration physique. Comme si la matière du cerveau l’emportait sur les bras, les jambes, les forêts et les montagnes. World = brain, pour reprendre le titre du film de Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon.

Quand on pense qu’il y a à peine 100 générations, on bâtissait des pyramides !! Ce destin exponentiel a tout lieu d’être inquiétant, toute croissance exponentielle aboutissant dans le néant. Face à quoi se dresse l’idée de Peter Sloterdijk, selon qui l’expansion dans le néant est promise au succès car, explique-t-il, « par définition, le néant est inépuisable ». Je ne sais pas si l’argument a de quoi rassurer tout le monde, je laisse les philosophes poursuivre le débat.

Voilà en tous cas l’endroit où la question du transhumanisme me paraît se poser avec acuité, davantage que du côté du débat dont on parle dans les médias néo conservateurs – débat plus politique et social mais aussi tellement caricatural quand ils en arrivent à se demander s’il ne serait pas légitime d’accorder aux super riches des privilèges de vie dus à leur fortune (l’argent serait la source du droit ? ben voyons! ils ne doutent de rien ces médias). Dans cette nouvelle mouture de l’eugénisme, on trouverait quelques surhommes élus, les « h+ » ou « >h » dont on suivrait les aventures seigneuriales, grandioses et inégalitaires ; les milliards d’autres êtres humains étant quant à eux embarqués dans un scénario catastrophe librement inspiré des oeuvres de Giorgio Agamben. Ce n’est pas que je manque d’intérêt pour les questions politiques, mais cette approche semble vraiment réductrice. On aimerait dire : d’arrière garde.

Si je reviens au transhumanisme avec des considérations de réalisateur, force est de reconnaître que le cinéma lui-même fait partie des outils de cette épopée d’émancipation de la condition humaine. Il a été chercher le lointain, il l’a coupé et il l’a collé dans les salons de l’occident. Il a voyagé dans l’immensité des galaxies et dans les cellules des corps. Il a fait sourire les morts, il a fait danser les fantômes et donné vie à tant d’autres apparences et de reflets. C’est immense et prodigieux, d’avoir produit autant de fiction et de virtuel. Mais aussi d’avoir produit autant de réel, puisque le cinéma a changé le monde lui même – que l’on songe à l’événement inaugural du XXI siècle, l’attaque du 11 septembre 2001 qui est à la fois un événement historique et une scène de film. D’ailleurs ce serait peut-être ça le cinéma du réel ?
Je ne comprends pas trop le sens de cette expression.

 

Eric Smee est enseignant chercheur en anthropologie de la technique à l’Université de Liège ;  il s’intéresse à la création culturelle avec un intérêt particulier pour le cinéma contemporain.

 

(1) quand je relis ceci, cette image de skype m’évoque aussi le curieux tableau de Goya avec le chien tout en bas de la toile

(2) Tobie Nathan, la nouvelle interprétation des Rêves,

(4) Messieurs Delmotte, Parking, 2000



(5) Alain Bernardini, Ça va mieux, 1997



(6) images de gens dans les buissons

(7) images de à plat ventre

(8) images de planking

      

(9) images de variantes