Manifeste pour un cinéma parallèle

1962

De jeunes réalisateurs, auteurs en particulier de J’ai 8 ans (Yann Le Masson et Olga Poliakof), écrivent :

Ce film est le premier d’une série que se propose de produire et de réaliser un groupe de jeunes
techniciens de cinéma qui ont décidé d’aborder de front quelques sujets tabous, en France du moins,
depuis bien longtemps.

L’Algérie ou l’avortement, l’armée ou les communistes, les ouvriers ou le clergé, la sexualité ou les
vieillards, autant de sujets qui heurtaient un conformisme béat et contre lesquels veille la Censure, la
censure du pouvoir comme la censure de l’argent. Notre cinéma en est devenu le plus bête, le plus innofensif et le plus craintif du monde.

Les Resnais, les Marker, les Autant-Lara et autres cinéastes courageux doivent, pour voir leurs films
distribués, choisir l’ambiguïté. Leurs secrètes intentions n’ont, c’est le moins que l’on puisse dire,
aucune chance d’être comprises par le public. Et puis, y aura-t-il même quelque chose à comprendre ?

Veulent-ils, ces cinéastes, se jeter à l’eau et réaliser Les statuent meurent aussi, Cuba si, Morambongou Tu ne tueras point ? La répression, l’interdiction, s’abat. La victime est le seul juge légitime : le
public.

C’est à ce public de nous aider. Il doit protester, réclamer un spectacle qui ne désire pas seulement le
distraire mais aussi lui dire la vérité.

La production cinématographique est, en France, puissamment structurée. Depuis le Centre National
de la Cinématographie jusqu’aux manitous de la distribution en passant par la Banque Nationale et les
maisons de production, notre « moyen d’expression » passe par une série de laminoirs au bout
desquels il se retrouve tel que l’a décidé le Prince.

Nous ne voulons pas être laminés. Est-ce une prétention vaine ? Oui, si nous agissons seuls. Avec le
public, non. Un cinéma parallèle, qui répondrait à ces exigences, qu’il soutiendrait, quitte le domaine
du rêve pour le domaine de la réalité des possibilités concrètes.

La France de 1962 fourmille de petits organismes culturels : ciné-clubs, sections de comités d’entreprises, amicales, sections de syndicats, comités de défense, groupes, groupuscules et chapelles. Ces organismes sont privés. Ils sont libres, chez eux,
de dire et voir ce que bon leur semble. Ils sont placés en dehors du circuit de l’argent, de l’étau du
profit et échapent ainsi, ne serait-ce que partiellement, à ces contraintes qui étranglent la liberté
d’expression.

Nous faisons le pari :
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Nous n’avons ni argent, ni autorisation mais nous voulons faire un cinéma de vérité.
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Nous avons les compétences nécessaires.
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Le public nous donnera les idées et les moyens.
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Les spectateurs choisiront eux-même les sujets. Ils
nous écriront. Ils discuteront avec nous.
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S’’il le peuvent, ils nous apporteront une aide financière.
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Que dix mille spectateurs nous envoient chacun dix nouveaux francs, voilà pour nous la possibilité
concrète de produire six films de court-métrage. Plus encore. Que cent organismes privés nous achètent
chacun une copie de nos films et voilà ces films rendus PUBLICS, malgré tous les chiens de garde.
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Puisse ce premier film être la promesse de beaucoup d’autres. Ils seront ceux que vous voudrez que
nous fassions.

Texte initialement paru dans la revue POSITIF en juin 1962. Texte reproduit dans le coffret [Kashima paradise, le cinéma de Yann Le Masson ->http://www.editionsmontparnasse.fr/p1371/Kashima-Paradise-le-cinema-de-Yann-Le-Masson-DVD].