Dissolution. Notes autour de Lettre à la prison et Vermisat

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Texte de David Yon, 2009-2014

Dissolution (nom féminin) : décomposition d’un organisme par la séparation des éléments constituants.

J’écris ces mots sur le clavier d’un MacBook Pro design Californie, assemblage République populaire de Chine. Et mes doigts pour faire le lien. En octobre 2013, des centaines de personnes sont mortes noyées au large de Lampedusa en tentant de franchir la Méditerranée pour entrer dans l’Union européenne. Du témoignage des marins qui ont récupéré les corps, la vision est inimaginable. « On leur criait de se dépêcher, de résister et ils mouraient devant nos yeux, en glissant dans l’eau les yeux ouverts. » J’ai appris le drame du naufrage en lisant le journal Libération où une double page titrée « Lampedusa, le drame qui secoue l’Europe » rend compte de l’horreur, image à l’appui, et en bas à droite de cette même double page est imprimé un encart publicitaire pour Air France « Nouveau, les prix mini vous rapprochent. La France à 49 Euros », image à l’appui. Mon cerveau n’a pas réussi à faire le lien entre ces deux images. De l’altération du monde. Dans le silence, la poudre continue de se déposer à l’embrasure de mes yeux. Comment construire le négatif du monde lorsque le positif est flou ?

J’habite à Marseille depuis deux ans et six mois. Ville mutante qui dévore ses enfants. Le quartier où je vis, un des plus pauvres de France, en plein cœur d’Euro méditerranée, se métamorphose. Tout a commencé par le rond-point, les trottoirs, la fermeture d’un jardin. L’espace public est reconfiguré pour une meilleure gestion des flux, plus de mixité sociale. Dans les musées, les institutions, on nous vend l’idée d’une ville qui rapproche les peuples de la Méditerranée. Dans un décor muséal aseptisé fait de containers peints en noir, un panneau compare la figure d’Ulysse à la figure d’un Harrag. Dans un container au large de la Méditerranée, un homme a faim et soif. « Savoir que cet homme, qui a faim et soif, existe vraiment autant que moi — cela suffit, le reste suit de même. » Simone Weil.


Lettre à la prison de Marc Scialom, 1969

Le mercredi 2 décembre 2009, un film est sorti dans trois salles en France (Marseille, Paris et Lyon). Ce film s’intitule lettre à la prison. Il a été filmé en 1969. Le temps qu’il a fallu pour libérer la lumière. Le temps qu’il a fallu pour que la lumière atteigne nos yeux.
40 ans après, la lumière vibre encore mais nos yeux ont vieilli.

Triste époque que celle-ci où nos rêves se rétrécissent.

Le film commence par une image qui reviendra. Celle d’une femme assise sur un lit. Elle se pousse les cheveux en arrière. Cut. L’avant d’un ferry, au milieu de la mer, l’avenir. L’arrivée sur le port de Marseille. Un jeune tunisien, Tahar, doit aller voir son frère, en prison à Paris.

(En arabe)
– C’est Marseille.
– C’est grand.
– Et voilà la France.
– Il y a beaucoup de bateaux.

Le 13 août 1970,
Mon frère Ahmed,
Marseille est là.
J’ai oublié tout.
Ici je ne connais pas.

Tahar va poser son corps sur la terre de France. Le pays où ces mots sont gravés dans la pierre : Liberté, Égalité, Fraternité. La pierre est silencieuse. Sur ce sol, l’étranger, c’est lui, le coupable, c’est lui. Et pour le film, comme pour Tahar va débuter une lente dissolution. Une dissolution à en perdre la tête. Une dissolution où petit à petit « je » devient un autre. Un autre acceptable.
Revenons à la matière du film. Lumière blanche. Soleil qui ne se couche pas. Visages enchantés. Murs qui fourmillent. L’image est filmée avec de la pellicule 16 mm noir & blanc. La caméra est une Beaulieu à ressort, elle est mobile et ne peut pas filmer des plans de plus de 30 secondes. Aussi, comme son moteur fait du bruit, le son s’enregistre après. La caméra fixe des choses puis se déplace. Une image désirante. Des possibles. Des relations. Le son ne rencontre pas l’image afin d’accentuer le réalisme. Documentaire ou fiction, cela n’a pas d’importance. Ce qui est réel, c’est le film, ce sont les rapports créés, c’est la sensation perçue par le spectateur. Poétique & Politique, c’est lié, organiquement.

Je n’aime pas la violence.
je n’ai pas compris pourquoi tu as tellement changé à Paris.
Je regarde les gens dans les yeux.
J’ai les yeux fatigués…

Tahar se perd dans les rues de Marseille. Il marche beaucoup. Revenir au corps. Autour de lui, des lignes. Enfermement. Souvent, il se touche le pied. Un caillou dans la chaussure. Plus tard, il est allongé sur un lit, les yeux fermés. Il tourne une petite pierre dans ses mains. La pierre devient de plus en plus importante. Elle s’étend et finira bien par l’écraser. Mais lorsqu’il ouvre les yeux, la pierre forme un visage, celui de son père, celui trouvé dans la poubelle, le sien. Et toujours le bruit des voitures, une rumeur qui cache son souffle.

Des enfants jouent avec un caméléon sur la terrasse d’une maison. Des rires. La vie. Le fantastique contenu dans le réel. La croyance en ce monde.

C’est pas un caméléon, c’est un vieux fou !
– On va le faire fumer ce vieux fou.
– Peut-être qu’il préfère la pipe ?
– Il est beau !
(En arabe) – C’est fini ?… C’est fini ? Vous voulez le laisser ? … C’est une pauvre bête !…

Et si l’image bouge, se répète et nous donne le vertige. C’est que nous sommes avec Tahar, dans sa tête, sa perte. En dehors du film, Tahar s’appelle Tahar Aïbi. Il est un homme algérien et musulman, émigré en France. Celui qui le filme, Marc Scialom, est un homme italien et juif, né à Tunis. Deux corps en empathie. Deux exilés. Des mots écrits pour se repérer, la caméra pour continuer la marche.

J’étais très petit sur la plage…
Elle était toute en couleurs… Elle avait les cheveux jaunes, les yeux bleus,
la figure rose, et j’entendais les bagarres avec les colons…
Les petits gamins ici ne sont pas comme moi. C’est l’air qu’on respire.
Les vieux ne savent pas leur parler en français.
Il y a la guerre des enfants, la guerre d’indépendance.
Alors on perd toutes les coutumes ?…
Il y a une chose… que je ne vois pas… dans cette poubelle.
Est-ce que mon frère Ahmed aussi est devenu français ?…

Oh !… Regardez le soleil ! … Il est gros et rouge ! … Il veut pas se coucher !

Une femme. Elle voit à travers Tahar. Elle veut lui ouvrir les yeux. Confrontation. Au milieu des rochers, elle urine sur le sol. regarde lui dit-elle. Qu’est-ce qu’un corps vivant à côté d’un autre corps vivant ?

Assise, les jambes écartées, elle fait un feu avec de la paille. Derrière son jean, son sexe qui reçoit la chaleur. Et l’homme qui lui dit, C’est dangereux ce que vous faites ! Il faut éteindre ça. Et elle qui lui répond Laisse mon feu ! puis Tu sais c’est pas idiot d’être folle.

Tahar se décide à prendre le train pour Paris. Il est accompagné par un chien trouvé dans la rue. Le chien vomit sur un fauteuil du wagon. Une femme crie.

Mais c’est pas possible ! C’est dégoûtant ! Je ne sais pas, ce chien qui fait des saletés partout ! Moi j’ai un enfant, je ne peux pas rester dans un compartiment à côté de gens comme ça !

Tahar essuie le fauteuil en silence, pose la main sur son chien, le prend dans ses bras, regarde la fenêtre puis le jette dans la lumière. Dissolution. Tahar est coupable. Silence.

Les policiers m’ont cassé les dents.
Ne viens pas me voir, tant que tu es innocent.

Après avoir vu le film, j’ai repensé au débat sur l’identité nationale, aux amalgames qu’il colporte, aux fossés qu’il creuse. J’appartiens malgré moi à ce nous national qui exclut l’étranger et se rassure ainsi de sa position dominante. Et si l’horreur répond à l’horreur dans un silence à peine troublé, c’est que je n’y crois plus vraiment. La croyance s’est déportée. La dissolution s’étend. Lettre à la prison donne un souffle pour y résister.

Vermisat de Mario Brenta, 1974

 

Mario Brenta réalise ce premier film à 32 ans. Nous sommes au milieu des années 70. La fin d’un monde, l’avènement de la société dans laquelle nous vivons.

Premières paroles : « Alors… comment vous appelez-vous. » « Tagrana Luigi »

L’homme ramasse la boue au fond d’une rivière afin d’en récupérer les vers de terre.
Les bruits des voitures, une menace, la ville n’est pas loin.
« C’est vraiment un désastre, plus personne n’en veut des vers».
« 25, 30, 35, 40 » zoom sur les visages, comme une menace qui rode.

Cette fois, il se coupe la main au fond de l’eau. Et toujours la rumeur de la ville.
L’humeur qui coule de la plaie. La contamination débute. Les enfants le fuient. Il sera marqué du seau de l’isolement, malgré lui.

Et il se retrouve à l’hôpital, espace disciplinaire.
Un rapport devant un militaire.
Profession : « chômeur ».
La machine à écrire tape ses lettres de fer sur le papier pour y imprimer des mots, résumé d’une vie.
Dans un autre bureau, un administrateur.
« Plainte pour mauvais traitement et abandon domicile conjugal »

Il apprend que sa femme est morte à Milan, sa fille est à l’orphelinat.
Il récupère les affaires de sa femme enveloppées dans des journaux, comme une momie, la forme d’un corps sans organe. « Vaurien » Le corps morcelé. Dissolution.

Entrechoquement des flacons de verre. Bruits de métal et des ustensiles de médecine.
Un médecin aspire son sang au bout du doigt. La cloche d’une église.
Gros plan du sang qui se dissout dans une éprouvette remplie de liquide translucide.
Les regards qui s’évitent. Lui, allongé à contrejour, brouhaha étouffé, son visage, comme un masque mortuaire, lent zoom arrière, une silhouette d’un mort qui respire. Le son d’un avion. Un flacon rempli de sang au-dessus de lui. Son sang contre un papier. Il échange le papier contre 4 billets. Yeux baissés, rictus de la bouche. Frappes de la machine à écrire.
«Comment. C’est tout ? »
« C’est ce qu’il y a marqué sur le bon »
« Même de la pisse, on la paie plus chère ».

Une femme au bord d’une route, habillée d’une veste rouge, près d’un feu.
L’homme s’approche. Elle marche devant, dans un sous-bois en longeant une décharge.
Elle ramasse des papiers journaux.
Il la suit. Elle étale les journaux par terre pour en faire un lit. Elle s’allonge, derrière elle des immeubles, autour d’elle le bruit des voitures, en elle, une rivière. L’homme se baisse, pose son paquet par terre. Gros plan sur les mains de la femme qui enlève ses bas. L’homme s’allonge sur elle. Les bouches sont fermées. La circulation des voitures est dense. Un homme installe des antennes de télévision. Des camions chargent de la terre. Comme une épidémie qui se propage. En lisière de cela, l’homme se relève et referme son pantalon. Il tend un billet à la femme. « Comment ça… ? 500 lires. » « D’accord que t’as fait vite…mais faut un sacré culot. » « 500 lires… une femme. » La femme ramasse des branches d’arbres. « Si j’étais pas dans le besoin… »
L’homme de dos urine dans les décombres, face à la route. L’homme part vers la ville. Il a oublié son paquet à côtés du lit de fortune. La femme attend qu’il soit parti puis ouvre le paquet. A l’intérieur, des vêtements de femme.

Le feu brûle, l’homme tourne autour, il cherche la femme du regard. Il l’a suit. Elle vit dans un bidonville. Ils mangent ensemble. Elle est sur son lit. Elle lui parle. Yeux dans le vide. Solitude.

L’homme va chercher des vers dans les canaux d’irrigation. On le chasse. Propriété privée. Il va dans une rivière. L’écume de pollution qui flotte sur l’eau. Les yeux piquent. L’homme regarde la rivière, comme il regarde son sang. Épidémie.

L’homme vit chez la femme. Il est allongé « Ce truc ça tue les vers » « Adieu les vers »

Il repart à la recherche de vers. Il doit aller plus profond pour en trouver. Ses bottes prennent l’eau. Le son du vent. L’absence de soleil. Le vent qui gronde. Il se déshabille pour rentrer dans l’eau. Vulnérable. Il en sort de la terre noire. Zoom. Le tonnerre. La pluie. Il continue à sortir la terre noire, à la déposer sur l’herbe.

Il dort. La pluie contre la fenêtre. La porte qui claque sous le vent. Il tousse. Une moto passe. « Je me sens pas bien ». Il se lève, se passe de l’eau sur le visage. Il continue de tousser. Elle lui dit « Écoute… Je reviens vite ».
De la sueur sur son visage. Face. Les vers qui s’agitent.
La circulation ininterrompue. Les phares des voitures. Un millepatte qui s’agite. Fièvre.
L’ambulance qui vient le chercher. « Respirez bien fort…ne bougez plus… »

Microscope. On le lave, on l’ausculte, on lui fait des piqûres, on écoute son coeur. Les hommes sont habillés en blanc. Des expressions froides. « Allongeons-le »
Au-dessus du lit, une croix. Le médecin ausculte son estomac. « Recouvre-le »
Opération. Des bruits d’eau. Un aiguille dans l’estomac. Flou. Extraction de son sang.

Elle vient le voir. Regard froid. Silence. Cloche.

Il jette ses médicaments dans le trou du lavabo.

« Regarde çà ». Il lui montre le bleu sur la peau. « C’est pas comme ça qu’on soigne les gens. Même pas les bêtes » « Je sais pas moi ». « Ils doivent avoir leurs raisons » « Écoute, faut que t’aille voir le guérisseur » « Lui il sait pour les médicaments. Il a soigné la moitié de Milan ».

L’homme s’injecte un liquide jaunâtre vendu par le guérisseur. Fièvre. Zoom avant sur le visage, de face. Dessin d’un visage de profil à moins que ce ne soit la terre vue du ciel. Visage de l’homme de profil. La sueur perle. Une voix. « Franco » L’homme se retourne lentement. Le lavabo. « Viens par là ». L’homme se lève. Des rires. Le couloir. Des toilettes vides. Un son de respiration. « Et quand tu crèves, ça s’arrête pas là…trop facile ! Ce que t’as à l’intérieur, l’âme,… ça meurt pas. » «Regarde par exemple cette tâche-là. » « L’âme d’un homme qui a eu pour sort de devenir un mur. » Ce n’était donc ni le dessin d’un visage, ni la terre vue du ciel, mais une tâche d’humidité et du salpêtre sur un mur. Dissolution.

La femme revient le voir tête baissée, elle ne peut plus avoir le liquide jaunâtre du guérisseur. « Je n’ai plus de sous. Le guérisseur a commencé à me faire des avances. On a rien sans rien ».

La nuit. Des voix. « Quelle planque super. ». Des tuyauteries. Bruit d’eau. Goutte à goutte. Epanchement. L’homme s’enfonce une seringue sous la peau pour extraire son sang. La tâche sur le mur. Il donne des fioles de son sang à la femme pour qu’elle les vende à l’hôpital. Mouvement de caméra qui suit une chaîne en fer. Toujours le bruit de l’eau. Des voix « S’ils nous attrapent ça va être la merde ! » Des femmes entrent en riant pour rejoindre des malades. « Donne-moi une cigarette ». L’homme est effrayé et laisse tomber sa fiole remplie de sang dans les toilettes. Le rouge coule sur le mur. Des rires.

La femme ne vient plus le voir. Il continue de remplir des fioles. Il les met dans un sac de tissu blanc. Il sort de l’hôpital, retourne voir où habitait la femme. Les murs de sa cabane ont disparu.

Il va voir le guérisseur. Il n’est plus là. Il est parti avec la femme. « Et le sang ! Comment je lui donne ». Mouvement de caméra sur la statue du Christ.
Un train passe. L’homme regarde les rails et jette les fioles sur la terre. Le tissu blanc devient rouge.

Il est allongé dans un hôpital. « Alors comment vous vous appelez. » Tout recommence toujours. Visages des malades sur leur lit. Regard caméra. L’homme n’en sortira pas.

 

Cet homme, qui a faim et soif, existe vraiment autant que moi.
Le sommeil est lourd.
De mon impuissance, j’ai bâti un temple.


Marseille, 2009-2014