Lettre à un ange

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Texte de Tilda Swinton, 2002

Cher Derek,

Jubilee est sorti en DVD. J’en ai trouvé un exemplaire à Inverness et je l’ai regardé hier soir. On y retrouve bien ton esprit frondeur et un peu cabotin, maniant un absurde punk et couillu, et c’est quelque chose : le revoir aujourd’hui me donne des frissons. Et quelle blague : rien de ce qui se fait actuellement du coté de Beat Takeshi n’arrive à la cheville de ce truc déjanté, douteux et franchement plein d’esprit.

Il y a un entretien avec toi à la fin du DVD : un face-à-face. Je dois dire que ca fait plaisir de voir ce visage. Jeremy Isaacs te demande pour terminer quel souvenir tu aimerais qu’on garde de toi et tu réponds que tu souhaiterais disparaitre. Que tu voudrais emmener toutes tes œuvres avec toi et t’évaporer.

C’est drôle, car, en vérité, au bout de huit ans, sur certains plans tu es toujours là, mais, pour être honnête, sur d’autres, tu as disparu. Il a neigé depuis ton dernier passage et la neige a recouvert les traces de tes pas. Heureusement, tu les as posés sur une terre ferme.

On peut dire que nous avions compris quelques vérités à l’époque, assis autour de la table à Dungeness, recrachant les meilleures comme des fusées : tu étais en fait un grand réalisateur thatchérien – à chaque film que tu tournais pour 200 000 livres, quelqu’un faisait des bénéfices, au moins les deux premières années ; et toutes les altesses royales arrêtaient leur cirque et finissaient par se débarrasser de leurs robes de mariée et regarder la caméra. Alan «chaque film est une pub» Parker a fini par diriger le BFI (1) et dissoudre sa branche de production ; et FilmFour n’a été qu’un feu de paille.

En ce moment, on parle beaucoup de l’industrie cinématographique britannique. Tu te souviens de cette renaissance qui les a tant émus dans les années 80 après que Les Chariots de feu a gagné quatre oscars — «Les Anglais arrivent» ? Et puis avec Henry V ? Bon, les renaissances se succèdent maintenant à peu près tous les ans, chaque fois qu’un réalisateur fait son premier film avant de passer son diplôme de publicitaire.

On avait l’impression que les films industriels réalisés sur ces îles dans les années 80 étaient tournés par des gens qui ne pouvaient pas vraiment entrer à la télévision. Ou par des traîtres expatriés, qui avaient, toute honte bue, rejoint le «monde libre». A cette époque, quand on évoquait British Film Inc., on citait fièrement De l’or en barre [The Lavender Hill Mob, Charles Crichton, 1951] ou Whisky à gogo [Whisky Galore, Alexander Mackendrick, 1949] ! Un partenariat indo-américain a commencé à donner à l’Angleterre une identité exportable : c’est l’époque des flâneries postcoloniales de Crabtree & Evelyn Waugh (2), quand les rêveries nostalgiques du Grand Tour (3) passaient pour des films d’auteur. L’obsession de classe – qui fait toujours recette dans le cinéma industriel chez nous devient rentable.

Je m’étais enfuie pour rejoindre un autre genre de cirque : la planète Jarman. C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un qui pouvait papoter de saint Thomas d’Aquin tout en tenant fermement la caméra. J’ai pensé que ce serait sympa de passer six semaines avec toi : j’imaginais que nous avions des choses à nous dire. Nous formions une brigade internationaliste. Résolument préindustrielle. Un peu bruyante, très louche. Pas toujours du meilleur gout. Et pas vraiment adaptée au divertissement familial de bon aloi, à notre grand désarroi.

La famille était très à la mode alors. Le «normal» était très tendance, on parlait d’un fléau étranger appelé «perversion». On ne parlait pas de la société et la culture évoquait le yaourt [c’était avant que le Sunday Times nous enseigne qu’être cultivé signifie digérer des opinions à propos de tentatives artistiques rentables]. Aujourd’hui, c’est différent : les gens ont une activité sexuelle considérable [ou le prétendent] et en parlent à tout le monde. Nous utilisons le terme terrestre sans une étincelle de pensée pour l’espace… Les gens cuisinent et décorent leurs appartements et célèbrent le millénaire et l’ouverture des Jeux du Commonwealth à la façon du cirque très seventies cajun/Echo Park hacienda/Miss Monde Alternative (4). Le mot straight ne renvoie plus aux hétéros, mais signifie de nouveau «honnête», se soûler est devenu follement drôle et chic, et les présentateurs du journal télé parleraient d’aujourd’hui comme d’un 17 juillet.

On nous taxait d’art et essai, ce qui avait le don de nous énerver. Cela sonnait méprisant, malsain et prétentieux, hypocrite et hors-jeu. Quand on parlait des vedettes du cinéma art et essai, il fallait comprendre simplement «ministars». Pourtant, à l’époque, comme maintenant, le mythe d’un unique courant principal prévalait. Nous ne pouvions être que ravis d’avoir un public et de creuser notre sillon en paix. Personne ici ne prêtait guère attention à nous, c’est vrai ; personne n’imaginait, je suppose, que nous serions capables de rapporter de l’argent.

C’était un don du ciel. Ne pas être catalogué comme produit national. L’intergalactique BFI. La ZDF en Allemagne. Mikado en Italie. Uplink au Japon. C’était l’état de notre nation : c’était la continuité. Nous nous glissions sous la clôture, cherchions – et trouvions – d’autres compagnons de voyage ailleurs. En voici l’idée : découpe le monde longitudinalement, suivant les lignes de sensibilité et non en ligne droite, à travers les repères géographiques, et l’entreprise t’appartiendra, jeune cinéaste. Trahison ? Envers quoi ?

Le spectre du bon goût a lancé sa dernière vaste tentative d’acheter toutes les âmes de la planète et, de là où je suis, ça marche fort. L’art est désormais inséparable de la culture, comme la culture l’est du patrimoine, le patrimoine du tourisme, le tourisme de cette expression que j’ai vue inscrite sur une chaîne de magasins américaine à Glasgow – «l’art des loisirs». Ce qui signifie, au passage, des tenues de jogging à la pelle.

L’équilibre colonial a changé et les long spoons sont de sortie. Nous sommes maintenant à touche-touche avec quelque chose d’identifiable comme la civilisation elle-même, ou alors… Jamais le mot sécurité n’a autant ressemblé à une insulte. J’étais à Los Angeles au début de l’année et l’assistante d’un joaillier d’un grand magasin de Rodeo Drive m’a demandé si la raison pour laquelle je refusais de porter un bijou en forme de bannière étoilée au front lors d’un événement public était que j’étais une «salope d’Afghane». Inutile, sans doute, que je t’explique ce qui se passe en ce moment à propos de la lutte pour la civilisation. La même chose, mais en pire, que ce que tu aurais pu imaginer. En attendant, dans un monde binaire, nous, sur ces îles, continuons de croire en une troisième voie.

Tout est devenu terriblement propre ces derniers temps. On en rajoute sur les finitions. Le brillant du cellophane, avec des lits faits au carré. Les marchands de formules ont le vent en poupe. Ils sont dans le marché pour garantir les produits. Ils cherchent des réalisateurs capables d’envisager utiliser des projecteurs halogènes dans l’espoir d’attirer des chats sauvages dans le jardin d’une banlieue chic. Ils sont à côté de la plaque. Ne savent-il pas que les jeux sont faits ? que le croupier est un tricheur ? Ces gens ne regardent donc jamais de vieux films ? Ce sont les intrépides qui ont la main à long terme, ç’a toujours été ainsi – les clairs-obscurs, les irrévérencieux, les tricheurs, ceux qui transgressent les règles avec audace et inspiration, pas les gentils exécutants avec leurs bonnes intentions et leurs bonnes pratiques de gestionnaire.

Tout se fait avec de la fumée et des miroirs, et ce sera toujours ainsi. Certainement pas avec des mémos et des groupes de direction. Ni avec des statistiques et des projections-tests. Ne savent-ils rien des lois élémentaires du public ? Que nous prétendons vouloir en savoir plus sur les méchants, mais pas vraiment ; que nous disons aimer les happy ends, alors même que nous perdons le fil sans ce petit goût doux-amer que nous connaissons bien, gravitant de notre monde mortel fascinant et complexe au virtuel des salles obscures et vice versa. Que nous déclarons vouloir voir des têtes célèbres et connues, mais qu’il y a une chose à laquelle ces têtes-là ne peuvent rien pour nous, contrairement à celle d’une vraie personne. Ce sont les êtres humains qui nous sont utiles dans le cinéma. Les formes humaines et les maladresses et les passions humaines. Et non pas le fil dramatique, le rythme parfait ou un charisme adapté à chaque situation.

De ton travail j’ai toujours adoré le parfum de spectacle d’école. Il me chatouille encore et me manque terriblement. L’antidote qu’il offre à la boule à facettes de ce qui est «vendable» – l’habileté sans talent artistique, le significatif dénué de sens – c’est le manger et le boire pour tant d’entre nous qui cherchons la perruque douteuse, ce sifflement bizarre, ce coin délaissé où, en soulevant le tapis, nous pourrions découvrir ce petit quelque chose inestimable que nous reconnaîtrions comme l’esprit. Une chose brute, poussiéreuse et inarticulée, Dieu merci. C’est ce que savait Pasolini. Et Rossellini. Et aussi ce que sait Ken Loach, Andrew Kotting. Ce que Powell et Pressburger, ce que William Blake savaient. Ce que savait aussi, d’ailleurs, le Caravage, qui peignait les femmes de mauvaise vie en madones et les jeunes prostitués en saints. Non, les madones en putes et les saints en prostitués – c’est là le hic.

Je crois que la raison pour laquelle tu comptes tant pour certains, de façon tellement unique, surtout dans ce petit lieu étriqué que nous appelons «chez nous», c’est que tu as vécu de façon si évidente la vie d’un artiste. Tes actes suivaient tes paroles. Ta vocation – et là, ton mélange de narcissisme aigu et d’amabilité digne du directeur d’études classiques d’un collège de jésuites t’a un peu aidé – relevait du spirituel, plus encore que du politique, et plus encore que de l’artistique. Et la clarté avec laquelle tu as offert ta vie et ta façon de la vivre, surtout depuis l’épiphanie – j’utilise ce terme à dessein – de ta maladie, fut un trait de génie, non seulement de provocation, mais de grâce.

Ta confession publique, dans ton œuvre comme au dehors – à une époque où certains parlaient assez ouvertement d’ouvrir des communautés isolées pour les porteurs du VIH ostracisés et où d’autres craignaient non seulement pour leur vie, mais, c’est à peine croyable, pour leur emploi, leurs polices d’assurance, leurs amitiés, leurs droits civiques – était empreinte d’une telle générosité que c’est ce geste qui a produit un impact dépassant largement l’influence de ton travail. Tu nous as révélé ton esprit – et tu as fait de l’intrépidité potentielle d’un artiste une réalité. A la vérité, en le défiant, tu as peut-être modifié le marché. L’année de Jubilee, tu nous avais fait une prophétie – l’extinction de la peinture dans la chanson Paranoia Paradise, la génération qui, en grandissant, a oublié de vivre sa vie, l’idée que les artistes sont les donneurs de sang du monde, l’histoire écrite sur un Mandrax, la peur des pissenlits – et pourtant, comme le parfum d’œillet de chez Floris, les bonnes choses n’ont pas toutes disparu.

Possible que nous vivions aujourd’hui une époque aussi affreuse que toi et moi le prévoyions. Peut-être est-ce pire. Mais nous voici, ceux d’entre nous encore présents, qui nous battons contre les mêmes vieux moulins à vent, hantés par les mêmes vieux fantômes. Nous tenons compagnie, tout de même. C’est un sacré bordel, pourrais-tu dire. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça va dans le mur. Certains diraient que tu en es bien sorti. Je parie que tu répondrais : «Laisse-moi faire» ou «Je m’en occupe».

Quels sont les défis actuels de la culture cinématographique ? La possibilité que les réalisateurs perdent l’usage de leur esprit. La paralysie des voix isolées, originales. L’existence d’un prêt étudiant au lieu d’une bourse étudiante. La pénurie de distributeurs kamikazes. Trop de tables rondes. Trop peu de cinémas. Trop peu de patience. Des cérémonies et des défilés. Le concept du produit «gagnant». L’idée qu’il n’y a pas de quoi s’y mettre. L’envie de profiter des bonnes occasions. Substituer la codépendance à l’indépendance. Penser qu’il faut des millions pour tourner un long-métrage.

Croire qu’il n’y a qu’une façon d’arriver à ses fins. Voilà ce qui me manque, maintenant que Derek Jarman ne fait plus de films : le foutoir, l’argot, la poésie, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.

Longue vie à la pagaille, à la passion, à l’amitié.

Tilda Swinton

The Guardian, 17 août 2002.

Traduit de l’anglais par Marie-Sylvie Rivière, décembre 2007.
Texte paru dans le livre Derek Jarman / Jean Cocteau, publié in Théâtres au cinéma n° 19, 2008, éd. Ciné-Festivals, sous la direction de Dominique Bax.

 

1 – British Film Institute [organisme parapublic chargé de la collection et de la préservation des archives audiovisuelles et cinématographiques britanniques]. Une grande partie des archives de Derek Jarman y sont maintenant recueillies.
2 – Jeu de mots entre la marque de produits de beauté Crabtree & Evelyn et l’écrivain Evelyn Waugh, défenseur de la tradition catholique et des valeurs éternelles de la vieille Angleterre.
3 – Voyage d’éducation effectué par les jeunes gens des plus hautes classes de la société britannique en Europe continentale à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle, destiné à parfaire leur éducation, juste après ou pendant leurs études.
4 -Alternative Miss World est un concours de travestissement organisé depuis 1972 à Londres par l’artiste Andrew Logan. Onze concours ont eu lieu depuis la création, le dernier en 2004.