Étrangers partout

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Texte de Claire Fontaine, 2005

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Loin, loin de toi se déroule l’histoire mondiale, l’histoire
mondiale de ton âme.

F. Kafka

On commence toujours par se demander qui
sont ceux qui ne sont pas désirés pour ensuite
les inscrire sur la liste des indésirables.
On leur demande d’épeler leur nom car il s’agit
toujours de noms étrangers, de noms
inconnus.
On leur demande de se mettre en file, de se
tenir calmes, de ne pas poser de questions, il
n’y a de toute façon pas d’interprètes.
On fiche, on fait de longues listes, on les garde
en mémoire électronique, on les laisse dormir
dans les ventres des ordinateurs, puis un beau
jour on les réveille : c’est de lui, d’elle, d’eux
dont on ne veut plus, cet homme, ces enfants
et cette femme, on n’en veut pas merci. C’est
arrivé avant, cela arrive encore, le même
protocole, les mêmes sensations du côté des
exécutants et des déportés. Car « on ne peut
pas avoir un pays réduit à l’état de passoire »
(Dominique de Villepin, 12 mai 2005) on peut
par contre avoir un pays-forteresse, un paysdigicode,
un pays-sourde-oreille, un paysbourreau-
en-costard, un pays-gentimentxénophobe,
un pays-camp. Un pays qui
expulse, estrade et torture (mais
discrètement); le pays des bavures et du
colonialisme mal digéré, qui a noyé dans la
Seine des étrangers un jour, qui a emprisonné
les porteurs de valises un autre, qui a caché
sous son drapeau-jupon harkis et pieds-noirs
dévastés par la honte d’être nés.

Ce pays-là on va continuer à l’avoir, on y
travaille d’ailleurs.
On va dépenser cent millions d’euros pour
éloigner les indésirables l’année prochaine.
Ce qui est un prix juste à payer.
D’ailleurs pourquoi sont-ils venus ici, eux, ces
gens, loin de leur langue, de leur famille, de
leur place? Mais on ne leur demande ni quelle
est leur langue, ni comment est leur famille ni
quelle est la place qu’ils voudraient pour eux.
Où vont-ils, les indésirables, quand ils
disparaissent de notre vue? La terminologie
employée en dit long : dans des camps de
« rétention », ils subissent une « expulsion »,
terminologie fécale qui ne trompe pas ; non
seulement le capitalisme n’a pas résolu le
problème de ses déchets mais de plus en plus
rapidement le statut de déchet gagne ce que
jusqu’à hier n’en était pas, cela vaut pour les
choses cela vaut pour les personnes.
Un des aspects de l’état d’exception qui est la
règle pour nous c’est que notre compatibilité
avec le système est l’objet d’une négociation
permanente à laquelle nous devons travailler
sans arrêt, que notre utilité sur le marché du
travail est une notion à minuterie.
On dit rentrez chez-vous à des personnes qui
ont perdu leur chez-eux au point qu’ils
acceptent de le chercher à l’autre bout du
monde.

On dit on n’a plus besoin de vous à des gens
qui, eux, ont besoin du travail qui les refuse.
Les étrangers ne sont pas ceux qui viennent
d’ailleurs, ceux qui sont d’une autre « race », la
race des indésirables est simplement celle des
exploités, de ceux qu’on relègue dans le camp
du besoin et qui confondent les frontières des
désirs avec celle des mirages publicitaires. On
prétend qu’ils vont disparaître comme tels,
qu’ils sont le résultat d’une contingence
défavorable, d’une démocratie inachevée,
qu’ils sont les symptômes d’une maladie
enfantine du capitalisme global.
Mais il n’en est rien.
C’est eux le moteur de notre économie, les
porteurs sains de richesse.

De toute manière – dites-vous – de toute
manière cette histoire est triste et connue mais ces choses-là arrivent aux Autres, pas à nous, aux Autres ; ces Autres dont nous ne savons pas nous demander qui ils sont, où ils vivent. Notre exil intérieur les met dans la première cellule, verrouillée tous les jours à la même heure par le manque général de temps et de
curiosité.
Ils sont pourtant là les autres, chez-nous, ils
ont lavé ce matin les vitrines de la boucherie
du coin, ils étaient assis sur ce même siège de
métro juste avant nous, ils vivaient dans notre
appartement avant d’être expulsés. Leur
souffrance empeste l’air que nous respirons,

leur force travail payée de miettes garde nos
salaires bas, leur solitude les empêche de
s’organiser, leur enfermement matérialise
silencieusement autour de nos vies une aura
de prison.
Le repli identitaire occidental, la peur de
proximité, le communautarisme européen et
les opinions louées aux journaux et au petit
écran, nous allons les payer très chers. Nous
allons connaître une pauvreté qui va éveiller
les pires des souvenirs, une pauvreté qui n’est
pas liée à la crise économique et qui est bien
plus ravageuse, une pauvreté de possibles qui
ronge déjà tous les bords du politique.

L’état des rues affecte l’état de nos intérieurs.
Depuis que nos appartements sont devenus
des refuges où on ne doit pas oser héberger
les oubliés de la mémoire policière, notre
propriété privée est démasquée de son
innocence apparente et se révèle enfin comme
un acte de guerre.
On ne veut pas de réfugiés ici car les vrais
réfugiés c’est nous, colonisés par notre propre
pays qui n’est pour nous qu’un pays d’accueil:
un territoire surveillé par le capital global dont
nous devons accepter les lois hostiles ou partir
dans le non-lieu des prisons.
On nous demande depuis quelques années
d’avoir peur plusieurs fois par jour et parfois
d’être terrorisés, et on ose nous parler de
sécurité.
Mais la sécurité n’a jamais été une affaire de
milices, la sécurité se mesure à la possibilité
d’être protégé quand on est dans le besoin,
c’est le potentiel d’amitié qui se cache en tout
être humain. Depuis que cela est détruit, tout
dans l’espace est hanté par le risque. Les
étrangers sont partout, il est vrai, mais nous mêmes
nous sommes des étrangers dans les
rues et les couloirs du métro sillonnés par les
hommes en uniforme.
Ces lois qui rejettent les inconnus venus
d’ailleurs jettent une lumière nouvelle sur le
Paris terrain de jeu du Capital, sur le
« nettoyage » des quartiers populaires et
l’organisation du tourisme interne à l’espace
urbain. Vous verrez ce qu’ils veulent dire
quand ils installent un « espace civilisé » ou ils
écrivent sur une pancarte que « votre quartier
se transforme ». Ils veulent dire que le
colonialisme c’est la guerre et que les
colonisés c’est nous tous, nous autres.

… il faut que ce texte se termine, il pourrait
continuer mais il est inutile. Nous le savons. Il
se sert pour exister de la liberté la plus pauvre
qui nous reste, la liberté d’expression, qui est
une ironie.
Le langage est déjà un paquebot qui coule
sous le poids de son inoffensivité. Il ne nous
abrite pas, il est toujours l’étranger de
quelqu’un.
Il nous faut d’urgence partir pour un autre
voyage, qui nous mette du côté des
indésirables, qui questionne nos frontières
personnelles, qui nous débarrasse de la peur.

« Nous (…) les gens d’ici avec nos tristes
expériences et nos continuelles frayeurs, la
crainte nous trouve sans résistance ; nous
prenons peur au moindre craquement du bois,
et quand l’un de nous a peur, l’autre prend
peur aussitôt, sans même savoir exactement
pourquoi. Comment juger sainement dans de
telles conditions? »
F. Kafka, Le Château

Claire Fontaine, 2005
www.clairefontaine.ws