Danièle Huillet

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Par Pedro Costa, octobre 2006

Pedro Costa, in Libération, 18 octobre 2006

Par Jean-François Rauger, 13 octobre 2006

La cinéaste Danièle Huillet est morte des suites d’un cancer à Cholet, lundi 9 octobre, à l’âge de 70 ans. Elle formait avec son compagnon, Jean-Marie Straub, un couple de cinéastes responsables d’une des oeuvres les plus radicales, les plus exigeantes, les plus excitantes pour l’esprit, les plus belles aussi, de ce que l’on a appelé le cinéma moderne.Danièle Huillet est née à Paris le 1er mai 1936. Elle rencontre Jean-Marie Straub en 1954 sur les bancs du lycée Voltaire, dans la classe préparatoire au concours d’entrée à l’Institut des hautes études cinématographiques. Elle refusera d’ailleurs de passer le concours d’entrée lorsqu’elle découvre que l’épreuve portera sur le film d’Yves Allégret Manèges.

Jean-Marie Straub, refusant de partir en Algérie, sera considéré comme insoumis. Le couple s’installe à Munich au début des années 1960 et réalise le court métrage Machorka Muff en 1962 et Non réconciliés, d’après Heinrich Böll, en 1965. En 1967, Chronique d’Anna Magdalena Bach inaugure une nouvelle manière de montrer la musique. Tourné avec Gustav Leonhardt, celle-ci y est jouée en direct, sans l’artifice du play-back. Ils s’installent ensuite à Rome en 1969 et filment une adaptation de Corneille, Othon. La pièce est jouée sur les restes de la terrasse de Septime Sévère, avec en fond la rumeur entêtante de la circulation automobile de la Rome contemporaine. Le film, rejeté ou adoré, fera figure de manifeste inavoué.

L’ambition des Straub sera désormais toujours de soumettre une oeuvre préexistante à l’enregistrement pur d’une réalité visible et audible. Brecht (Leçons d’histoire en 1972), Schoenberg (Moïse et Aaron en 1974, Du jour au lendemain en 1997), Mallarmé (Toute révolution est un coup de dés en 1978), Pavese (De la nuée à la résistance en 1978), Kafka (Amerika, rapports de classes en 1984), Cézanne (Cézanne en 1989, Une visite au Louvre en 2004).

Le rapport à une oeuvre préexistante que construisent les films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet n’est pas celui de la recherche d’une équivalence cinématographique, mais plutôt celui d’une confrontation des moyens d’expression susceptible de toucher à une perception primaire, sensuelle, d’un spectateur qui irait à la rencontre d’une oeuvre telle que lui offrent les moyens propres du cinéma. Les Straub font partie de la famille des vrais sensualistes.

Sur les tournages, Danièle Huillet prenait essentiellement en charge la production, le travail sur le son et la scansion particulière des textes cités, ainsi que le montage, alors que Jean-Marie Straub s’attachait plus particulièrement au cadre et à la direction d’acteurs.

Le jury du Festival de Venise 2006, où fut projetée leur nouvelle oeuvre, Ces rencontres avec eux, d’après Pavese, et qui sortira en salles le 18 octobre, leur a décerné un Prix spécial pour l’ensemble de leur oeuvre.

En 2003, le film de Pedro Costa, de la série « Cinéma de notre temps », Où gît votre sourire enfoui ?, les montrait au travail, en train de finir le montage d’une deuxième version de Sicilia !, d’après Elio Vittorini, chacun dans une ventilation naturelle des tâches comme fixée une fois pour toutes par une pratique forgée par une bouleversante intimité tant conjugale qu’artistique.

Article initialement paru dans Le Monde du 13 octobre 2006