Creative Commons : éthique et historique

Texte de Marina, 2004

Le copyleft fait son apparition dans la presse alternative à la fin des années ’80 : l’industrie musicale hurlait en invoquant une « jihad » contre « ceux qui copient les K7 tuent la musique » – ce qu’elle dit aujourd’hui, pour le P2P. Au même moment, dans un univers parallèle, les programmeurs ont commencé à passer du refus à la subversion contre les lois du copyright en expérimentant la General Public License élaborée par le projet GNU : une licence qui donnait aux utilisateurs/trices les libertés qui étaient niées par le copyright et contragnait ceux qui travaillent sur ce code à rendre à son tour disponible le code source.

C’est celle-ci qui a donné le caractère « viral » au copyleft. Les licences protègent l’utilisateur par rapport aux, événtuelles, actions pénales, à condition qu’il respecte les engagements acceptés dans le cadre de la licence elle-même, sans être obligé de contacter l’ »auteur »/trice »/créateur-dévéloppeur du code source.
Tous sont libres de ré-utiliser le code mais ils doivent rendre disponible chaque modification ou amélioration. Après la mise à point du système d’exploitation GNU/linux, en 1992, le succès de la GPL grandissant, il y eu un important investissement créatif dans le logiciel libre : artistes, musiciens, écrivains et vidéo/cinéastes ont produit une grande et multiforme quantité de licences qui garantissaient les droits niés par les lois sur le copyright qui depuis n’ont pas arrété d’augmenter.

Ces licences étaient en contradiction l’une avec l’autre et aucune n’arrivait à rassembler un consensus assez important pour consolider une communauté apte à donner vie à un mouvement comme celui du logiciel libre. Cela n’est pas surprenant, parce que les textes, la musique et la vidéo ont des caractéristiques différentes et particulières qui ne se prêtent pas au même traitement que le software.
Mais, la GPL avait enseigné quelque chose : si on partage on peut changer la façon de produire des logiciels, on peut s’opposer aux monopoles comme celui de Microsoft par exemple et en finir avec l’exploitation et le vol du savoir et des compétences des programmeurs (cela par le biais, par exemple, de contrats qui donnaient l’exclusivité du produit sur le marché aux sociétés d’informatique).

On arrive à l’aube du XXI siècle : en 2002, les Créative Commons (CC) sont une forme d’aboutissement de cette idée de faire circuler librement la culture. Ce n’était pas véritablement une innovation, mais beaucoup de gens scandalisés par la croissance exponentielle des lois sur le copyright ont décidé de sponsoriser le projet CC, au coeur duquel il y a un logiciel qui élabore des licences « personalisées » sur la base de 3 réponses à 3 questions : /

A) Le producteur veut associer son propre nom à l’oeuvre (« attribution ») ?

B) L’oeuvre est-elle disponible pour
toute utilisation
ou seulement dans le cadre non-commercial ?

C) On peut créer des oeuvres « dérivées », et si Oui, à quelle condition ?
Jamais ?
Seulement si l’oeuvre est à son tour partagée ?

DEUX APPROCHES

Dans l’application des licences CC, deux conceptions différentes et antagonistes ont fait surface :

* La première, considère les licences comme un moyen pour garantir l’accès et les Commons basées sur ce concept préfigurent un modèle qui se structure sur la consommation : on donne un accès universel, mais tous les autres droits appartiennent exclusivement à l’ »auteur » (droit de contrôle et de ré-utilisation). Il est permis seulement une utilisation non-commerciale et parfois ne sont pas autorisés les oeuvres « dérivées » parce qu’on veut protéger son intégralité (prévention contre le détournement du contenu texte/audio/vidéo).

* La seconde, c’est une autre conception qui se base sur la possibilité d’avoir un libre accès à une grande quantité de materiaux produits pour une utilisation libre, c’est-à-dire, qui n’ont pas besoin d’une permission spécifique ; les craintes d’une exploitation commerciale sont marginalisées par le souci et l’espoir de s’introduire dans le circuit-système-broadcast et « contaminer » le mainstream, en permettant l’utilisation/intégration de l’oeuvre à des fins commerciales.

MAIS, toutes les oeuvres « dérivées » doivent être, à leur tour, mises à disposition d’autres utilisations possibles (commerciales ou non-commerciales) : c’est comme une GPL pour la culture et son principe c’est le SHAREALIKE (I Share if You Share).

Il est évident qu’une grande quantité de matériel produit (brut) potentiellement accessible, et continuellement ré-travaillée, améliorée et puis ré-utilisée par et pour tous est une source de « revenu collectif » et une sorte de laboratoire permanent des cultures, codes et des langages. Ceux qui apportent leur contribution ont la garantie que personne ne va s’approprier de façon « unilatérale » de leur oeuvre. Les oeuvres « dérivées »/ »infectées » par la clause Sharealike, deviennent patrimoine collectif et produisent, indirectement, une redistribution économique (comme le revenu indirect sous forme de transports gratuits, habitation, l’accès aux soins et/ou à l’éducation…). Dans un contexte de précarité généralisée, de réduction et de contrôle des libertés d’expréssion, le ’sharealike’ est un outil qui nous garantit nos droits.

Le succès de la GPL n’est pas dû seulement à son cadre légal. Son but était simple et la licence pouvait fournir aux gens un moyen de partage sans avoir à se préoccuper du vol de leur propre travail. Cela a permis de créer une communauté en réseau qui partage l’idée d’insubordination aux « lois » de production imposées par le système et la mondialisation du marché.

Ces deux différentes conceptions des CC ne sont pas forcement complémentaires : le pouvoir de mobilisation des réseaux qui utilisent les CC est affaibli si, par exemple, les 2/3 de ses membres imposent des conditions qui n’aident pas la créativité en privant l’accès aux ressources qui pourraient être utilisées pour transformer l’oeuvre, créer des « dérivés » et garantir une forme de re-distribution économique, ce qui a été à l’origine du concept de « commons » : la condition non-commerciale encadre la contradiction de la production d’une oeuvre de création par rapport au problème du revenu dans une dimension privée.

La syndication V2V (Videobase project/site) offre un modèle de production indépendant et alternatif pour l’audiovisuel mais son potentiel ne pourra pas être exploité à 100% – partage des contenus au niveau global, information et communication basées sur l’échange de matériaux, mixage des narrations, melting-pot de cultures et des différents langages – si on ne se pose pas la question de comment gérer cette coopération.
Construire des ’commons’ signifie construire et sauvegarder des archives partagés.
C’est la clé qui permet, par exemple aux téléstreet d’intervenir en tant que ’broadcast’ éphémère au niveau local. Les licences Creative Commons transformeront-elles la production audiovisuelle comme la GPL a transformé le software ? On verra, mais pour voir il faudrait essayer d’abandonner toute velléité de contrôle… pour un revenu social garanti par la création et de nouvelles commons.

CREATIVE COMMONS : creativecommons.org