Cinq ans plus tard – La crise des médias

Texte de Peter Watkins, avril 2007

C’est en 2003 que j’ai achevé mon analyse sur la crise des médias et que je l’ai mise en ligne sur mon site internet. Elle a été traduite en 2004 par mon fils Patrick et publiée la même année par Alain Dichant aux Editions Homnisphères. A l’exception de l’introduction et de la présentation, cette nouvelle édition de MEDIA CRISIS (consultable également sur mon site Internet) diffère peu de la version originale. Mais la crise dans les médias audiovisuels s’est considérablement aggravée depuis 2003. Quelques-uns, si ce n’est tous les problèmes liés aux mass media audiovisuels – MMAV – que j’avais soulevés il y a quatre ans ont pris des dimensions catastrophiques. J’espère que cette nouvelle introduction revisitée permettra d’apporter des éclaircissements sur une crise qui ne fait qu’empirer.

Selon un article de la presse anglaise (The Guardian Weekly, 9-15 février 2007), le milieu scientifique a lancé son plus grand cri d’alarme à ce jour, en déclarant que si les émissions de gaz à effets de serre ne diminuaient pas rapidement, nous allions être confrontés d’ici quelques décennies à des changements climatiques désastreux. Si l’accroissement des émissions se poursuit au rythme actuel, concluait le rapport final d’un groupe d’experts des Nations unies, les températures moyennes pourraient augmenter de 4°C sur l’ensemble de la planète, voire de 6,4°C d’ici la fin du XXIe siècle. Les prévisions s’avèrent donc plus alarmantes que prévues, notamment parce que les scientifiques ont découvert que les continents et les masses océaniques devenaient de moins en moins capables d’absorber le dioxyde de carbone.

Le rapport Groupe d’experts intergouvernemental sur l’Évolution du climat (GIEC) a été élaboré et rédigé par des centaines de scientifiques du monde entier, et a été approuvé par l’ensemble des gouvernements de la planète. Il en ressort que l’activité humaine est largement fautive et responsable de cet état de fait. Le directeur du Programme pour l’Environnement des Nations unies a déclaré : « Février 2007 sera reconnu comme la date mettant définitivement un terme à l’interrogation sur la question de savoir si c’est l’activité humaine qui est responsable. »

Cette dernière information sur la crise globale de l’environnement délivrée par les médias omet de mentionner une autre interrogation cruciale – une interrogation qui est également en relation avec l’activité humaine, mais qui n’est cependant jamais débattue publiquement : le rôle des MMAV dans les affaires courantes.

Dans sa très grande majorité, la société refuse toujours de reconnaître le rôle de la forme et des processus de diffusion et de réception des productions des MMAV. Ce qui signifie que les formes de langage qui structurent les messages des films ou des programmes télévisés, ainsi que les processus tout entiers (hiérarchiques ou autres) de diffusion à l’attention du public sont complètement négligés et ne font pas l’objet de débats. Consécutivement à ce manque de débat critique public, plus de 95% des messages diffusés par les MMAV sont structurés selon le principe de la Monoforme.

La Monoforme est devenue le seul langage utilisé pour éditer et structurer les films de cinéma, les émissions de télévisions, journaux télévisés, feuilletons, soap-opéras, comédies, reality-show… – ainsi que la plupart des documentaires, pratiquement tous soumis aux codes et standards rigides qui proviennent directement du cinéma Hollywoodien. Il en résulte une forme de langage caractérisé par : un espace fragmenté, des rythmes répétitifs, une caméra en mouvement perpétuel, un montage rapide et saccadé, un bombardement de sons denses et agressifs, et un manque de silence ou d’espaces de réflexion.

Dans les rangs des professionnels des MMAV, règne un silence assourdissant autour de l’impact de la Monoforme sur la société en général et les corrélations entre la Monoforme et la crise environnementale. Les MMAV refusent de parler de ces problèmes, tant dans les programmes télévisés et de cinéma, que dans le cadre de débats publics.

Ce silence est également renforcé par la réticence (c’est peu dire…) du système éducatif contemporain à vouloir discuter de la nature des MMAV en termes critiques et plus particulièrement à analyser l’impact que peut avoir la Monoforme. Il semblerait même que la plupart des enseignants d’aujourd’hui sont à peine conscients, ni même concernés par cet impact.

La majorité des mouvements politiques alternatifs (associations, ONG…) gardent aussi le silence sur le rôle des MMAV. Même si quelques-uns admettent parfois que les MMAV peuvent faire de la rétention d’information (la course aux armements par exemple) ou que les MMAV peuvent avoir une influence sur certains évènements (la guerre en Irak), la plupart ne tiennent pas compte de l’impact général des MMAV sur la société, encore moins de leur relation directe avec la crise environnementale.

Enfin, le silence autour de la crise des médias est entretenu par la plupart des évènements médiatiques internationaux publics, tels que les festivals de cinéma, les forums documentaires, les festivals de télévision spécialisés, les marchés audiovisuels, et les soi-disant « congrès mondiaux » qui sont de plus en plus nombreux. Ces évènements jouent un rôle central dans la crise des médias car ils sont structurés de telle manière qu’ils excluent les débats signifiants avec le public, et renforcent à l’opposé l’absorption des matériaux inhérents à la Monoforme. La grande majorité des festivals programme jusqu’à 200 à 300 films en 4 ou 5 jours de projections, obligeant souvent les spectateurs à courir d’une séance à l’autre. Lors de ces évènements, des groupes de discussion animés par des experts, des « master-class » dirigés par des réalisateurs reconnus et des séances de « pitching » sont imposés de façon autoritaire. Des débats avec le public sur le rôle des MMAV dans la société contemporaine – sont très rares voire inexistants et la Monoforme n’y est jamais mentionnée.

Ces évènements internationaux, inconnus du grand public en général, sont une démonstration de la puissance de l’industrie des MMAV.

A titre d’exemple : plus de 500 délégués des MMAV de 20 pays différents se sont rendus à Manchester (Angleterre) en 2006 pour le « Congrès Mondial de Sciences et des Productions Factuelles ». S’y trouvaient là des cadres exécutifs et producteurs de ABC inc., Australian Broadcasting Corporation, ARTE France, BBC, BBC Motion Gallery, BBC Scotland, BBC Worldwide, Canadian Broadcasting Corporation, Channel 4, Channel 4 International, Channel Five, Cineflix International Distribution, Danish Broadcasting Corporation, Discovery Channel Canada, Discovery Communications, Discovery International, European Broadcasting Union, Exploration Production/CTV, France 5, Freemantle Media, German United Distributors, Granada, KCET, Media International Corporation, NDR-Norddeuthscher Rundfunk, National Geographic Channel, National Geographic Channels International, National Geographic Specials, National Geographic Television, National Geographic Television International, NHK, NOVA WGBH, NRK, ProSieben Television, RDF Rights, RTBF, RTE-Ireland Public Service Broadcaster, RTI, RTI SpA, SBS Independent, Smithsonian Networks, Société Radio-Canada, Südwestrundfunk TV, SVT, Swedish Educational Broadcasting Company, Swiss National Public TV, SWR TV, The History Channel, Thirteen/WNET New York, Twin Cities Public Television, UKTV, UR, VisionTV and S-VOX Company, VRT, VRT-Canvas, WDR, WGBH, WGBH International, YLE Finnish Broadcasting Company, ZDF/German TV …

Parmi les méga-festivals, il y a le Congrès Mondial (pour la télévision) des producteurs d’émissions historiques, le Congrès Mondial des producteurs d’émissions artistiques (art et performances), le Banff (Canada) – Festival international de la télévision… Chaque année, plusieurs milliers de professionnels des médias se retrouvent à ces évènements et décident des dernières productions des MMAV. C’est là que l’idéologie des MMAV, basée sur le consumérisme, est concoctée et préparée à l’échelle mondiale, que son format et ses contenus sont décidés, que ses programmes prioritaires et ses structures narratives sont définis.

Des évènements comme ceux-ci donnent une expression tangible à la répression exercée par les MMAV, car c’est (encore) lors de ces grandes messes que s’imposent les compromis. C’est ici que les réalisateurs se soumettent à l’exercice humiliant du « pitching », à des efforts pathétiques pour décrocher le privilège de déjeuner avec un responsable des programmes d’une chaîne et parvenir à vendre leurs productions (en l’occurrence des films documentaires). C’est ici enfin que se tiennent les interminables discussions pour définir les mots en vogue qui permettront de décrire une « télévision d’excellence » en recourrant à des expressions telles que « pertinence », « à la pointe » ou encore « dépasser le débat »…

A titre d’exemple, la publicité sur Internet pour l’un de ces événements employait une formule en vogue : « Le principal objectif des organisateurs du Congrès était d’offrir une programmation à la pointe, ainsi que des groupes de discussion réellement informatifs, en vue de faciliter la promotion et l’organisation de rencontres en face-à-face entre les délégués ; objectif atteint au regard des réponses enthousiastes de la part des participants. Un événement élaboré par les membres participants, avec des groupes de discussions et des débats marqués de manière pénétrante et éclairante par une grande convivialité ainsi qu’un esprit de collégialité, avec parfois quelques controverses. » Accompagnée d’une photo montrant une rangée de producteurs de télévisions et de commanditaires écoutant une conférence, suivie de la légende suivante: « Plus de 500 délégués – un record !- remplissent la salle pour la conférence d’ouverture – Un succès fou ! Où est le Buzz ? »

La publicité pour ce congrès télévisuel en Grande-Bretagne se poursuivait ainsi : « En plus des importantes opportunités professionnelles, le congrès 2006 pouvait se vanter d’avoir organisé d’extraordinaires évènements mondains à travers la ville, tels que la réception d’ouverture au (…) ; des réceptions au Musée Impérial de la Guerre et (…) dans un restaurant Chinois ; une nuit mémorable de karaoké (avec des hôtesses aguichantes) et le concours inoubliable de ‘l’Idole du Congrès’ ».

Où trouve t-on dans tout cela le débat avec le public sur le rôle des MMAV dans la société d’aujourd’hui ? Où peut-on discuter de la Monoforme et de son impact ? Où sont les tentatives pour explorer, encourager et façonner des formes alternatives et pluridisciplinaires de la communication audiovisuelle ?

Pour reprendre les termes d’un réalisateur qui participait à l’un de ces festivals de télévision : « savoir ce qui se passe par-delà le monde » et « avoir les gens à portée !!! de main au même endroit », voilà les caractéristiques importantes de ces évènements. Évidemment, tout cela n’inclut pas le PUBLIC. La priorité est fixée sur les relations et les contacts avec d’autres professionnels des MMAV, mais pas avec le PUBLIC. Comme le faisait remarquer un réalisateur de documentaires reconnu lors d’une séance de « pitching » : « C’est comme faire partie d’un club, si vous êtes membre de ce club, vous vous rendez à la réunion annuelle. » Ces réunions « à la pointe » ne prévoient donc aucune réflexion sur les conséquences de la soumission du public à la Monoforme.

George Orwell disait que si l’on ne peut pas contrôler notre façon de parler, nous ne pouvons pas contrôler notre façon de penser. Nous perdons rapidement cette capacité car nous perdons l’essence même du langage que nous utilisons. Et puisque c’est en grande partie par le langage que nous décrivons (et percevons) le monde, la corruption à l’intérieur des MMAV est d’autant plus grave. Prenez par exemple le mot « excellence ». Nous avions, auparavant, une idée approximative de sa signification. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ainsi le mot « excellence », utilisé par les MMAV lorsqu’ils se réfèrent aux programmes télévisuels auxquels ils aspirent (prétendent aspirer), offre désormais une signification superficielle et artificiellement « gonflée » (pour des raisons de camouflage) avec un sous-entendu caché.

Mais le subterfuge devient plus clair si nous considérons ce qui sous-tend le concept de « télévision d’excellence » mis en avant par les MMAV. Dans les festivals médiatiques, les séances de « pitching » représentent l’animation majeure. Elles sont devenues un tel passage obligé dans le processus des MMAV, que les réalisateurs sont maintenant soumis à l’enseignement du « pitching ». Les séances accordent dix minutes (souvent moins) aux réalisateurs pour vendre leurs idées de programmes à un groupe de décideurs avec, en prime, le visage du réalisateur en sueur projeté sur grand écran. Ce processus superficiel et arbitraire détermine largement le contenu de la programmation télévisuelle globale. Orwell lui-même ne s’y serait pas mieux pris pour décrire ce processus de prise de décisions qui bénéficie tant à la Monoforme.

Le Banff, festival de télévision (« Là où la grande télévision est née ») fait la promotion de l’événement à venir dans ces termes : « Une fois encore, Banff animera ses séances de « pitching » en offrant une exposition inestimable à une large audience de directeurs des programmes, producteurs, cadres financiers et autres représentants de l’industrie. Les finalistes auront pour une fois l’opportunité de faire de leurs idées une réalité au cours d’un instant unique de leur carrière. »

En réalité, la notion d’ « excellence » telle que définie par les MMAV est une idéologie réactionnaire, où l’argent, le prestige, et l’ambition personnelle représentent les valeurs étalons au détriment de tout le reste. Un système de croyance cynique et malhonnête, sans aucune considération pour son impact désastreux sur l’avenir de notre planète – qui est en train d’être ou a déjà été intégré par les jeunes générations. Voilà un des aspects les plus effrayants de la crise des médias : que les jeunes générations qui héritent de cette idéologie soient déjà en train de la transmettre aux futures générations, que ce soit dans le cadre éducatif ou professionnel et ce, à l’échelle la plus large de la société.

Plus fondamentalement, ce que les professionnels des MMAV ont accompli durant les 20 ou 30 dernières années, c’est la diffusion et l’implantation efficace d’un « climat » psychologique qui a servi de levier à l’idéologie consumériste. Un climat au sein duquel la subversion du langage, les efforts incessants en vue de standardiser la manière dont nous percevons l’espace, le temps, les rythmes et les processus de communications humaines (audiovisuelles et personnelles) sont perçus comme « normaux ». En d’autres termes, l’objet même du consumérisme, qui sature le rendement des MMAV, est renforcé à de nombreux niveaux inconscients, par un processus caché et hiérarchique – avec son propre discours sociétal souterrain, où il apparaîtrait que nous sommes incapables (ou non désireux) de vouloir l’identifier ou de le reconnaître.

Ce climat, soigneusement inculqué, injecté au plus profond de notre psyché par les formes saccadées et fragmentées du langage des MMAV et par l’industrie du cinéma commercial à l’échelle globale – a entraîné chez nous une sérieuse diminution de notre capacité de concentration, un manque de tolérance pour des processus soutenus ou pour n’importe quelle forme de communication qui exigerait d’y consacrer plus de 10 secondes, une amnésie de plus en plus généralisée face à notre histoire (surtout chez les jeunes générations), un besoin perpétuel et accru de changements. Tout cela a permis de façonner une société manifestement plus privatisée, où règnent l’insécurité et une agitation constante. Une société où la pensée compétitive, l’égotisme, le gain personnel, et l’indifférence envers la violence et la souffrance deviennent de plus en plus « la norme », et où disparaissent la pluralité authentique et l’interaction communautaire.

Pour sa plus grand honte, le système d’éducation aux médias (du primaire au tertiaire) a, tantôt par cynisme, tantôt par défaut, soutenu l’émergence de ce climat par ses liens directs avec l’éthique de la globalisation, en éliminant systématiquement les formes critiques de la pédagogie médiatique qui existait dans les années 1960-1970, pour lui substituer une adaptation servile de la culture populaire. Dans ce livre, je décris comment l’enseignement professionnel des médias endoctrine systématiquement les jeunes arrivants dans la profession à la pratique de la Monoforme, en forgeant avec le public une relation complètement hiérarchisée. Les universités, les formations d’enseignants, les écoles de cinéma et audiovisuelles, qui disposent de grandes ressources matérielles, consacrent leur temps à former les jeunes gens à l’art de la manipulation de masse.

Mais qu’en est-il de l’opposition ? Il existe sûrement des jeunes gens qui contestent ce phénomène sociétal, et qui critiquent les MMAV ? Il existe sûrement des réalisateurs, des enseignants et d’autres qui luttent pour d’autres valeurs dans leur travail et dans leur vie personnelle ? Bien sûr qu’il y en a ! Je n’ai jamais de contacts avec la « nomenklature » de ma profession – cela fait bien longtemps que cette caste ne répond plus à mes interpellations sur l’analyse critique des MMAV. Mais je reçois des e-mails du monde entier, y compris de la part d’enseignants, de jeunes réalisateurs et d’étudiants, qui se sentent concernés par ces problèmes, et qui expriment, avec frustration et dans des termes extrêmement forts, leurs visions de la crise mondiale.

De même, il y a des réalisateurs – de fictions et de documentaires – qui travaillent de manière complexe et alternative avec les médias audiovisuels. Ces formes de langage alternatif proviennent pour la plupart d’impératifs créatifs, et de la nécessité de rompre avec la camisole de force imposée par le formatage hollywoodien« officiell » des MMAV. Il arrive même que des réalisateurs soient motivés par une prise de conscience de l’impact non démocratique de la Monoforme. Dans tous les cas, ces formes alternatives – souvent marginalisées par les médias dominants, ou au mieux, reléguées dans les circuits des festivals ou des cinémas d’art et essai – sont extrêmement importantes. Elles témoignent de la nature fluide du média audiovisuel, de la possibilité de se défaire de la Monoforme, et de pouvoir ainsi travailler avec des sons et des images qui donnent de l’espace aux spectateurs, ainsi qu’une plus grande interactivité et complexité d’interprétation. Elles nous montrent surtout ce que les MMAV auraient pu devenir (depuis 30 ou 40 ans), et nous permettent de spéculer sur le potentiel alternatif et de ses conséquences positives sur l’ensemble du processus social, et par extension, sur la planète et son environnement. Mais… Revenons à la situation actuelle.

Est-ce que le film documentaire échappe à la crise des médias ? Bien sûr que non! La plupart des films documentaires – surtout ceux produits pour la télévision – sont formatés de façon tellement uniforme qu’il est difficile de les différencier. L’un des aspects les plus marquants de la Monoforme – qui inonde le cinéma, la télévision, les écrans d’ordinateurs et de téléphones portables – est sa capacité à brouiller les messages audiovisuels, à fondre les sujets et les préoccupations individuelles dans une masse amorphe. C’est (précisément) cet effet qui subvertit notre sens des priorités, notre capacité à agir sur les problèmes globaux, ainsi que notre aptitude à replacer les évènements dans leur véritable contexte (sens et entité). Le fait que le plus terrible désastre potentiel de notre ère ait été programmé sous notre nez, pendant que nous étions confortablement assis – et complètement abreuvés par les MMAV – est une preuve de l’efficacité de ce système. Nous avons perdu notre capacité à faire des choix.

Un certain nombre de réalisateurs, en essayant de différencier leur travail, ont développé et renforcé un processus agressif à l’encontre des spectateurs. Si vous regardez quelques documentaires récents (The Corporation, Supersize Me, les films de Michael Moore, et d’autres films critiques sur George W. Bush et la guerre en Irak notamment), vous pourrez constater que, par leur style et leur processus filmique, la personnalité du réalisateur est souvent aussi importante que le sujet du film. Là encore, les spectateurs subissent une tornade de montages rapides, de ”bustes à parole » fragmentés, de mouvements de caméra discontinus et saccadés, d’effets spéciaux performants, et d’un irrespect très théâtral et frontal envers les représentants désignés des grandes corporations. Tout cela est porté au pinacle pour sa pertinence, qui se veut « à la pointe » de la critique radicale – mais qui, en fait, masque à peine un processus autoritaire du producteur vers les spectateurs. Quelques-uns de ces films se targuent même de représenter des productions critiques envers les médias. Pourtant, non seulement leur propre forme de langage est centralisée et hiérarchisée (une double ironie dans le cas de Manufacturing Consent, « La fabrication du consentement » qui présente Noam Chomsky), mais ils ne critiquent jamais vraiment les formes et processus des MMAV (inclus dans leurs propres films).

Les professionnels des MMAV pourraient critiquer mon intolérance apparente pour la Monoforme, et clamer que je ne comprends pas les « nuances » du rôle joué par les MMAV dans notre société. Au moment où j’écris ces lignes, je suis parfaitement conscient que les MMAV ont – parfois – produit des films intéressants et signifiants qui emploient la Monoforme. Mais le problème ne réside pas seulement dans la structure de la Monoforme (du moins quand on l’utilise avec modération), puisque ce n’est qu’un langage filmé parmi de nombreuses autres possibilités. La crise est alimentée par le fait que cette forme de langage est appliquée de façon répressive, contraignante, sans la moindre volonté de débat, et au service du consumérisme le plus flagrant.

En ce qui concerne mon manque de compréhension pour les nuances invoquées par les MMAV, je dois avouer que je détecte très peu de subtilités dans la crise globale des médias – pas plus en fait que dans la catastrophe environnementale à laquelle nous devons faire face. Là aussi, il existe des exceptions au sein des professionnels – des gens et des entités qui luttent pour le changement – mais ceux-ci ne représentent qu’une petite minorité. La réalité est que la grande majorité des professionnels des MMAV perpétuent les pires pratiques décrites ici, ou s’y soumettent.

Un élément très perturbant dans la crise est le silence des professionnels des médias au sujet de la répression exercée dans leur (notre) entourage. Si nous prenons la référence, fréquemment utilisée de la « liberté d’expression », nous aurions pu espérer que les réalisateurs et les producteurs soulèvent une interrogation commune sur les restrictions appliquées dans leur langage créatif. Malheureusement, cela n’est pas le cas. Le zèle déployé par beaucoup de professionnels de l’audiovisuel lors des séances de « pitching », et la manière dont ils aiguisent leur talent dans ce processus néfaste, démontre à merveille le niveau de leur auto-censure, de leur complicité, de leur compromis, et de la corruption qui sévit au sein des MMAV aujourd’hui.

Que la crise des médias soit apparue à cause d’un manque de rigueur professionnelle de la plupart des producteurs de MMAV, ou comme le résultat d’une peur, d’un sentiment d’insécurité ou de tout autre facteur humain, n’altère en rien le prix payé par notre société. Le flux ininterrompu de matériel audiovisuel standardisé et tiré toujours plus vers le bas à l’attention du public, sans oublier la répression exercée à l’égard des voix critiques, ont provoqué la pire crise de l’histoire des MMAV à ce jour. La répression à l’ère du McCarthysme était criante – mais aujourd’hui, la crise des médias est étouffée par l’action conjointe visiblement efficace menée par les évènements médiatiques, les festivals et les artistes communicants. Ces évènements ne sont que des farces, des villages Potemkine destinés à camoufler la crise.

La notion d’« objectivité », autre terme à la mode, est un facteur qui soutient de manière ultime cette répression. Depuis des décennies, les MMAV, y compris la presse et l’éducation aux médias, ont, de manière assidue, développé le mythe que les journaux télévisés et les documentaires, ainsi que les articles et autres rapports de la presse, étaient « objectifs » et « factuels » – et qu’ils exprimaient « la vérité ». Alors que j’étais encore en formation, je me souviens qu’un cadre officiel de la BBC nous enseignait que notre devoir était de ne jamais exprimer nos propres sentiments dans notre travail, sous peine de violer notre rôle de diffuseurs « impartiaux ». À l’époque, comme maintenant, il était impensable de questionner la validité d’une telle éthique professionnelle – compte tenu de la position hiérarchique des MMAV dans la société, et de la nature manipulatrice et non-objective de la Monoforme.

Que les MMAV américains aient été indubitablement subjectifs, soumis et partiaux dans leur couverture médiatique “d’opérette” sur la décision du président George W. Bush d’attaquer l’Irak, est un exemple parmi des milliers de la transgression des MMAV de leur propre code éthique. Le fait que ce code soit faussé, et utilisé uniquement par les MMAV pour consolider leur pouvoir (un mot-clé) et maintenir leur force de persuasion n’exclut pas les violations majeures et l’hypocrisie obscène de leur couverture médiatique au sujet de l’Irak. Certains pourront toujours arguer du fait que les impératifs d’objectivité ne sont plus considérés comme valides par les MMAV eux-mêmes. Ceci n’est qu’en partie juste. D’autres critères tels que l’« exactitude », l’« équité », la «pondération» demeurent ancrés dans les lignes officielles. Ces notions sont autant de contradictions, car ils ne prennent jamais en compte le rôle de la forme linguistique utilisée par les MMAV, ni le processus non-démocratique vis-à-vis du public.

Des réalisateurs pourront invoquer qu’une utilisation superficielle de la Monoforme ne constitue pas un problème, puisque ce sont le thème et le message de leurs films qui importent et non leur fabrication. Je trouve inconcevable qu’une personne qui utilise un support audiovisuel pour communiquer un message puisse penser que sa manière d’organiser, de monter, de structurer et de formater son matériel n’ait aucune conséquence sur la réception de ce même message ! Inconcevable ce manque de considération de la part de professionnels des médias qui fonctionnent à l’identique. Peut-on imaginer des sculpteurs, des peintres, des compositeurs ou des auteurs se mettant d’accord pour organiser une forme et une présentation de leur travail de manière uniforme ? Bien sûr, la standardisation par la mondialisation et les pressions économiques affectent aussi ces autres formes d’expression et de communication, mais il subsiste encore une immense différence entre ce qui a cours dans les arts plastiques, la littérature, la musique et le théâtre – et ce qui caractérise la crise des MMAV aujourd’hui.

N’oublions pas ici l’aspect économique. En 2006, le Banff déclarait que, grâce au festival, 720 millions de dollars canadiens avaient été générés pour les producteurs. Dans un monde où la moitié de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, l’énergie dépensée par les MMAV pour se procurer mais surtout pour dilapider ce pactole, confine à l’obscène.

Un journal canadien parlait récemment de l’échec économique de deux films Hollywoodiens (l’expression exacte étant « tanked », ou coulé), en disant que ces films avaient coûté un total de 215 millions de dollars américains à produire, mais n’avaient rapporté « que » 75 millions au box-office. Considérons maintenant ce qu’un total de 300 millions de dollars américains dépensés pour la production et la diffusion de bobines de celluloïd pourrait accomplir dans un monde où des gens meurent par millions chaque année du sida ou de la malaria parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’acheter les médicaments.

Que penser du chiffre record de 9 milliards (trillions) de dollars américains de recettes au box office en 2002 ? Même si nous conservons la définition antérieure de milliard (trillions) et réduisons le nombre de zéros, cela signifie que nous dépensons quand même plus de 2 millions et demi de dollars américains par jour pour notre « shoot » audiovisuel (cela ne concerne probablement que le cinéma Hollywoodien, et n’inclut pas les variantes du cinéma Bollywoodien d’Asie et d’Amérique Latine.)

La triste réalité de ce versant de la crise des médias est que nous sommes une majorité à apprécier les fruits d’Hollywood, et exprimons une réticence subconsciente à critiquer une source de plaisir et de relaxation. Beaucoup de cinéphiles qui, par exemple, adoptent une position critique sur le rôle de George W. Bush et l’engouement des télévisions américaines pour la guerre en Irak, refusent d’opérer des parallèles avec le rôle prédominant du cinéma sous la crainte de passer pour des déviants ou des rabat-joie.

Ce bref survol des conséquences du manque de débats concernant les MMAV serait incomplet si nous omettions de nous référer aux mouvements des médias alternatifs et à leur relation à la crise des médias. Malheureusement, la plupart des activistes au sein de ces mouvements ainsi que ceux qui passent pour des progressistes libéraux, ont souvent tendance à s’ennuyer ferme lorsque sont évoquées les questions de la standardisation des médias, ou de la possibilité que le public puisse jouer un rôle direct dans la création des MMAV.

Aujourd’hui, si le mot « crise » est utilisé par des activistes ou des cinéastes indépendants au sujet des MMAV, c’est avant tout pour soulever les problèmes « politiques » traditionnels, tels que : la question de l’actionnariat et des propriétaires des médias corporatistes, le rôle des multinationales, et la liberté d’expression journalistique. Le problème réside dans le fait que ces problèmes importants ne sont valides que s’ils sont intégrés dans des perspectives plus larges – au risque de laisser sans réponses les questions centrales concernant le rôle des MMAV dans la crise environnementale et dans le déclin des droits de l’homme dans la société occidentale. Aujourd’hui, nombre de cinéastes et d’activistes donnent l’impression d’avoir un avis précis sur ces problèmes – mais sans se référer au public – et une réponse qui conforte les nouveaux médias dits « révolutionnaires » dans des processus directement inspirés de la Monoforme. Le plus notable dans cette réponse limitée, est le contraste entre leur préoccupation pour la liberté d’expression d’un journalisme « alternatif », et le manque de préoccupation pour le public. Le ré-alignement de l’ordre hiérarchique tel que revendiqué par les activistes, semble encore une fois exclure la communauté.

Ainsi, à tous les nivaux, nous continuons d’éviter les débats de fond sur le rôle des médias audiovisuels aujourd’hui. Sur un plan pratique, n’importe quel matériel audiovisuel – quels que soient le langage utilisé, le réalisateur, le thème – est lié à la crise des médias par les processus utilisés à l’adresse du public, ainsi que par tous les éléments qui influent sur la forme du langage. Peut-on dire par exemple qu’un zoom utilisé dans un film « d’ art » a moins d’impact sur l’audience qu’un zoom utilisé dans une publicité télévisée agressive et manipulatrice ? Que signifie l’impact dans ce contexte ?

Sommes-nous en pleine possession de la forme de langage que nous utilisons, ou est-ce plutôt elle (cette forme) qui nous contrôle désormais? Après 30 à 40 ans de zooms répétitifs (et beaucoup d’autres éléments structurants de la Monoforme), peut-on penser que, tel le phénomène d’osmose, leur effet a provoqué un impact qui a transcendé celui que nous espérions provoquer par notre message individuel ?

Comment être sûr que l’impact de la structure ou de la forme elle-même ne subvertit pas le sens de notre message ? Le degré d’interrelations entre toutes les formes et tous les genres des médias audiovisuels, la crise environnementale, la restriction croissante des libertés civiles, les différentes formes de langage plus ou moins pluralistes… autant de problèmes et de questions qui font partie du débat urgent dans lequel nous refusons encore de nous engager.

Bien que je demeure optimiste, car nous avons encore le pouvoir de critiquer la crise des médias, je suis pessimiste sur l’éventualité que nous parviendrons à engager le débat à temps. Je suis anxieux à l’idée de savoir que nos réalisations actuelles – qui incluent la prolifération de caméra vidéos, téléphones portables, Internet, etc. (en bref le nouveau visage des MMAV) – nous ont placé dans un contexte social (et politique) au sein duquel le développement d’une technologie toujours plus performante ne s’est pas accompagné d’une diversification dans les créations des MMAV.

Au contraire, cette technologie nous enfonce un peu plus profondément encore dans un monde audiovisuel saturé. Un monde dans lequel le frisson (et le pouvoir personnel) procuré par l’utilisation de cette technologie pour faire voir ou s’exprimer a complètement transcendé tout débat sur le sens que cela pouvait avoir ; de même qu’il a dévitalisé toute discussion sur les problèmes inhérents aux formes de langage que nous utilisons pour structurer le message que nous souhaitons exprimer.

Est-ce que la technologie peut nous aider à développer un média non-standardisé ? LE CHANGEMENT EST BON ! C’est ce qu’indique un panneau lumineux publicitaire dans le centre-ville de Toronto. Bien que les MMAV prônent la diversité (la publicité joue ici un rôle majeur et intégral), ce n’est évidemment pas leur objectif. Tout le problème est là. Le « changement » réellement prôné par les MMAV est le changement permanent et fragmenté véhiculé par la Monoforme qui garantit que nous n’aurons jamais le temps nécessaire pour réfléchir, ou penser de manière critique – seulement le temps d’avaler le message destiné à flatter nos désirs artificiels et notre soif de consommation.

Mais comme le savent déjà les mouvements écologistes et d’autres, un nombre croissant d’espèces vivantes sont désormais directement menacés d’extinction à cause de ce consumérisme irréfléchi activé par ce panneau lumineux. Une diversité authentique – d’idées, de débats critiques, d’actions communautaires, de réformes – n’a jamais été aussi désespérément vitale.

Étant donné que cette introduction à l’édition de MEDIA CRISIS se réfère aux cinq dernières années ou plus, où en sommes-nous en termes d’actions pour influer sur cette situation catastrophique ? Je recommande de ne pas fermer ce livre sans avoir lu le chapitre : Le Public – processus alternatifs et pratiques. Si nous pouvons développer l’idée que le public peut et doit jouer un plus grand rôle dans les prises de décision et de création dans ce qui leur (nous) est donné à voir via les médias audiovisuels, nous aurons fait un grand pas en avant. Au centre de cette proposition, il y a le concept que l’imagination et les initiatives du public, si elles sont prises en compte dans la création du média audiovisuel, aideraient à démonter les nombreuses formes hiérarchiques et les pratiques des MMAV.

En termes d’actions concrètes destinées à une critique de la crise des médias, j’aimerais terminer par trois propositions. La première implique une analyse de fond des journaux télévisés – analyse que je développe en détail dans le dernier chapitre. Cet exercice peut être pratiqué dans n’importe quelle institution éducative ou communautaire, ou mieux, une combinaison des deux. J’encourage les groupes de personnes qui ont décidé de s’engager dans cette voie à impliquer des enseignants des médias ainsi que des réalisateurs – pas en tant que mentors, mais plutôt en tant que collaborateurs ou collègues. Il est probable que les enseignants et les réalisateurs se sentiront remis en cause lors de ce processus – c’est dans l’ordre des choses lors de l’élaboration de nouvelles relations. Un projet comme celui-ci peut être le point de départ pour changer et réformer la transmission et l’éducation aux médias au niveau de la communauté. En ce qui concerne l’aspect éducatif, je propose que des groupes locaux demandent à leurs autorités éducatives régionales et nationales de mettre en place un système généralisé de critique de l’éducation aux médias. Si cela n’est pas possible, je pousserais à la création d’universités et d’écoles ad hoc chez des particuliers. L’objectif mercantile affiché des médias et des secteurs éducatifs liés aux médias ne doit pas constituer un obstacle au développement de savoirs alternatifs surtout si le futur de la planète en dépend.

En second lieu, j’encourage les professionnels qui travaillent au sein des MMAV, y compris les réalisateurs de documentaires, à reposer les questions de durée, d’espace, de structure et de rythme dans leur travail, ainsi que celle du pluralisme dans le processus de relations avec le public. Nos messages tronqués et fragmentés peuvent êtres élargis et étendus avec des rythmes et des structures plus lents, plus longs, moins agressifs et plus complexes pour permettre au public « d’entrer » dans le matériel, de réfléchir, et ainsi déboucher sur la formulation d’interprétations alternatives et critique.

Enfin, je suggère que ces problèmes majeurs et ces propositions alternatives relèvent du domaine des droits humains et des libertés civiles. Cette question est expliquée dans l’Annexe 11 de ce livre (Changement constitutionnel). Des actions dirigées vers une réforme constitutionnelle pourraient permettre au public d’aboutir à un changement authentique et démocratique – dans ce cas, le choix d’accéder volontairement à la Monoforme des MMAV, ou à des formes audiovisuelles alternatives et participatives, et à des dispositifs inédits de médias éducatifs globaux. Qu’aucun pays au monde (à ma connaissance) n’inclût ces droits dans leur Constitution montre à quel point la crise des médias est grave, et à quel point le chemin à parcourir est long.

J’espère que cette nouvelle introduction, ainsi que les chapitres développés dans MEDIA CRISIS pourront jouer un rôle, aussi petit soit-il, dans la résolution de ces problèmes majeurs.

Peter Watkins, Vilnius, Avril 2007
_ Traduction français: Samantha Lavergnolle, Patrick Watkins, Alain Dichant

Site officiel de Peter Watkins
Site des Editions Homnisphères qui éditent MEDIA CRISIS de Peter Watkins.