Avec Berger&Berger au 104 – 5 textes – I.

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Textes d'Yves Tenret parus dans langue vive, n°4, Liège, 2009 & Social-Traître, n°9, Paris, 2010.

The Prophecy.

Je profite de l’actuelle exposition de Berger&Berger (cf. Ps) pour vous offrir les 5 textes que j’ai rédigé avec et pour eux dans le cadre de leur résidence au 104.

Entre 2007 et 2009, Berger&Berger avaient élaboré un dispositif constitué d’une série de pavillons, Une île paradisiaque est un spectacle artificiel, qui devaient jalonner la traversée du CENTQUATRE. Il s’agissait pour chacun des visiteurs de traverser ou d’occuper librement ces lieux aux usages indéterminés. Cette série de micro-habitations (dont la réalisation devait se développer dans le temps) questionnait la cohabitation d’espaces intimes – relevant de la sphère privée – dans l’espace public.

« Dr Jekyll & Mr Mouse » le premier pavillon de la série fut réalisé. Définie par l’intensité lumineuse, cette architecture se déclinait de deux façons distinctes selon qu’il fasse jour ou nuit. Si, le jour, la porosité de cette habitation était totale ; la nuit, l’éblouissement lumineux faisait disparaître ceux qui pénètrent à l’intérieur aux yeux des observateurs.

Devait suivre d’autres modules qui auraient modifier la géographie du CENTQUATRE : La « Big Sleep Room » proposait une plateforme de sommeil permettant de dormir à n’importe quel moment du jour et de la nuit ; le « Heart Break Hotel », une chambre d’amour ; etc.

En parallèle, Berger&Berger avait organisé un “salon de lectures” : « The Prophecy ». Un ensemble de fictions, librement inspirées par chacune des architectures et commandées à moi-même, ponctuellement lu au public au cours de leur résidence.

D’une durée de 25 à 30 minutes, la lecture de ces fictions était magistralement exécutée par le comédien Emilien Tessier.

Dr Jekyll & Mr Mouse.

Durant toute une longue journée d’automne, journée couleur de suie, noirâtre, journée sombre et muette, où les nuages pesaient lourds et étaient bas dans le ciel, j’avais traversé seul une étendue de ville singulièrement désenchantée, quartiers anciens qui avaient échappé et survécu à la frénésie des terrassiers du Comte de Rambuteau et du Baron Haussmann, lugubres voies de chemin de fer, bâtiments murés et enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de l’ancienne morgue de Paris. Je ne sais comment cela se fit, — mais, au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car cette tristesse n’était nullement d’essence poétique mais faite d’images les plus sombres de désolation et de terreur.

Frissonnant, j’entrai dans un des derniers Tabac ouverts du quartier. Je m’assis à une table du fond. Visiblement, en manque de compagnie, mon voisin chercha tout de suite à lier connaissance. Sa physionomie arrêta et absorba toute mon attention en raison de l’absolue idiosyncrasie de son expression. Il était d’une pâleur cadavéreuse ; de grandes taches rouges lui marbraient le visage ; ses lèvres étaient sèches et des bouts de peaux s’en détachaient ; sa tignasse grasse lui collait sur le crâne ; son nez coulait. Il exerçait sur lui-même un effort incessant, aussi faible que puéril, cherchant à maîtriser une trépidation continuelle et une excessive agitation nerveuse. Il était singulièrement agité et volubile. Sa parole était alternativement vive et indolente, sa voix passant rapidement d’une indécision tremblante à cette énonciation abrupte, solide, rude, parfaitement balancée et modulée qu’on peut observer chez les addictifs pendant les périodes de leur plus intense excitation, — il y avait en outre dans ses yeux je ne sais quelle hilarité insensée, — et dans toutes ses manières une espèce d’hystérie infernale mal contenue. Je l’écoutais parler, ne l’interrompant que rarement car chacune de mes interventions l’irritait et le rendait encore plus incohérent ensuite.

Le reste de la clientèle était composée de lumpens galeux et avinés, tous plus particuliers les uns que les autres, femme obèse à la peau dépigmentée ou poliomyélite mâle couinant sur une chaise électrique, filou, petite pègre déguenillée, chancelante, désarticulée, avec le visage meurtri et les yeux ternes, mélangés à de discrets et élégants bobos, jeunes garçons et filles serrés dans leurs jeans slims, portant des Converses colorées, les cheveux en bataille et la lèvre insolente et dont la raison de leur présence dans cet endroit constituait pour moi un épais mystère.

Karl, car c’est ainsi qu’il s’appelait, devenait de plus en plus familier et il finit par me demander :
– Je peux tirer une taffe sur ta clope ?
C’était l’horreur mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Je lui ai passée ma cigarette. Il s’est mis à tirer dessus frénétiquement tout en psalmodiant des tirades hallucinées.
– Au nom du Dieu de miséricorde, malheur aux racleurs, ceux qui à l’achat sont exigeants et qui à la vente ne font pas scrupule. Ne savent-ils pas ceux-là qu’ils seront ressuscités ?
– Vous êtes mystique ?
– Pas du tout !
Il réfléchit et reprit en élevant la voix :
– Mais je ne mange pas de cadavre !

Et il éclata d’un rire dément, enleva le bas de son bridge et hurla qu’il n’avait plus de dent. On se serait cru dans la camionnette au début de Massacre à la tronçonneuse. Des crocs, il lui en restait une petite poignée sur les bords et dans le fond de la bouche ; c’en était encore plus terrifiant.
Et toujours ce rire, ce rire qui me foutait la chair de poule. Maladroitement, j’insistais et je lui demandais s’il était vraiment végétarien. Il baissa la voix et avec des airs mystérieux me susurra :

– J’étais ingénieur en physique quantique…
– Et alors ?
– J’étais généticien ! Ha, ha, ha ! Tu vois les types au bout du bar ? Eux, ils sont architectes. Je les espionne. C’est très important. Je sais ce qu’ils font, ces salauds. Je ne veux pas finir comme les autres, moi. J’ai tout arrêté. Je te le jure. Sur la tête de ma vieille ! Ça fait plus de quatre jours que je n’ai rien pris. Tu m’entends ? Rien ! Et crois-moi ce n’est pas facile pour moi. J’ai froid, je brûle, je tremble, j’ai un million de crampes. Mais le pire, le pire de tout, c’est la respiration… J’étouffe ! Il faut qu’on sorte. Viens voir, je vais te montrer quelque chose.

Pas très rassuré, je le suivis à deux pâtés de maison de là, jusqu’à un terrain vague, une parcelle anonyme d’espace public urbain, issue d’un passage non répertorié, sans doute la dernière rue non nommée de Paris, passage situé entre deux pelouses pelées léchant les pieds de grands et ternes HLM. Espace incertain, non défini, moitié public, moitié privé, en friche, longtemps laissé à l’abandon, et incarnant une géographie des violences urbaines contemporaines : drogue, vol, trafic… Là, il me désigna du doigt un édicule qui trônait en son centre – trois cercles s’entourant les uns les autres et d’une hauteur d’environ trois mètres.

– Il ne fonctionne pas encore, me confia-t-il. Ils ne le font marcher que très tard, quand il n’y a plus personne de normal dans la rue, quand vient le temps de la peur.
Et il hennit à nouveau.
– J’ai été architecte ! Oui, monsieur, architecte ! Je sais de quoi je parle. Les plus ambitieux des jeunes d’entre eux veulent lutter contre la paupérisation de leur discipline. Tu sais comment s’appelle ce petit édifice ?
– Non…
– L’Œuvre ! C’est te dire… Tu piges ? L’architecture est en crise ; elle se ressource dans l’art. Elle se replie… L’Œuvre ! Non, bien sûr, t’entraves que dalle. Qu’est ce qu’un pékin comme toi pourrais bien comprendre à l’Œuvre ? Il s’agit aujourd’hui plus que jamais de contrôler la dépense énergétique, de projeter l’architecture dans une stratégie de recyclage, de survie, dans un temps sans discontinuité, partout pareil, toujours là. Au-delà des cycles économiques, sans artifice, avec raison, en dehors des rythmes productifs et industriels, sans tintouin, ni publicité, sans pluie, ni froidure. Quelque part autour de 0% de déperdition d’énergie, sans à coups, comme le flux des acheteurs dans une bonne galerie commerciale, dans un long mail entièrement automatisé.

Il s’éclaffait, pouffait, gloussait… Et toussait en quintes interminables… Il m’expliquait que le dispositif de l’Œuvre fonctionnait avec un rideau d’air et qu’il était le seul au monde à le savoir, que la lumière était un leurre. C’est à ce moment-là en approchant que j’aperçus les trois rangées verticales de néons que contenait l’édicule.

– Le rideau d’air est un rideau de chaleur fait d’un air encore plus impalpable que l’air.

J’avais toujours pensé qu’il fallait supprimer la distinction qui existait entre l’art et la vie ; je ne trouvais donc rien à redire à cela. Mais comme d’habitude, il n’était pas d’accord et particulièrement avec lui-même. Pour lui, l’art devait terroriser le quotidien. Je n’étais pas sûr de bien saisir tout ce que cela pouvait signifier mais la formule me paraissait si féconde que, accablé, je baissais la tête. Il était sans doute fou à lier mais incroyablement brillant. En bon monomaniaque qu’il était, il semblait vouloir absolument me convaincre mais de quoi ? Décidément tout ça était tellement mystérieux. Ces maisons lépreuses, une épicerie qui ne vendait que des racines, des herbes, des écorces, ces attroupements d’hommes désoeuvrés…
On retourna au bistrot. D’après lui, c’était le soir que tout se passait. Mais dans l’immédiat, il me dit qu’il avait à faire, qu’il lui fallait absolument récupérer, chez une de ses ex, une ordonnance pour acheter des médocs dont son corps, et encore plus son esprit, ou ce qu’il en restait, avaient un urgent besoin.

Je rentrai chez moi, me couchai mais je ne trouvais pas le sommeil et lassé de me tourner et de me retourner sur mon vieux futon, je me relevai, me rhabillai et repartis là-bas où je me plongeai courageusement dans un article du Parisien sur le régime crétois comme moyen de soigner le rhume des foins…
Vers 23 heures, j’entendis à nouveau sa voix et bien avant que de l’apercevoir. Il braillait :

– J’ai rien pris, ma gueule.
– Parce qu’on t’a rien donné…
– Parole, ma gueule, j’ai rien pris !
Dès qu’il m’aperçut, il planta là son interlocuteur et se précipita vers moi.
– Alors mon pote ? T’es revenu ? Tu veux connaître le bidule ? A tes risques et puéril… Ah, ah, ah !
Et de tousser, de cracher, de s’étrangler, de retousser…
– Tout ce qui vit consomme et crée du déchet. Certaines vibrations… Heureux temps du virtuel ! Tu percutes ? Ils les font disparaître ! Dis-pa-raître ! T’as pigé maintenant ? Ce n’est pas mon état d’assuétude qui me rend comme ça. Je sais de quoi je parle ! Abdel les Grandes Oreilles prétend qu’ils les multiplient. Mais non ! L’Œuvre les dissout ! Et bonjour le craving ! Plus de dealers ! Finis, kaputs, cassés, mangés, cannibalisés, dématérialisés par l’Œuvre, oui monsieur !

Inquiet devant l’amplitude que prenait son délire, je lui annonçai que je devais rentrer. Cela le rendit encore plus éloquent.
– Vrai ! — ne t’inquiète pas comme ça, je suis très nerveux, épouvantablement nerveux, — je l’ai toujours été ; mais pourquoi penses-tu que je suis fou ? Attends encore un peu et je montrerai le saint bidule en action ! La vie n’est ni l’ADN, ni la croissance ou la capacité à se reproduire, elle est le principe selon lequel tout système s’organise. Donc si tu le désorganises, tu dissous tout ce qu’il touche. Tu me suis ?

Il ne tenait plus en place et nous retournâmes au comptoir du Tabac pour boire un café. C’était étonnant. Il n’y avait plus personne. Le patron m’expliqua qu’à cause du quartier qui était peu sûr, ce qui était un euphémisme, ajouta-t-il, il était forcé de fermer tôt et que si c’était à refaire, jamais il ne viendrait s’installer ici. Sa femme qui avait une tête de poisson rouge enfermé dans son bocal, hochait la tête à chacun de ses mots. Elle l’approuvait. Et pas qu’un peu ! Le couple vaguant à son nettoyage, Karl repartit dans son explication architecturale.

– Les architectes que j’espionne, ils ont gagné un concours à Ivry-sur-Seine, un concours d’idées pour la transformation du site d’un incinérateur de déchets en parc d’attraction. Et qu’est-ce qu’ils leur ont proposé ? Vas-y, dis-le moi, toi qui sait tout ! Vas-y, vas-y ! Tu n’en sais rien ? C’est simple. Là-bas, ils ont d’épaisses fumées qui polluent la ville, ils leur ont donc proposé de transformer ces exhalaisons par une regazéïfication des métaux lourds, plomb, chrome, mercure et du chlore toujours présent sous forme de particules volatiles de manière à convertir cette pollution en énergie propre. Tu saisis ? Là-bas, ce sont les métaux bruts qui polluent et ici ? Hein ? Qu’est-ce qui pollue ? Hé oui ! C’est ça l’énergie de l’Œuvre, ce qui pollue ici…

Maintenant que je savais, il fallait que je constate de visu qu’il était sain d’esprit ! Il a insisté et insisté encore pour qu’on y retourne. Nous y sommes donc repartis pendant qu’il continuait à m’haranguer de façon de plus en plus décousue.

– Station d’épuration comme Œuvre d’art ! Machines qui remettent en cause l’aliénation positiviste, machines qui datent d’avant la réalité, machines célibataires, discontinues, désacralisant la machine. Les architectes pensent avoir perdu la légitimité à créer des objets auratiques. Le capitalisme de guerre a nourri la disqualification de la machine. Il s’agit de rendre du ludisme à la machine, d’infiltrer la pensée électronique pour la subjectiviser ? Réintroduire dans l’architecture des degrés d’incertitude. Pré programmer l’échec, l’obsolescent. La machine système de surveillance s’autonomise. Elle a le spleen. Elle n’est pas mauvaise en soi. Tout dépend du schéma, de la part du Diable, de la part maudite.
Et il repartit de plus belle, toujours aussi excité.
– Même si tout système est auto-organisé, il dépend pour rester en vie, du constant échange d’énergie avec son environnement. Toujours en activité, il présente un haut degré de déséquilibre, de mouvement et de fluctuation. Toute existence peut être perçue comme les manifestations d’un désir d’engendrer ou de détruire.

C’était vraiment une nuit d’orage affreusement belle, une nuit unique dans son horreur et sa beauté. Un tourbillon s’était probablement concentré dans notre voisinage ; car il y avait des changements fréquents et violents dans la direction du vent, et l’excessive densité des nuages, maintenant descendus si bas qu’ils effleuraient nos têtes, ne nous empêchait pas d’apprécier la vélocité vivante avec laquelle ils accouraient l’un contre l’autre de tous les points de l’horizon, au lieu de se perdre dans l’espace. Les surfaces inférieures de ces vastes masses de vapeurs, aussi bien que tous les objets terrestres situés dans notre étroite parcelle abandonnée, réfléchissaient la clarté surnaturelle d’une exhalaison gazeuse qui pesait sur le sol pelé et l’enveloppait dans un linceul lumineux. Autour de l’Œuvre aveuglante, tout était désert. Son idéalité ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumière sulfureuse. Une insurmontable terreur pénétra graduellement tout mon être et à la longue une angoisse sans motif, un vrai cauchemar vint s’asseoir sur mon cœur. Je respirai violemment. Un frisson de glace parcourut mon corps ; une sensation d’insupportable angoisse m’oppressait ; une dévorante curiosité pénétrait mon âme.

Il n’y a certes pas, dans tout Paris, un quartier plus terne, plus dépourvu de personnalité. Même les odieuses cités qui longent le périph ont moins de monotonie. Des rues étroites et sombres, banales et interminables, dont les façades des maisons sont hautes, obscures, toute d’une même teinte neutre et suiffeuse. Elles ont été négligées depuis de nombreuses années. De menues fongosités les rongent. Les marches sont branlantes, des vitres brisées ont été remplacées par des feuilles de carton. Derrières les hautes grilles quelques arbres rabougris essayent en vain d’ajouter une note réconfortante de vert sombre à tant de grisaille. Les maisons murées s’alignent à perte de vue, monotones, trouées de rangées étagées de fenêtres carrées.

Qu’était donc — je m’arrêtai pour y penser, — qu’était donc ce je ne sais quoi qui m’énervait ainsi en contemplant l’Œuvre, cette espèce d’utopie à la Superstudio (sans les carreaux !), à la Archigram (sans pin-up pop !), espace plat, sans relief ni aspérité, espace du libre-échange, licite et illicite ?
Karl tremblait. Le moment de l’aveu était venu. – Je suis peut-être sûrement le seul à avoir survécu me chuchota-il, à un passage dans le cercle, j’ai été au centre du centre dans le bruit blanc, Mes addictions ont aiguisé mes sens, — elles ne les ont pas détruits, — elles ne les ont pas émoussés. Plus que tous les autres, j’ai l’ouïe très fine. Suis-je marteau ? Observe avec quel calme je te fixe.

L’homme contemporain est saturé par d’anciennes idéologies, des pratiques désuètes. Sur le plan émotionnel, il vit figé dans des comportements archaïques. Ce qui est nécessaire, c’est de redécouvrir les éléments fondamentaux de l’existence ! Le XIXème siècle a progressivement ouvert les organes du corps, il les a rendu transparent grâce aux rayonnements électriques, exhaussant le visible ; le XXème n’a cessé d’opérer des osmoses tectoniques entre visible et invisible. Le XXIème siècle verra la disparition de tout ce qui pollue et de tout ceux qui polluent, ajouta-t-il d’un ton étrangement menaçant. La solution est énergétique. Il faut envisager l’énergie comme la structure même. Des dispositifs d’énergie renouvelable qui dévorent tout ce qui les étouffe et qui s’en nourrissent. Il s’agira du stade supérieur de l’évolution, où la matière s’abîmera, se résorbera en elle-même. Ce sera le retour du refoulé de la matière, la face médusante du signifiant, le grand vide immatériel.

Il se tut et me scruta d’un air inquisiteur.
– Il y a plus d’un mois, un jour après minuit, je suis rentré dans l’Œuvre, explosa-t-il ! Je ne suis pas le type qui sniffe pour avoir la force le soir de jouer avec ses enfants. Des enfants je n’en ai pas ! J’étais en manque, j’errais à ne savoir que faire de moi. Et sans cesse je revenais mater cette putain d’Œuvre ! Je devais comprendre ! Il s’agit peut-être de phénomènes purement électriques et fort ordinaires, — ou des visions dues à des miasmes fétides propres à ce terrain – car pourquoi n’a-t-il jamais été bâti ? Les anciens savaient des choses que nous ignorons… J’observais ce qui se passait ; des échanges à trois ou quatre se pratiquaient là-dedans, certains en ressortaient et d’autres n’en ressortaient jamais. Une sensation de stupeur m’oppressait. L’un des ectoplasmes du quartier pénétra seul dans le cercle lumineux où il disparut comme s’il ce fut s’agit de simples fumées emportées par le vent. Je n’en pouvais plus. Il fallait que je sache. Je pénétrais à sa suite dans la chose. D’emblée, le bourdonnement sourd émis par l’Œuvre parut me noyer dans l’espace indéfini d’un rêve. Rotation blanche et mince. Une nausée mortelle envahit mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j’avais touché le fil d’une pile voltaïque et alors se glissa dans ma conscience, comme une riche note musicale, l’idée du repos délicieux qui nous attend dans la crémation. L’idée vint doucement et furtivement, et il me sembla qu’il me fallut un long temps pour en avoir une appréciation complète ; mais, au moment même où mon esprit commençait enfin à bien sentir et choyer cette idée, il m’arriva la chose la plus invraisemblable possible : j’eus une érection… C’était douloureux. Je me réévanouis. Puis vient le sentiment d’une immobilité soudaine. Ensuite mon âme retrouva une sensation de fadeur et d’humidité ; et puis tout n’était plus que folie, — la folie d’une mémoire qui s’agite dans l’abominable terreur des peurs enfantines. Jusque-là je n’avais pas ouvert les yeux, je sentais que j’étais couché sur le dos. J’étendis ma main, et elle tomba lourdement sur quelque chose d’humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant quelques minutes, m’évertuant à deviner où je pouvais être, et ce que j’étais devenu. J’étais impatient de me servir de mes yeux, mais je n’osais pas. Je redoutais le premier coup d’œil sur les murs environnants. Ce n’était pas que je craignisse de regarder des choses horribles, ô non, j’étais épouvanté de l’idée de ne rien voir. Je fis un effort pour respirer. Il me semblait que l’intensité des ténèbres m’oppressait et me suffoquait. L’atmosphère était intolérablement lourde. Mes mains rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C’était un mur, qui semblait construit en métal, – très lisse, humide et froid. Un son aigu se fit entendre au-dessus de ma tête, comme une porte grinçant sur ses gonds, pendant qu’un faible rayon de lumière traversait soudainement l’obscurité et s’éteignait presque en même temps. Un dégoût qui n’a pas de nom dans le monde, soulevait ma poitrine et glaçait mon cœur comme un pesant vomissement. Je roulais convulsivement mes yeux. – Oh ! Horreur ! – Oh ! Toutes les horreurs, exceptée celle-là — Avec un cri je me rejetai loin d’une espèce de margelle et cachant mon visage dans mes mains, je pleurai amèrement. Des ondes impalpables, en se resserrant, pressaient irrésistiblement mon corps brûlé. Je ne luttais plus, mais l’agonie de mon âme s’exhala dans un grand et long cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais. Eclata alors un bruit discordant de voix humaines ! Comme je tombais sans cesse et tombais à nouveau, défaillant dans l’abîme, un bras étendu saisit le mien. C’était la solide pogne d’un brave flic ! Au commissariat où il m’emmena, mon hallucinant récit ne suscita bien sûr que des ricanements blasés et des moues incrédules.

Voilà… Tu sais tout. À présent et je te le redemande solennellement, ami, comment ferais-tu à ma place pour donner la preuve de ce que j’avance et démontrer à tous ces caves que je ne suis pas dément ? Dis-le moi ! Je suis sûr que toi tu le sais ! Hein, que tu le sais ?

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Le tombeau du 104

Draps mortuaires, corbillards, cercueils, tentures extérieures. Faire-part ? Prière à un chevet ? J’aimerai que le lecteur émerveillé avance dans ce texte aux phrases lourdes, toutes chargées de fluides électriques, comme dans une galerie marchande bordée de boutiques étincelantes, de franchises rassurantes et de mille autres occasions de consommer joyeusement. Un homme tente de s’évader. Cela lui est-il encore possible ? Ne risque-t-on pas de finir dans le super déceptif ?

Un dernier reste débraillé de Paris s’éveille en projetant une lumière crue dans ses rues citron. La pulpe moite des croissants fumants, que de la racaille ceux-là, la Suze couleur de caramel, son encens matinal, saturent l’atmosphère. La ménagère s’ébranle, un mouchoir en guise de foulard, noué autour du cou. Un jet de vapeur de café hors du percolateur poli. Faut pas que j’oublie les deux kilos de gros sel. Tels des gens d’affaire, des démons malsains, s’éveillent lourdement. De la cité famélique et palissadée, une horde de nains aux justaucorps de cuir s’élance, écorcheurs à la bête qu’ils n’ont pas tuée.

Inéluctable modalité du visible : limites du diaphane. Si on peut passer à travers et ressortir de l’autre côté, c’est un couloir. Si on ne peut pas c’est une boîte. Ça sent le sapin ! Jacques ferme les yeux pour écouter la résonance du métal. Dans la culture de la mort, la pompe occupe une place centrale. Si les quartiers de Paris ont leur odeur, dans cette rue, c’est la mort qu’on respire. C’est donc par la belle et tragique rue d’Aubervilliers que Debord et Wolman continuent de marcher vers le nord. Belle et tragique, elle l’est toujours, et quand le soleil couchant éclaire ses façades, elle a l’éclat d’un port du sud. Jacques a quitté Bâle ce matin. Comme ça, sans raison, sur un coup de tête. Une petite annonce dans un gratuit, annonce vantant le doigté d’une masseuse asiatique du côté de la rue Rodier. Chaque malade est obsédé par l’idée de changer de lit et l’argent est ce qui rend la vie à la fille de marbre. Chérie, ne t’inquiète pas, je vais juste acheter deux kilos de gros sel en France pour cuire notre loup de plus de deux kilos demain. A peine descendu du train, il est entré dans une brasserie pour se prendre une choucroute et un demi-litre de bière alsacienne. Après, sans penser à rien, il a suivi une fille. Rue Curial, toujours distraitement, comme flottant au-dessus de lui-même, il a photographié une vieille affiche en lambeaux annonçant une vente de cercueils et d’accessoires funèbres à l’état neuf. Vert pituite, bleu argent, rouille : en tout de la couleur ! Pourquoi noir, toujours noir ? Pourquoi pas rouge Massey Fergusson et jaune Huard, ou vert Kneverland et orange Mashio, ou bleu Ford et vert Deutz, ou simplement jaune Caterpillar ? Noir, noir, noir ! Ça pénètre par derrière dans le bâtiment. C’est un boulot d’homme, ça. Une néo tasse. Il rit tout seul, de ses petits yeux malicieux à peine visibles derrière ses grandes lunettes. La fille callipyge, sous les arcades redessinées, indifférente à ses simagrées, reste le visage collé à une vitrine.

Comment s’enfuir de ce squelette de métal, s’évader de cette usine faite pour l’habillage de la mort, quitter cette interminable veillée mortuaire ? Ah ! Voler au passage un plaisir clandestin et le presser comme une vieille orange. T’aimerais bien t’évader, hein, mon petit Jacques ! Mais à quoi bon ? Tu veux empoigner ses gros seins, hein ? Ça serait toujours ça de pris… Ô oui ! La rue Rodier ne doit pas être loin d’ici… Pourquoi ce cénotaphe est-il noir, si noir ? Morne incuriosité. Chercher le vide Crade dedans. Stratégie de pénétration. Prendre conscience du lieu parce que tu bouches un couloir. Sac de gaz macérant dans une saumure infecte. Vivant, je respire des souffles morts, foule la poussière de mort, dévore un urineux rebut de chairs mortes. Un hommage aux martyrs de la Commune, aux dernières barricades, celles des rues Riquet, de Crimée et de Flandre ? Le quartier des couronnes mortuaires. Est-ce un morceau d’un réseau de circulation modifié, altéré, un pavillon en forme de cul-de-sac ? Un poêle à glands d’argent ? La mort, toujours la mort ! Mais qu’est-ce que j’ai aujourd’hui ? J’aurai dû prendre un Crémant ou un verre de Sylvaner, n’importe quoi, plutôt que leur épaisse pisse à la pression.

Il longe l’objet sourd et hermétique cherchant à saisir les sensations que ce caisson étanche lui procure. Monolithe creux, tout comme mon pauvre cerveau… Il veut chopper le mana du truc. Un morceau de ciel aperçu par un soupirail donne une idée plus profonde de l’infini qu’un grand panorama vu du haut d’une montagne. Ah, la digestion… Comment libérer les choses de la corvée d’être utile ? En flânant ? Et toujours cette terreur d’être enterré vivant. Faut aller vite ! Pas le temps. On escamote la mort. Ô bien heureuse canicule ! 737 cadavres non réclamés. A Pâques ou à la mi-Toussaint. Des…Zob ! C’est quoi les fleurs en pot qu’ils amènent tous ce jour-là ? Notre époque est celle de la mort subite. Faut foncer ! De bière belge en bière belge… Les petites rides autour de ses yeux tressaillent à nouveau. Vieux tic de vieux prof, le bon vieux gag pour réveiller la bonne vieille classe de bons vieux cancres. Ah ! Ah ! Ah ! Complètement sinistre, quoi… Mourir, c’est échouer. Débris de débris au bord d’une sortie d’égout… Meurs vieux lâche ! Suce ton patch et cesse de geindre !

Casemate ! Bouche à feu ! Guerre totale ! Un bunker n’est jamais rien d’autre qu’un symbole de la fragilité du pouvoir. Lâche tout ça ! Là n’est pas la beauté. Pas davantage que dans la meurtrière somnolente d’un gros char d’assaut soviétique. Camarade Jacques, vous ne serez jamais un vrai militant. Vous étiez terriblement engagé, pas vrai ? Jusqu’à la garde. Vous imploriez le Très Saint Karl pour avoir le nez plus rouge encore. Et vous imploriez la rebelle, sur le pavé mouillé, pour qu’elle se retrousse plus encore. O si, certo ! Allez, vendez votre idéal pour cela, des chiffons épinglés autour d’une gourgandine. Allez jusqu’au bout, faites votre autocritique ! Qui, ivre, criait devant la porte des douches, on veut voir des femmes nues ?

Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ? Un passage va, un passage vient, et la ville tient toujours. Le passage se lève, le passage se couche. Le passage part au midi, tourne au nord, il tourne, tourne et va, et sur son parcourt retourne le passage. Tous les passages coulent vers la ville et la ville ne se remplit pas. Vers l’endroit où coulent les passages, c’est par là qu’ils continueront de couler. Tous passage est lassant ! Personne ne peut dire que son œil n’est pas rassasié de le voir, et son oreille de l’entendre. Le passage qui fut, qui s’est fait, se refera et il n’y a rien de nouveau dans la ville ! Qu’il y ait un passage dont on dise : Tiens, voilà du nouveau ! , cela fut déjà dans le passé. Il n’y a pas de souvenir des passages d’autrefois, et même pour ceux des temps futurs : il n’y aura de ces passages aucun souvenir dans l’avenir. Ses souliers freinent à nouveau en face du sombre magma amniotique, humide et grinçant. Il enjambe une flaque d’eau gluante, disparaissant à mi-corps, toujours hésitant puis, d’un coup, galope jusqu’au fond du cul-de-sac. C’est bien ce qu’il a pressenti, il n’y a rien là… Un bref coup d’œil par la meurtrière et il se retrouve à l’extérieur de cette caisse noire, satisfait de voir que la jeune bêcheuse est toujours là. Le noir réfracte la chaleur. Paris ville sous-marine. S’exclure du flux, proposition fondamentalement déceptive. Un vieux sphinx antique ensablé dans lequel résonne la houle des mers, un roulis, une tempête. Il y a donc de la charogne là-dessous, une idole antique. Qui n’a pas fait son deuil et suite quel accident industriel ?

Train de nuit – immersion permanente dans le travail. Quand on voyage, on doit fermer les yeux. Dormir. J’ai tant voulu dormir. Larges yeux de phosphore. Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font. O locomotive aux voiles d’or, emporte-moi vers d’autres monuments commémoratifs !
Voûte nocturne, vase de tristesse, grande taciturne. Le tombeau. Et de longs corbillards, sans tambours ni musique. Babel d’escaliers et d’arcades. Entendre rire et chuchoter les passants. Et ta sueur coule de ton front palissant. Le doute l’environne, et la peur ridicule/hideuse et multiforme, autour de lui circule. Ton angoisse perce – de la peur, je sens passer le vent. Son dos par le désir hanté – imprégné de rage – monuments hautains. L’air est immobile et tout semble rêver. Torpeur – échos lointains – cris d’une émeute. Accepter la défaite. La défaite montre ce qui n’avait pas lieu d’être vu. Là où règne l’illusion, la défaite révèle soudain la véritable nature de l’ennemi, elle dissipe le consensus, elle démonte les mystifications idéologiques de la domination. Transitoire, fugitif, contingent, c’est ça la modernité. Ni pas-de-porte, ni droit de bail. Un passage pour le royaume des morts ! D’un côté, bilan, réverbère, voirie ; de l’autre, la Mort, le Repentir, le Souvenir, le Mal… Bref, un seul idéal, l’amour sentimental et une seule solution, la prostitution !

Blockhaus – bloc de béton vert olive assez bas, porte blindée, sentier en chicane, barbelés serrés, deux embrasures, étroite pour une mitraillette, plus large, pour un canon anti-char. Arrête, vieux branleur. C’est un mastaba, pas un hangar ou un silo, une guinguette décatie, une île déserte de cartoon. Laisse tomber les avant-postes, les boyaux souterrains, les frais creux noirs, les ponts, les fortins, les ponts-levis. Ton pays n’est pas un coffre-fort mais l’endroit où tu vas pourrir, bloc étanche, soudé autour de toi, ta casemate, ton poêle, ton fût vide. Si ta vie t’insupporte, loue un bungalow, paie toi un caveau de famille ! Tu es fait comme un rat dans ta pièce forte, piège de silence. Dans ce boyau, avec tes derniers rêves puérils, tu vas rabougrir. Il rajuste le col de sa capote et rentre dans la tour de guet. Couper la circulation ! Couper la communication ! Arche vide – table de sacrifice. Porte étroite, grille d’aération, four. Oppressé par une singulière pesanteur. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs corridors ; partout la putridité et le miasme… Rites de passage. Il fleure le seuil, vieux chien fidèle. Il rôde dans des quartiers inconnus où il n’a à rougir devant les yeux de personne. Les mâts, les ponts, le fer. Les échelles – échelon après échelon, appuis étroit, peur du vertige. Entrée de crypte. Se cacher. T’es bloqué dans un cliché. Espace obscur – Opaque. Maîtrise du flux : cul de sac/faux flux. Canalisation. Il y a là quelque chose d’affligeant, de dur, de cruel, – un je ne sais quoi qui frise l’impudence.

Haut parfum de mauvais lieu – limbes insondés. Retours obstinés de phrases qui stimulent la mélancolie et l’idée fixe. Une lassitude qui se manifeste chez lui comme si il allait ôté son maquillage avant d’aller se coucher seul, encore et toujours seul. Une structure monolithique. La mer des immeubles avec ses vagues hautes de plusieurs étages. Exprimer avec l’obscurité indispensable ce qui est obscur et confusément révélé. La certitude de l’erreur d’un geste est souvent l’unique force qui nous pousse à l’accomplir. L’absence du cadavre et le manque de visibilité des funérailles sont une manière de gommer la mort. La société ne fait plus de pause : la disparition d’un individu n’affecte plus sa continuité. Tout se passe comme si dans la ville personne ne mourait plus. La blanche majesté de la plus pacifiée des capitales. La mort subite, autrefois redoutée, n’est pas loin de devenir le nouveau modèle de la bonne mort, celle de l’homme pressé. La mort est moins considérée aujourd’hui comme un rite de passage que comme un échec. Le déclin de la pompe semble avoir entraîné dans son sillage l’effacement des rites. Le deuil est un processus de plus en plus intime. Solitude des vivants ! Solitude des mourants ! Solitude des morts !

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[Berger&Berger
Altered States-->http://www.rosascape.com/site/actualites.html#oct11] Encore environ un mois : 7 octobre → 24 novembre 2011 Altered States est l’exposition d’un ensemble de pièces soumises aux phénomènes de disparition et d’émergence. Une exposition qui présente des « objets spéculatifs » ; des objets ou des sculptures, réels ou (et) fictionnels. Des objets d’origine organique et minérale, qui ne répondent pas à des fonctions, mais qui produisent leurs propres contraintes physiologiques et psychologiques. 3, square Maubeuge
, 75009 Paris