
Dans le tumulte de ton silence
Comment créer dans une école ? sinon inventer un sol où la vie est sauve.
Comment apprendre le cinéma ? sinon en apprenant des autres.
Voici le territoire mouvementé de nos expériences.
Bon voyage !
Xavier Christiaens
Comment raconter sans toi, ce que tu faisais ici, à l’école ?
Ton écoute et ton regard, Xavier, ce regard d’une profondeur presque douloureuse qui mettaient à jour, sans jamais imposer sa vision, ce que nous ne savions pas encore être la nôtre.
Avec cette conviction contagieuse que chacun, chacune , détenait un monde qu’il pouvait faire advenir, là, avec les moyens de son bord, par le cinéma.
Tu ouvrais l’accès, sans la moindre injonction, à partir de ce qu’il y avait en nous de plus vital, de plus sensible.
Tu étais si précis dans tes tâtonnements, si acharné à ne pas ignorer les frémissements de tel et tel signe du possible, du vivant qui pourrait prendre forme dans le film à venir.
Et ainsi, tu conjurais la peur.
Et chacun dès lors, avançait vers l’imprévu, confiant comme jamais.
En 2015 au festival filmer à tout prix, je vois Au-delà des icebergs le dernier film de Xavier Christiaens.
Je rentre à l’hôtel en état de choc et lui envoie un mail pour lui proposer de venir à Lussas rencontrer les étudiants du Master. Il a carte blanche.
Il arrive en janvier 2016 avec une valise pleine à ras bord : images de toutes sortes, vieilles photographies, bouts de bois, plantes séchées.
Archives sans assignation, devenues collectives ; il invite les étudiants à se les approprier pour retrouver quelque chose d’une histoire intime, perdue peut-être.
En trois jours, ils composeront ainsi un souvenir, un rêve muet qu’ils accompagneront dans un deuxième temps d’un chant retrouvé, ou d’un récit énoncé dans leur langue (cette année-là, russe, arabe, fang, français).
Moment de grâce partagée.
En 2017 Xavier Christiaiens revient pour un atelier sonore conçu avec Matthieu Canaguier, puis pour le film collectif et le film de fin d’études .
Plus tard avec Florence Bon, ils créeront l’atelier « De la lecture de rushes à l’écriture du film ».
Chaque exercice est élaboré, reconsidéré avec une rigueur qui n’enferme jamais l’expérience, lui donne au contraire, toutes les chances.
Pendant plusieurs années de suite et jusqu’à son départ, c’est lui qui accompagnera le « premier geste » des étudiants du Master, à leur arrivée à Lussas.
Expérience fondatrice qui ancre le geste documentaire au cœur de la rencontre : avec les autres , avec la terre incognita qui les accueille, avec eux-mêmes.
Pour chaque premier geste, Xavier réinvente, trouve une nouvelle première fois : toujours à partir de son expérience, de sa propre émotion. Une année, il évoque l’incendie qui a ravagé les garrigues de Lussas, une autre, les personnes sans abri à qui l’on interdit désormais les bancs publics.
Emportant avec eux, ce feu, ce banc, les étudiants se mettent en route. Ils et elles cheminent aux alentours de Lussas, collectent, écrivent, rencontrent puis réalisent un geste cinématographique tourné-monté, fabriqué avec l’aide des autres participants, et nourri de ce que qui, pendant quatre jours a mené les unes et les autres sur leur propre chemin.
Peu importe la projection finale, ce qui compte ici c’est le chemin justement.
En quelques années Xavier est devenu le cœur battant de l’école, son utopie.
Avec lui, nous expérimentons comment ne rien figer, jamais, comment demeurer fragiles, attentifs à ce qui surgit, défit tout programme.
Par sa seule présence, son innocence poétique, il désarme l’ institution, nous en préserve.
Sa patience est infinie mais il y a quelque chose en lui du grondement d’un volcan.
Il bute parfois sur les mots pour ne pas trahir sa pensée qui se précipite comme un torrent joyeux à notre rencontre.
Le temps qu’il consacre aux autres est sans limite. Il ne se retire jamais.
Il est là pour chacun, chacune, comme un arbre.
Résistant. A toute épreuve.
Il veille.
Jamais professeur, toujours inexorablement fraternel mais avec une exigence qui ne se départit jamais, tout comme l’acuité de son regard.
Lussas, dit-il, est son port.
Il donne rendez-vous au bord de la rivière, près d’un arbre en bordure de forêt.
Il fera des « Glycines », la vieille maison, au centre du village qu’il partage avec ses collègues intervenants, le lieu hanté de son dernier film.
Là, il organise « les mises en commun », moment et terme qui lui sont si chers, où, autour d’un repas, les apprentis cinéastes partagent leurs états des lieux : images, textes, sons, arrachés à la nuit, à leur cheminement.
Nous sommes là, ensemble, réunis, attentifs, engagés, les uns pour les autres.
Lui qui est un autodidacte en cinéma et un artiste inexorablement solitaire, se révèlera un passeur de génie. Toujours, il parle depuis ce qui vibre en lui, le fait cinéaste. Chaque fois, il touche au plus juste.
En toute humilité, dans un accueil éperdu du geste de l’autre, quelque qu’il soit.
Sans qu’aucune théorie d’aucune sorte ne vienne jamais amortir le concret des choses.
En 2024, jusqu’au bout de ses forces, il accompagne son dernier film de fin d’études.
Chantal Steinberg
Directrice de l’école documentaire de Lussas de 2004 à 2024
Premiers gestes – Exercice filmique proposé par Xavier Christiaens – 2019
Témoignages
Les témoignages réunis ici ont été sollicités pour cette publication, auprès de quelques personnes, et soit recueillis à partir d’enregistrements, soit transmis directement sous forme de texte, à partir de l’évocation d’un souvenir.
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« Trouve la lumière ».
Ces mots de Xavier portaient plusieurs sens. C’était toujours le cas quand il proposait des choses.
« Chooooose », ce mot qu’il laissait traîner en réfléchissant. Et je riais.
« Trouve la lumière » : la grammaire du cinéma et la nécessité existentielle, dans un même souffle.
Je lui parle de ce faisceau lumineux qui traverse la chambre d’hôtel de Giulietta Masina, dans Ginger et Fred.
Je lui parle de Maman, et de Sky, sous les lumières du théâtre.
Il faut tourner cette scène de cabaret, malgré tant de souffrance qui rode autour de nous et en nous.
« Trouve la lumière pour ta scène. Débrouille-toi pour trouver une poursuite, ce projecteur de cirque que l’on fait pivoter manuellement.
Il y a forcément quelqu’un qui peut te prêter une poursuite dans les environs de Lussas.
Éclaire ta scène avec. Place-la au bon endroit. Puis laisse la météorite arriver à l’écran. Boum. »
Et boum. C’est grâce à Xavier que nous avons pu éclairer le néant. Quelle chance de rencontrer Xavier.
Xavier est de ceux que l’on intègre en soi-même, comme une petite flamme qui reste pour faire face à la nuit.
Anjely Rais, étudiant en 2023
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Moi qui n’aie jamais été à l’aise avec les concepts, la culture écrite, là, je vivais quelque chose de très simple, d’organique : on récoltait des bouts de papier, bouts de bois, on s’enfonçait dans un vrai tunnel et à partir de là on explorait nos sensations et la façon de les restituer. Jusqu’à la rencontre avec Xavier j’avais appris qu’il fallait d’abord aller écrire puis collecter. Là c’était l’inverse, avec ce travail sur le sensoriel tellement important. On collectait en dehors, et en soi même.
Natyvel Pontalier, étudiante en 2017
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Je me souviens de ce jour où je l’ai pris en photo
On avait été tous les deux en repérages pour mon film de fin d’études. On s’était donné une après-midi. On allait au dolmen de Mias et puis on a ratissé large on est allé un peu plus loin. On a trouvé une étendue de pierres. On avait posé un cadre et on essayait de positionner les pierres.
On avait presque monté un petit mur comme ça .
Je me souviens que c’était dans le silence. On travaillait dans cette plaine, ces pierres , ces herbes . En silence. C’était très beau ce moment-là.
L’idée c’était de préparer ce mur de pierres pour filmer en nuit américaine. Il m’avait conseillé d’essayer ça.
Je devais revenir. Mais ce premier repérage on l’a fait ensemble. C’était un moment hors du temps .C’est là que je l’ai pris en photo. De dos sur le chemin du retour .
Il me surprenait toujours de clairvoyance . A plusieurs reprises il avait senti quelque chose.
Une fois, alors que j’étais un peu triste, il m’avait demandé si je pensais à quelqu’un que j’avais perdu. Ma grand-mère venait de mourir. Je n’en avais pas parlé. Il avait tout de suite su ça . ll était connecté à chacun d’entre nous.
C’était très émouvant
Pierrick Chilloux, étudiant en 2023
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De Xavier, je garde son regard bleu intense. Sa voix amicale et rêveuse.
Il poussait chacun d’entre nous à chercher les motivations qui résistent au temps, à la fatigue, celles qui nous amènent à réaliser un film. Avec lui, les choses prenaient un sens plus profond, que nous devenions capables de comprendre grâce à l’ouverture de nos sens et à cet esprit qui se pose doucement sur les choses, en tire la sève, puis s’en va allègrement pour en faire quelque chose.
Je me rappelle le jour où je l’ai vu descendre de Mirabel avec un sac-poubelle rempli de déchets. Je ne comprenais pas pourquoi un enseignant se retrouvait dans cette situation, à ramasser des poubelles quelque part. Quand je lui ai posé la question, il m’a répondu : « Ce sont des prélèvements. »
Le mot est resté. Prélèvements. Il disait cela pour parler des fragments du réel que l’on emporte avec soi. Dans la clairière surtout. Là-bas, les choses semblaient parler davantage.
Il nous a guidés dans l’art de faire ces « prélèvements » et d’en faire une source d’inspiration et de création : la forme d’une feuille pouvait nous révéler la structure d’un film.
Il associait parfaitement la rigueur d’un premier assistant – métier qu’il avait exercé durant sa jeunesse et qui l’avait profondément formé – nécessaire pour tenir les délais d’un tournage, et l’envolée du poète qui dialogue avec tous les êtres et les éléments jaillissants de la vie dans la création d’une œuvre.
Plus qu’un bon enseignant, c’était un guide, une chouette miraculeuse et inspirante, qui restera pour toujours liée à mon expérience à Lussas, pays d’amour du cinéma documentaire.
Janis Reyes, étudiante en 2022
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Le premier souvenir qui me vient c’est le travail de préparation qu’on faisait en amont. Le point de départ n’était jamais le son. Chaque fois ça partait de ses collections.
Il arrivait avec un immense sac à dos qu’il vidait dans mon salon. Il contenait une multitude d’objets dans lesquels on allait piocher pour construire ce qui allait être la base de l’atelier. Lui-même ne savait pas toujours où ça allait le mener.
Une fois, il est venu avec un projecteur super 8 et des bobines. Une autre, avec des photos, une autre encore avec toute une collection d’images qu’il avait trouvées dans la rue. Et à partir de là on discutait et c’est dans cet aller-retour entre nous que l’objet de l’atelier prenait forme. En en un sens, il y avait toujours un coté improvisation musicale.
La question du son prenait des tours et des détours pour revenir dans ce qu’il allait être l’objet de l’atelier. Prendre les choses frontalement n’était jamais sa façon de faire. Mais toujours les prendre comme à l’envers pour les révéler.
Et chaque fois c’était des points de départ différents. On n’allait jamais refaire ce qu’on avait fait. Ce n’est pas parce qu’une année ça avait marché, que l’on allait refaire la même chose.
La notion d’outil était très importante pour lui. Elle pouvait être très large. Il y avait, d’une part la collection qui allait être le point de départ de l’atelier, son inspiration, et puis ce que chacun amenait comme outils de production sonore. Lui apportait toujours beaucoup d’instruments de musique qu’il avait récupérés ici ou là : des tambours, des flutes, des cloches. Moi j’amenais pas mal de pédales et des micros mais des micros récupérés, même parfois à moitié cassés mais qui produisaient quelque chose, un grain particulier. On s’en est servi quasiment chaque fois.
Puis les étudiants partaient fabriquer, enregistrer à partir de tout ça, parfois séparément, parfois en une seule « performance » tous ensemble.
Ce que j’aimais particulièrement dans le travail avec lui, c’est le moment où, le montage une fois lancé, on allait de salles en salles faire des retours. Il avait vraiment une position de dramaturge sonore et ses retours étaient toujours extrêmement à propos, très précis, concrets.
Ce sont pour moi des souvenirs et des moments d’apprentissage très forts. Cela cela m’inspire encore aujourd’hui. Il y a eu entre nous comme un coup de foudre relationnel autour du son et de sa pratique.
De mon côté parce que j’avais une meilleure connaissance des logiciels, mon rôle consistait à trouver une traduction technique à ces propositions. Il y avait toujours ce dialogue entre nous et quand arrivait le point d’équilibre, c’était un grand moment, où tout s’harmonisait.
Je me souviens, ça devait être la première ou deuxième année, on avait fait une performance au début à partir de textes et ce geste premier de la performance réalisée et enregistrée en une journée avait été la base du montage.
Par ce geste premier de la performance, on avait quitté le cinéma, on avait entièrement basculé dans le son.
Ensuite, il y avait eu deux jours pour construire autour, pour monter, dans une énergie incroyable.
J’avais aussi beaucoup aimé une session où la restitution avait eu lieu dans le noir total. On avait bricolé une quadriphonie avec je ne sais pas trop quoi. Et il y avait des performances live mais c’était dans le noir total. Finalement la trace qui restait de ça monté, restait très incomplète . La restitution finale était un moment. Performatif.
Avec cet atelier, qui durait trois jours avec 15/16 étudiants, il n’était pas question d’acquérir des compétences techniques d’enregistrement ou de mixage. L’esprit c’était de s’immerger dans la matière sonore en oubliant la caméra.
Je pense que la dimension musicale était au centre de sa pratique de cinéaste. Il fait partie des très rares cinéastes-musiciens que je connaisse.
Il y en a peu qui aient autant intégré au sein même de la prise de vue quelque chose qui est de l’ordre de la musique.
Quand on voit les dernières images qu’il a tournées, dans l’approche du moment où il filme, il est musicien.
Et bien sûr il y a le piano et sa voix qui sont là tout le temps dans tous ses films.
Ce n’est pas une pensée du son, de la musique, c’est le cœur même de son geste de cinéma.
Matthieu Canaguier intervenant avec Xavier Christiaens sur un atelier de création sonore
Compositeur, musicien, réalisateur
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A l’annonce de sa maladie, d’anciens étudiants et stagiaires de Lussas adressent à Xavier Christiaens un geste filmé. L’ensemble dure une heure. A l’occasion de l’hommage qui lui est rendu à Lussas en 2025 Agnès Bruckert réalise un court montage à partir de quelques extraits.
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Tu es arrivé un jour de janvier à Lussas, tu venais pour faire un atelier de création sonore avec Matthieu. Il faisait froid et gris. C’était la deuxième fois que tu venais cette année pour être avec nous. Tu es arrivé dans la salle dans laquelle on travaillait et tu as étalé des instruments de musique improbables partout sur la table où, quelques mois plus tôt, tu avais déposé des loupes, des vieilles images, des cartes, des morceaux de bois et des cailloux.
Mais avant de nous parler de son, de musique, de ce que nous allions faire ensemble pendant ces quelques jours, tu nous as dit : « Il y a deux choses qu’il faut que nous fassions et qui sont importantes : c’est faire une soupe à l’oignon, et un feu à la rivière. ».
D’habitude on était plutôt partant·e pour te suivre dans les aventures que tu nous proposais, mais j’avoue que pour cette fois, on a essayé d’esquiver l’expédition à la rivière avec une marmite d’oignons à cuire sur le feu. Il faisait vraiment très froid et on ne se voyait pas passer une soirée dehors.
Tu nous as fait une concession : séparer la soupe à l’oignon du feu à la rivière.
On a pleuré des larmes d’oignons dans la marmite en préparant la soupe, que nous avons mangée un soir sur la grande table des Glycines, que tu aimais tant, et moi aussi j’aimais ces moments où on s’asseyait tous ensemble avec toi et d’autres le long de cette table.
Et puis un soir, où il ne faisait pas moins froid que les autres, nous sommes parti·es à la rivière. Nous avons fait ce geste très ancien de s’assoir en cercle pour être ensemble. Nous avons fait un très beau feu. Nous n’avons jamais eu froid. Nous avons parlé et ri et chanté. Il y avait un drôle de tronc d’arbre sec, tu nous as dit que c’était ta grand-mère. Nous avons honoré ta grand-mère. Les flammes et les ombres dansaient sur nos visages, le tien était illuminé de joie.
Tu nous avais dit un jour à nous, les douze personnes qui formions ce groupe, cette promotion, que nous avions un ADN commun, qui est celui de la douceur. Tu le partageais aussi avec nous.
Je n’oublierai jamais cette soirée de janvier. Si le coeur est chaud, le corps ne peut pas avoir froid. J’aurais toujours une pensée pour toi les soirs où je m’assieds autour d’un feu, surtout si je vois d’étranges troncs d’arbres.
Que brûlent les feux de joie.
Léa Busnel, étudiante en 2019
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Marcher avec Xavier
Un jour, Chantal S. amie et directrice de l’école documentaire de Lussas, nous a demandé à Xavier C. et moi d’initier en toute liberté la résidence « De la lecture de rushes à l’écriture ». J’avais déjà rencontré Xavier dans le cadre des films de fin d’étude du Master mais là, tout était à inventer. Inquiets mais heureux, nous avons trois années de suite créé nos propres traces.
En amont de la résidence, nous échangions sur la sélection des dossiers. Il y avait des évidences, des discussions et si l’un d’entre nous maintenait un doute, on s’accordait sur le coup de cœur de l’autre. L’idée première étant d’être saisis par un point de vue original et d’en entrevoir la possible évolution vers un film.
Une fois à Lussas nous étions des travailleurs acharnés, je pense à la figure des laboureurs comme les a peints avec lumière Rosa Bonheur. Je nous vois par tous les temps retourner la terre des films en devenir, mais aussi tel des maçons, faire tomber les cloisons des maisons ou les murs des prisons que nous détections dans les projets, les récits, les scenarii pour permettre une reconstruction sur une base plus saine et donc plus libre. Cela nous demandait d’accompagner sans relâche questions, désarrois, colères, craquages de ceux qui avaient peur de se perdre en chemin. Mais Xavier avait toujours confiance et si j’avais un doute je marchais dans ses pas et la réciproque existait tout autant. Nous étions en connivence dans un voyage avec ses tempêtes mais la plupart du temps les belles surprises des lendemains nous réconfortaient et écartaient tout découragement. Nous savions l’un comme l’autre qu’il n’y avait pas de réponse à donner, simplement questionner, proposer, divertir, nourrir et recentrer… Nous étions des guetteurs à l’affût, guides sans carte ni GPS, nous regardions sourdre les désirs de film de chacun. Complices pour saluer toute avancée, nous n’avons jamais reculé pour pointer les errances ou les absences d’un réalisateur à son propre cheminement mais toujours dans le respect du temps incompressible et unique à chaque réalisateur d’accepter le précipité et la révélation de son film à ses propres yeux. C’était éprouvant et joyeux, sans ménagement mais toujours avec bienveillance.
Xavier avait l’art des chemins de traverse et souvent l’un terminait la phrase entamée par l’autre. Chaque fin de journée, sur plus de trois semaines, nous questionnions nos interventions, notre perception des avancées, nos propositions. Quoiqu’il arrivait, aussi longues qu’étaient déjà les journées et la nécessité de chaque réalisateur à travailler en solitaire sur son écriture, nous nous retrouvions en salle de projection avec à chaque fois une proposition de film liée à une question de cinéma comme le point de vue, le filmage, le montage la musique, le son, question suscitée par le projet de l’un ou de l’autre des réalisateurs. S’enchainait un débat sur le vif ou le lendemain au premier café.
Nous avons ainsi cheminé ensemble sur trois résidences pendant lesquelles Xavier m’a ouvert avec générosité les portes de son exigence dans sa façon d’être au monde, de réaliser le monde. Bien que montant ses films en solitaire, il saluait dans mon métier de monteuse, le regard et la main de la troisième écriture. Nous marchions souvent, parfois silencieux, parfois exaltés, toujours étonnés de ce qui se produisait dans les différentes séances de travail.
Nous avons séjourné plusieurs semaines aux Glycines. Cette maison était le port d’attache. Je ne raconterai pas les moments de partage avec les uns et les autres mais je n’oublierai jamais cette porte continuellement ouverte à toute rencontre et l’accueil immédiat de Xavier pour chacun, sa disponibilité constante, sa recherche du plus juste accompagnement et toujours son partage d’égal à égal. J’entendrai toujours sa voix claire et joyeuse qui lançait le prénom de celui ou celle qui franchissait le seuil de la maison et aussi cette voix intime et chaleureuse qui chaque matin au premier café me saluait d’un bonjour ensoleillé et qui le soir immanquablement me souhaitait une belle nuit.
Xavier, encore et toujours merci.
Florence Bon, intervenante avec Xavier Christiaens sur la résidence « De la lecture de rushes à l’écriture »
Cheffe Monteuse, Réalisatrice, Auteure
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La première fois que j’ai rencontré Xavier, j’ai été saisi par son regard d’un bleu électrique, sa douceur, et la précision avec laquelle il parlait du travail de réalisateur – ce que signifiait faire une image, s’engager sur ce long et incertain chemin. La deuxième fois fut à travers ses films, découverts après son départ de Lussas. Lui qui s’exprimait avec tant d’humilité et de précaution sur son propre travail, tandis que de ses images se dégageait une force si bouleversante. J’étais soufflé. Sans le savoir encore, j’avais rencontré un cinéaste dont j’admirais à la fois l’œuvre et l’humanité – chose rare, et précieuse, que ces deux vertus habitent la même personne.
S’il était déjà devenu une sorte de cap intérieur pour mes propres désirs de cinéma, c’est véritablement lors de mon film de fin d’études que la rencontre s’est accomplie. Aussi généreux dans ses conseils qu’exigeant dans ses attentes, il me poussa dans mes derniers retranchements. Je lui en suis infiniment reconnaissant. Jusqu’alors, je filmais comme un photographe de rue – témoin discret, presque furtif, de scènes qui se posaient devant mon regard sans que j’y convie personne. Il me semblait impossible de faire entrer des inconnus dans un rapport plastique et poétique avec la caméra. Xavier me prouva le contraire. Il m’apprit l’importance de donner corps et chair à son imaginaire, de partager son univers plutôt que de le garder égoïstement pour soi. Un film ne se fait pas seul – ou alors c’est un film qui ne prend aucun risque, et c’est précisément ce que je refusais de faire. Poussé par ses encouragements, alarmé aussi par l’inefficacité de mes propres errances, j’appris à aller vers les autres – à contacter des lieux, des structures, des personnes, pour leur proposer de construire quelque chose ensemble. Cette pratique est restée au cœur de mon travail : repérer des endroits, les arpenter, puis y emmener des gens pour faire éclore un pan de possibilité, de vie. Une part de son regard est restée avec moi, posée sur mon épaule à chaque fois que je pose la caméra quelque part. Xavier est là près de moi, et murmure à l’oreille ses conseils. Ce qui est simple est puissant. Accueillir les choses plutôt que les prélever. Un secret doit battre au cœur de chaque film pour qu’il puisse respirer. Un film est toujours plus intelligent que son auteur. Ne force pas le sens. Laisse les choses venir comme elles sont. Attends. Et si le cadre est juste, une image finira bien par s’y adosser.
Merci pour tout Xavier.
Damien Cattinari, étudiant en 2019.
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En 2021, en repérages avec les étudiants, Xavier Christiaiens, découvre, une ferme abandonnée, habitat semi troglodyte avec encore intactes les archives d’une famille dont les dernières descendantes ont vécu là jusqu’au début de ce siècle. Cette rencontre fait écho à des fantômes de sa propre biographie et Xavier retrouve six ans après Au-delà des icebergs, le désir de faire film à nouveau. Il prolongera son séjour aux Glycines la maison qu’il chérissait, au cœur du village et aménagera, avec les matériaux les plus humbles, les plus bruts , le sous- sol en studio de tournage où il se mettra en scène, apparaissant pour la première et dernière fois à l’image.
Tourné à Lussas, lieu de renaissance, poursuivi jusqu’à son dernier souffle, Sous la roche, en cours de montage, est le dernier geste – sublime- qu’il nous laisse.

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