
Dans une étude sur Chardin Jean-Louis Schefer dit que la lumière dans l’œuvre du peintre est la même que celle du XVIIe siècle mais que celle-là se serait comme « fatiguée et coupée de sa première source ». Cette lumière qui baigne les sujets mythologiques ou les scènes bibliques chez les peintres classiques français, aurait « atterri chez Chardin, employée désormais dans la ritournelle des jours » pour nous éveiller à la beauté du jour justement matricielle de vie.
C’est à cette ritournelle des jours que nous sommes conviés dans la peinture de Samuel Erard, plus directement, célébrant discrètement la réalité du cycle terrestre, fondant à nos yeux celle, merveilleuse, du jour et de la nuit.
Il suffira pour goûter cette peinture de consentir seulement (mais c’est beaucoup) à la réalité du temps, de vivre un peu de ce temps terrestre en peinture, ce qui, l’on en conviendra, est une gageure, puisqu’il s’agit d’un art a priori statique. (Mais la lumière elle ne l’est pas).
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Malgré son titre le tableau intitulé l’entrée, judicieusement placé à la devanture de la galerie Jean-Louis Mandon à Lyon – en ces jours sombres de février – pourrait nous induire en erreur par son côté frontal, bouché, rappelant les derniers tableaux – épuisés – d’un Rothko. Mais en y regardant à deux fois les subtils frémissements qui animent la masse d’en haut et celle d’en bas et leurs rapports colorés surtout creusant l’espace, signalent que nous sommes en face d’un paysage de neige.

Se laisser gagner par les brumes omniprésentes dans ces paysages d’hiver couleurs d’ardoise souvent, traversées par des lueurs ambrées, roses, qui agissent comme une puissance d’oubli permettra d’entrer plus avant dans le mystère de cette peinture. Sans doute, faut-il oublier pour se souvenir, piétiner quelques soucis qui nous encombrent pour se souvenir de la réalité du Jour. Il faudra laisser infuser en soi le mouvement subtil de la lumière (souvent de faible intensité) dont on ne sait trop d’ailleurs s’il va dévoiler toujours plus les choses en allant vers le jour ou bien les occulter davantage en allantvers la nuit. Quelle que soit l’heure en effet, c’est tout l’art de Samuel Erard de nous restituer le mouvement terrestre, en suggérant ces moments de bascule que sont le crépuscule et l’aube sans les figer. Le peintre parvient en effet à nous rappeler que pour nous qui ne sommes pas savants, toujours, le jour se lève et la nuit tombe. [1]
A chacun de choisir, d’ailleurs quand le titre n’est pas explicite s’il s’agit de l’aube ou du crépuscule. L’important est que cela ne s’arrête pas, que cela dure…, encore un peu. C’est le sentiment du cycle du jour qui importe ici lequel serait comme le garant de cet art subtil un peu chinois.
Sans doute l’approche de cette peinture est-elle austère mais il faut en convenir, la présence au monde est exigeante.
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Cette immersion dans les paysages de Samuel Erard n’est pas sans rappeler le premier court métrage du film Quatre aventures de Reinette et Mirabelle d’Éric Rohmer, intitulé l’heure bleue. Dans cet épisode, l’une des protagonistes, Reinette la fille des champs, invite Mirabelle, la fille des villes, à faire l’expérience de l’heure bleue, à la campagne.
L’heure bleue, nous confie la fille des champs, est ce moment du temps avant l’aube où la faune nocturne se tait avant que ne commence le chant des oiseaux diurnes, (avant, surtout, que les brouillages liés aux activités des hommes n’envahissent l’atmosphère). Moment de grâce s’il en est qui dure quelques minutes pendant lesquelles règne un pur silence. Cette heure bénie, miracle quotidien, ignorée des citadins dont nous sommes, qui n’appartient ni tout à fait à la nuit, ni tout à fait au jour, révélerait davantage, comme dans une étrange parenthèse, la Vie (à moins que comme le dit la fille des champs dans le film, le silence ne suscite une sorte d’effroi au point que l’on croit mourir), la Vie dont nous sommes ignorants, qu’il ne faut pas confondre avec les phénomènes du vivant. [2]

J’ai moi-même voulu expérimenter l’heure bleue, un beau jour, lors d’une déambulation dans les collines du Bourbonnais dans la région de Vichy. Levé de bon matin, après avoir parcouru un chemin dans la nuit, je me suis adossé, après avoir franchi la barrière de barbelés contre le tronc d’un arbre. Ce vallon, repéré la veille, situé à l’écart des habitations se révélait comme l’endroit idéal pour assister au lever du jour. Quand parurent, comme par miracle, depuis le milieu de l’air les premières lueurs bleutées, argentées, mauves du ciel, je guettai bien évidemment, avec une pointe d’anxiété, le moment du pur silence. Mais de légers craquements qui par intermittence semblaient vouloir envahir l’univers entier depuis le fond du vallon, gâchèrent l’affaire. En y réfléchissant aujourd’hui, l’énorme importance que prirent ces craquements dans mon esprit, comme s’ils se gravaient simultanément dans le Ciel, devait contribuer à me guérir du mésusage insensé de la parole détournée de sa fin quand elle noie tout dans un bavardage incessant lequel n’est qu’une des formes du mutisme.
Puis dans le bleu indigo parurent les crêtes des petits monts. Se déclinèrent ensuite des gammes de roses, de jaunes tendus dans le ciel comme des bannières puis à sa base une trainée de jaune plus vive, horizontale. Les bosquets, les prés, les haies, les maisons se dessinèrent, puis, le temps d’un soupir, avec une force que l’on ne saurait décrire parut l’astre solaire envahissant tout. Le monde était illuminé. Le jour était levé. Le bruit dans le creux du vallon était le fait d’un cheval qui allant et venant avait piétiné seulement quelques branchages. Quelques remue-ménages dans les lointains, des éclats de voix, le bruit d’un moteur d’une voiture qui démarrait déjà, et voilà que la tragicomédie sociale recommençait.




Privilège de la peinture qui est silencieuse par nature, il me semble que le silence de l’heure bleue est perceptible dans les pastels et les huiles de Samuel Erard, comme si cette « minute » précédant l’activité des hommes était son « lieu », non pas son lieu ordinaire, ce qui est impossible, mais son « lieu » de peinture.
C’est par une sorte de labour du regard, ou de ressassement, que nous sommes rendus présents à ces grands corps de lumière que sont ces tableaux et ces pastels. La géographie, l’écriture de la Terre qui s’y révèle a de quoi surprendre parce que rien n’y est fixé à l’avance, rien n’y est figé…
C’est sans doute parce que cette peinture soucieuse d’une certaine exactitude lumineuse est animée par un authentique désir de liberté, comme si le monde était à faire et non pas seulement à contempler, qu’elle produit en nous cette joie discrète qui pourrait bien devenir contagieuse.
Bruno LE GOUGUEC
Lyon – Février 2026
Texte paru à l’occasion de l’exposition des œuvres récentes de Samuel Erard à la galerie Jean-Louis Mandon à Lyon, du 5 au 28 février 2026.



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Notes :
[1] : Nous savons bien en réalité qu’il n’en est rien, que c’est la Terre qui tourne sur elle-même et autour du soleil, mais pour nous qui ne sommes pas savants, jusqu’à la fin de nos jours, nous dirons que le soleil se lève et qu’il se couche, parce que ces moments du temps, le soir et le matin, si essentiels à la vie des hommes, servent aussi de repères pour s’orienter. La course du soleil nous est en effet très utile pour déterminer les points cardinaux. Le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest. Quand il est au zénith, c’est le midi solaire, l’heure du plein midi.
[2] : Dans beaucoup de traditions mystiques, notamment chrétienne, l’aurore est considérée comme un seuil sacré, entre la nuit et le jour, où le Dieu transcendant renouvelle sa Création en faisant pleuvoir des bénédictions.





