Pompertuzat. Lundi 3 janvier 2000

Texte de Raymonde Carasco, 2000

Ce texte-poème, rédigé dans l’immédiateté du retour en France, concerne l’hallucination visuelle éprouvée par Raymonde Carasco en revenant de la nuit du Jíkuli de Rechianichi (nuit du 10 au 11 décembre 1999).

NEIGE
_
MAGENTA
_
ROSÉE
_
ROSACÉE
_
LUMINEUSE
_
Lumineuse au coucher du soleil
_
au dessous
_
la couche grise des nuages
_
Les pierres
_
VOLCANIQUES
_
ROSACÉES
_
LUMINEUSES AUSSI
_
et les chemins
_
CHEMINS PERDUS
_
car il n’y a AUCUNE
_
AUCUNE RAISON
_
À
_
PRENDRE L’UN
_
PLUTÔT QUE L’AUTRE
_
SINON SE PERDRE
_
DANS
_
L’ÉTENDUE
_
ROSACÉE
_
PURE SURFACE
_
PURE LUMIÈRE
_
TRANSPARENTE
_
TRANSPARENCE SURTOUT
_
PURE LUMIÈRE DES PIERRES
_
DEVENUES TRANSPARENTES
_
VIOLETS VOLCANIQUES
_
ROSE BRÛLÉ
_
PASSÉ AU FEU
_
RENDU À LA PUISSANCE
_
ÉRUPTIVE
_
INFINIE PUISSANCE
_
LAVES
_
IRISATION
_
BLOCS OPACITÉS
_
ENFIN RENDUS
_
À LA PURE LUMIÈRE
_
ROSÉE

SI CE N’ÉTAIT
_
CETTE OPACITÉ
_
DES PIERRES
_
RENDUES
_
TOUTES RENDUES
_
À CETTE TRANSPARENCE
_
CET ÉCLAT
_
MAGENTA
_
DE LA NEIGE
_
ET DES PIERRES
_
CET ÉCLAT TECHNICOLOR
_
EUT PU SEMBLER
_
UN EFFET
_
COUCHER DE SOLEIL
_
ENTRE NEIGE DU PLATEAU
_
IMMENSE PLATEAU
_
ROSACÉ LUI-AUSSI
_
PURE NEIGE
_
SURFACE LEGÈRE
_
ET
_
MILLE PIERRES
_
AFFLEURANT À LA SURFACE
_
LUMINEUSES ET ROSES
_
ELLES AUSSI
_
PURE ÉTENDUE
_
ENTRE LES PIERRES
_
LA NEIGE
_
MÊME LUMIÈRE
_
À CES QUATRE HEURES
_
DU SOIR
_
D’HIVER
_
DU HAUT PLATEAU
_
SI CE N’ÉTAIT
_
CE DOUTE
_
HALLUCINATOIRE
_
DE LA TRANSPARENCE
_
PIERRES SOUDAIN
_
RENDUES À LEUR PURE LUMIÈRE
_
CRISTAUX
_
CRISTALLINES
_
DIAMENTAIRES
_
ÉNORMES
_
SOUDAIN
_
INFINIES
_
SANS FIN
_
INNOMBRABLES
_
CRISTALLINES
_
SI IRRÉGULIÈRES
_
ET TAILLÉES
_
CHACUNE
_
JETANT UN DOUTE
_
LE TEMPS DU SOLEIL D’HIVER
_
DERNIER RAYON
_
ROSE AVANT
_
VIOLET
_
AVANT QU’ELLES NE
_
RETOURNENT
_
PIERRES
_
OPAQUES
_
ROUGES-VIOLACÉES
_
AU REFROIDISSEMENT
_
IN-INCANDESCENT
_
MILLÉNAIRE
_
DE LA BRÛLURE
_
REMINISCENCE
_
ETERNELLE
_

* * *

UN MÊME DOUTE
_
A SAISI
_
LES CHEMINS
_
DIVERGENCE
_
INDIFFÉRENTE
_
DANS L’ESPACE
_
SANS BORD
_
LA NEIGE
_
SANS LIMITES
_
ENTRE
_
LA TERRE DISPARUE
_
DISPARU LE SOL
_
ET LE CIEL
_
LA COUVERTURE GRISE
_
DES NUAGES
_
ABSENTS
_
DISPARUS AUSSI
_
TROP HAUT LEVER LA TÊTE
_
HORIZONTALE
_
ÉTENDUE HORIZONTALE
_
A ELLE SEULE
_
SE SUFFIT

* * *

ALORS LE REPÈRE
_
DE
_
L’ARBRE
_
CONNU
_
RECONNU
_
VERTICAL
_
ENTRE
_
LES CHEMINS
_

* * *

BRILLANT
_
SOUDAIN BRILLANT
_
DE PLUS EN PLUS
_
NOIR ET BLANC
_
LUMIÈRE INCANDESCENTE
_
AUSSI
_
NOIR ET BLANC
_
BLANCHE INCANDESCENCE / NOIR DE NOIR
_
NOIR INCANDESCENT
_
COPIE FLAMME
_
SELS D’ARGENT
_
TANDIS QUE
_
CETTE SCULPTURE DE BOIS
_
TÊTE DU TAUREAU
_
Petit cheval gracile
_
cloué au tronc
_
pattes vers l’avant
_
faisant bloc avec le tronc
_
devenu tronc
_
disparaît soudain
_
fragile
_
faisant place
_
À LA SCULPTURE
_
TÊTE CORNES TAUREAU VACHE NOIRE
_
DE PLUS EN PLUS
_
ÈVIDENTE
_
RÉELLE
_
HALLUCINATOIRE RÉELLE
_
SANS PLUS AUCUNE
_
CONTRADICTION
_
CERTITUDE
_
ABSOLUE ENTIÈRE
_
DE
_
LA RÉALITÉ HALLUCINATOIRE
_
L’ABSOLUE RÉALITÉ HALLUCINATOIRE
_
DURE
_
COMME BOIS
_
NOIRE
_
COMME NOIR LUMIÈRE
_
BRILLANTE
_
COMME SELS D’ARGENT
_
BELLE
_
COMME JAMAIS
_
ŒUVRE D’ART INCONTESTABLE
_
DE PLUS EN PLUS RÉELLE
_
A L’APPROCHE
_
TANDIS QUE
_
L’ÉPAISSE PEAU DE SERPENT
_
CREVASSÉE
_
VIPÈRE JAUNE DU Mexique
_
GRANDE VIPÈRE
_
RESPLENDIT
_
NOIR DE NOIR
_
PURE LUMIÈRE D’ARGENT
_
MATERIELLE
_
BOIS LUMIÈRE
_
RENDU AU FEU
_
PUISSANCE LUMIÈRE
_
PUISSANCE DU FEU
_
ÊTRE TRONC

* * *

S’ARRÊTER
_
NE PAS LEVER LA TÊTE
_
NE PAS REGARDER
_
LE FEUILLAGE
_
DU CÈDRE AU DESSUS
_
BASTA.
_

* * *

TROP D’INFINI EFFRAIE

* * *

En 2009, à l’âge de 70 ans, disparaissait Raymonde Carasco, professeur de philosophie et documentariste. Elle a déroulé une vie extraordinaire sous le signe d’Antonin Artaud et des Tarahumaras, ces Indiens du Mexique initiés au Peyolt. En 1976, cette enseignante de l’esthétique au cinéma se rend au Mexique pour les retrouver et peut être récolter des indices sur le passage du poète. Mais c’est elle qu’elle va surtout trouver. Durant un quart de siècle, à l’occasion de longs séjours, parfois périlleux, elle tisse des liens avec les Tarahumaras et leurs sorciers, s’initie au Peyolt et se familiarise au mode de pensée des derniers chamans, jusqu’à être reconnue comme un des leurs : elle a atteint « le bleu du ciel ». Son travail cinématographique fait l’objet d'une reconnaissance artistique et scientifique passionnée. Ses carnets de voyage aujourd'hui rassemblés font trace d'un voyage intérieur extra-ordinaire qui se lit comme un roman d’aventures, dans une langue précise, lumineuse et sensible. Ce texte est issu du livre, {[Dans le bleu du ciel. Au pays des Tarahumaras 1976-2001->http://www.bourin-editeur.fr/fr/books/dans-le-bleu-du-ciel/381/]}