J’ai vu peu de films de Philippe Cote

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Texte de Sabine Ehrmann, 2006

J’ai vu peu de Philippe Cote. Je l’ai vu parfois. Comme j’ai vu ses films : ici et là, sans parole. Je me réjouis de parler de son travail sans pouvoir (re)voir ses films. Il y a dans cette indisponibilité pour l’analyse quelque chose de cohérent qui me rappelle en premier lieu la fragilité de son œuvre. Car son œuvre trouve ici son origine : dans la fragilité. Fragilité du support argentique d’abord dont il n’aura cessé d’éprouver la sensibilité. Fragilité d’un regard ensuite qui cherche moins à constituer un monde qu’à se laisser affecter par lui. Fragilité du silence enfin qui force le discours à assumer son autonomie et sa solitude. Il n’y a ici, à mon sens, aucune intention qu’il s’agirait de commenter ou pire d’expliciter. Juste le mince corps d’une pellicule affectée par un mouvement du regard et de la lumière, et donnant cette affection en partage. Cette minceur, elle ne permet peut-être pas de parler de « cinéma ». Elle nous tient aux films, à leurs présences, à leur être physique, matériel, à l’histoire toujours singulière d’un accident dont certains titres, Dissolutions, Sédiments, indiquent la qualité. Exposer un film à la lumière c’est toujours d’abord cela : supporter un accident et Philippe Cote s’en tient là.

De ce que j’ai vu, je trace un parcours qui va de la fébrilité à la force, ou plus exactement à la résistance. Les premiers films étaient bouleversés au moindre souffle, ému du moindre attouchement. Inquiets. Cette inquiétude n’a rien à voir avec le souci de ceux qui font des hypothèses. Elle tient à l’attention d’un être qui se sait pris dans le tissu du monde. J’aimais cette inquiétude mieux que l’image qui en portait trace. Récemment, j’ai vu L’Angle du monde. Une splendeur. Rien de sublime. La majesté de la lumière faisant ployer les prétentions de l’illumination. Il m’a semblé que Philippe Cote avait trouvé son point d’appui. Il n’en va pas là d’une maturité ni d’une sécurité du geste. Il en va plus essentiellement d’une lenteur comme on parle des pellicules lentes, capables – de par leur finesse – de supporter de hautes intensités lumineuses. C’est en ce sens que je parle de résistance. L’angle du monde, sans violence, nous tient l’œil ouvert. À la lumière, au temps. Il supporte la vive (é)preuve qui nous assure d’être au monde.

Ces films nous sont présents. Je ne parle là d’aucune intimité. Ils nous sont présents car dans cette présence ils s’épuisent. Ils sont présents comme ce qui persiste en marge de toute représentation. Cette présence le silencieux nous l’indique. Silencieux, c’est le terme qui qualifie la matière sonore de ces films. Silencieux plutôt que muet. La délicatesse de cet adjectif ordonne doucement l’humilité du discours qui voudrait faire de son absence un symptôme. Les films de Philippe Cote sont pour moi ainsi : l’existence et la projection de quelque chose d’aussi sensible et d’aussi silencieux qu’une âme. Une rencontre imprévue qui, un soir, m’a permis de redécouvrir le ciel.

Sabine Ehrmann, Décembre 2006
Texte initialement publié à l’occasion du 8ème Festival des Cinémas différents de Paris