Eloge de l’ennui

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Texte de Bertrand Bonello, 1999

“Je suis ici arbitrairement appelé à inaugurer un langage à la fois difficile et facile: difficile pour une société qui vit le pire moment de son histoire, facile pour les rares lecteurs de poésie. Votre oreille devra s’y faire.”
Pier Paolo Pasolini

Le cinéma, ce dinosaure malade maquillé en jeune putain alors qu’il était parti pour être visionnaire, poétique et beau comme une phrase de Debord, est, avec l’amour, la seule chose qui me tienne debout. Je le conçois donc comme l’amour, qui n’est pas un divertissement mais un monde dans le monde, que l’on essaie de construire avec plus ou moins de bonheur selon quelques règles d’éthique et d’esthétique.
J’aurais ainsi “construit un roman-photo d’un ennui surprenant, rarement atteint au cinéma”. Ou encore: “Rarement film ne m’a paru aussi statique que celui-ci ”. Je serais allé si loin dans le cinéma? C’est gentil, mais je ne pense pas.
On a parlé de “scénario anorexique”. Or, dans ce film, un couple aime et se sépare, un enfant meurt, un père sans papiers est obligé de se cacher dans une cave, une femme sacrifie son corps et se laisse mourir, etc. Trop maigre? Non, mais pas assez de graisse dans les jointures, certainement. En effet, j’aime les choses sèches et frontales. Cette direction critique n’a d’ailleurs aucun intérêt. Un cinéaste iranien a fait récemment un chef-d’œuvre sur le simple argument qu’un petit garçon doit ramener un cahier à son ami. Ce n’est donc pas encore là qu’il faut regarder. Ailleurs, j’ai lu : “On se désintéresse très vite du sort de ces personnages sans intérêt”. On peut se demander alors qui est suffisamment digne d’intérêt pour la critique. Là, pointe un mépris certain pour les gens simples. Il aurait certainement fallu que je les traite avec misérabilisme pour qu’ils retiennent son attention.
Pas assez explicite, alors ? “Faut-il pour ce film posséder un sixième sens, celui de la divination, pour comprendre quelque chose ?” Non, il n’y a absolument rien de mystérieux dans le film (si ce n’est le mystère des gens filmés, déjà grand en soi) mais, parce que je ne l’ai pas signifié, la critique a passé son temps à essayer de trouver des solutions alors qu’il n’y avait pas d’énigme, conséquence d’un cinéma aujourd’hui devenu totalement explicatif, où tout est donné de peur de tout perdre.
Je m’arrête là car cela n’a aucune importance. Non. Le problème est ailleurs. Il n’est pas que la critique dise du mal d’un film – bien au con traire -, mais qu’elle le dise mal. Car il faut tout faire bien, même le mal. Il serait par exemple facile (mais, du coup, pas très amusant) de démonter mot par mot l’article d’une certaine critique tant le degré d’articulation de sa pensée est proche du néant. (Un exemple : “L’utilisation des plans fixes accentue l’impression de léthargie”. Grosse erreur de cinéma sur le mouvement visible et celui en latence. L’action n’est pas l’agitation, faut-il le rappeler.) Le problème est donc bien l’absence de critique.
Ainsi ces dames se sont ennuyées. Je pourrais faire ici l’éloge de l’ennui dans une grande tradition dix-huitiémiste, comme un lieu de la mémoire et comme la base de tout mouvement, justement, en l’opposant au vulgaire besoin d’être diverti à tout prix et de n’importe quelle manière, un besoin non pas réel, mais ordonné par la société actuelle. Mais, ce n’est ni l’endroit, ni le moment. Et puis, je ne dis pas qu’il faut s’ennuyer au cinéma – bien au contraire – je dis que l’ennui n’est pas un argument critique en soi, simplement du fait qu’il fait appel au petit moi du journaliste, à son petit temps personnel.
“Paul pensait que je m’ennuyais. Tout simplement, je n’ai pas besoin d’être divertie.” – Marguerite dans Quelque chose d’organique. J’ai fini par lire quelque part : “Le film m’a remué viscéralement. En sortant de la salle, je voulais crier mon indignation.” Criez, mon ami. C’est très bon pour la santé.
J’ai moi aussi envie de crier qu’aujourd’hui plus que jamais, je prône un cinéma de poésie ancré dans le réel, mais qui touche à l’abstraction, un cinéma de l’intime et non du familier, un cinéma de la dignité, de l’abandon et de la perdition contre un cinéma de la maîtrise et de la manipulation;
* que je dis non au braquage au réel et que le cinéma de fiction doit inventer la réalité et non la reproduire. (Voir de tout urgence le dernier film des Straub, Sicilia!);
* qu’il faut s’éloigner de l’agitation superficielle, et que le mouvement intérieur de l’acteur est supérieur au mouvement surjoué des caméras;
* que ceux qui s’insurgent contre L’humanité aujourd’hui sont ceux qui en ont manqué cruellement en tout temps. Qu’il faut débarrasser les choses de psychologie pour les remplir de sens ;
* que le cinéma bourgeois est revenu sous la forme insidieuse d’un faux cinéma d’auteur qui n’est ni la réalité cinématographique, ni la réalité du monde ;
* que ce nouveau cinéma d’auteur est devenu majoritairement le cinéma bourgeois, car il est en attente de séduire la masse avec les armes du cinéma de masse, le masque de l’hypocrisie en plus.
* que je rends hommage aujourd’hui plus que jamais à Carl Th. Dreyer qui savait, lorsque les gens riaient à la sortie de Gertrud, qu’il avait réalisé une tragédie ultime.

J’ai essayé d’expliquer il y a quelques temps à une jeune fille pourquoi je faisais du cinéma. Je n’y suis pas arrivé. Mon engagement n’est ni pour, ni contre. Il est différent. je travaille simplement à fuir le raisonnable en essayant de ne pas devenir fou, seule issue possible dans le monde/cinéma d’aujourd’hui. le me retrouve donc, bien malgré moi, à faire un cinéma de résistance. Parfois, j’ai l’espoir. Et là, seul le ciel peut me déchirer. Mais, c’est fugitif. Car je me rends compte que le désintérêt et la pureté qui m’intéressent sont des notions du passé. Alors, quoi, pour aujourd’hui ? Seul le courage, peut-être… Pourtant, les miracles de Chaplin devraient nous rappeler que les miracles existent. Et c’est pourquoi un jour, je réussirai à filmer la joie.

(texte écrit pour Séquences n°205, Montréal, novembre/décembre 1999 et repris dans la revue BALTHAZAR)