Ce qui ne se voit pas

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Par Fernand Deligny, 1990

L’ÈRE DE L’IMAGE. Le temps de l’image, quoi qu’ils disent, ce n’est pas le nôtre.

L’ère de l’image ! Alors que jamais on n’a été aussi loin de l’image. Nous sommes au siècle du langage, de la parlotte, de la reproduction verbalisante, de la parole débridée. Il faut parler.

L’image, c’est ce que Janmari, l’enfant autiste de Ce Gamin là, conçoit, c’est son mode de pensée, lui, chez qui il n’y a pas de langage… Je vis tout le temps aux prises avec cette absence, cette vacance, ce mode de pensée à part.

C’est évident qu’ils pensent, ces enfants qui n’ont aucunement l’usage du langage. Il faut leur foutre la paix, mais l’Institution ne supporte pas ça. Elle ne supporte pas l’absence du langage, rien à faire. Il faut du langage quelque part ou nous, on est perdu.

Ils tiennent à cette caractéristique du langage qui maintient l’homme singulier par rapport à l’animal… une vieille trouille…

L’IMAGE, L’ANIMAL. Or, il se pourrait que l’image soit du règne animal… c’est sans doute très vrai: elle est du ressort profond de la mémoire d’espèce et la mémoire d’espèce est quelque chose de commun entre toutes les espèces, y compris l’espèce humaine… Ils ne supportent pas ça, je ne sais pas pourquoi, on ne supporte pas qu’espèce humaine soit pris au sens littéral du terme, une espèce pas comme les autres qui…

L’image est ce par quoi l’espèce persiste malgré tout… c’est une trace… une trace qui attend, aux aguets…

Il y a de ça dans le cinéma, c’est à dire un enthousiasme immédiat et on ne sait pas pourquoi, mais on est touché par ce qu’on finit par appeler des images et qui ne sont pas des effets de langage, ça touche bien au delà… Y en a qui y sont arrivé, qu’ils le sachent ou non… Charlot y est arrivé, sans aucun doute: ça touche immédiatement très profond où tout le monde est dépassé.

Il n’y a pas de raison, pas de raison… si bien que dans un film, les images comme on dit ne sont pas sur la pellicule, elles ne sont pas dedans, elles se produisent entre qui a filmé et qui regarde. C’est un phénomène qui se produit « entre » et que vous ne pouvez pas maîtriser…

LIBRE, SUR L’ÉCRAN. L’image échappe à la connaissance… une image, si je parle mon propre vocabulaire ne se prend pas…

Une image ne peut pas se prendre, c’est à dire être prise par se (qui est une projection de on: un autre monde que le monde des images)… l’image est perçue mais pas par se: par un autre point de vue qui persiste plus ou moins accablé par l’éboulement perpétuel du on majestueux…

… dans l’absolu, on pourrait dire que l’image a lieu quand se est évacué. A ce moment, il y a certainement de l’image…

Les images ne se prennent pas et pourtant il arrive qu’elles y soient sur l’écran, et sur l’écran elles apparaissent comme délivrées. Elles ne se prennent pas d’un côté, elles apparaissent comme délivrées de l’autre, libres, elles sont libres, c’est formidable la caméra: l’image se développe et apparaît libérée sur l’écran.

Le preneur d’images qui en tant que se, s e, est sujet du langage, assujetti au langage, fatalement, il ne prend pas l’image. Tant qu’il n’est pas sorti du se, s, e, … il n’y a pas d’image…

… ce qui pèse généralement c’est le poids du soi. Le mot même, le fait… le fait que chacun pense qu’il est soi.

LE MONDE DES IMAGES. C’est la différence entre agir et faire. Nous, nous faisons quelque chose, c’est l’intention ça, c’est le langage: on fait la soupe, on fait la vaisselle, on fait je ne sais pas quoi. Un gamin autiste ne fait rien: c’est de l’agir. Ça se voit très fort. Ça se voit pour qui a l’œil, pour qui vit avec des gamins autistes. De même pour l’image: une image ça ne se « fait » pas dans mon jargon. Une image arrive, elle n’est que coïncidence…

Or coïncidence, l’image au sens où je l’entends, l’image propre, est autiste. Je veux dire qu’elle ne parle pas. L’image ne dit rien! Et… comme pour ce qui concerne les enfants autistes, raison de plus pour que tout le monde lui fasse dire je ne sais quoi… I’image aussi a bon dos…

UN MONDE SANS INTENTION. Tout le monde s’efforce d’atténuer le hasard. Plus ça va plus la civilisation nous protège, par les institutions multiples, du hasard… et si jamais dans un film pouvait s’entrevoir le hasard ? Il faudrait « désintentionnaliser», ôter l’intention… il peut y avoir de l’attrait pour des gens, des histoires, des situations, tout ce qu’on veut à condition que ce ne soit qu’un attrait et, pour peu qu’on soit un peu doué pour l’image (pour qui il serait resté quelques séquelles de l’autre monde), embarquer sur un thème qui sera riche en images… percevoir les coïncidences, avoir l’esprit libre, débarrassé de tout projet, et de la moindre conviction…

LE CINÉMA C’EST ÇA, C’EST CE QUI NE SE VOIT PAS. Ce Gamin là, c’est un documentaire ou une fiction ? C’est un documentaire pur jus. Et pour cause: vous ne pouvez pas faire faire autre chose à Janmari que ce qu’il effectue chaque jour. On peut pas faire plus documentaire. Eh bien ça fait fiction parce que les gens n’ont jamais vécu un truc pareil. Il n’y a ni documentaire, ni fiction, il y a du coutumier, ce coutumier étant assez réel pour surprendre… l’ultra coutumier surprend : c’est à dire la surprise peut venir de ce qui ne se voit pas. Un geste pour prendre un bout de pain peut surprendre si vous arrivez à « filmer » ce qui dans le geste ne se voit pas, et se met de telle manière que le se s’aperçoive de ce qu’il n’aurait pas vu.

Pourquoi c’est du cinéma ? Parce que ça ne se voit pas… je veux dire: c’est très courant, cela arrive tout le temps entre les gens, donc ils le perçoivent tacitement, mais ça n’a pas d’expression verbale, ou alors ça n’en finirait pas.

C’est ça le cinéma: c’est de venir en aide à tous ces couillons qui croient voir, alors qu’ils voient que dalle, ils ne voient rien… la tâche du cinéma est là, l’urgence du cinéma c’est ça: réanimer ce qui est engourdi, abruti, gâché, surnourri chez ceux là.

LES DIALOGUES DU CINÉMA MUET. Il y a eu le cinéma muet, et puis le cinéma s’est mis à parler. Les images ont commencé à être ravagées par le langage: puisque ça parle, on écoute ce que ça dit. Avant ça ne « disait » rien et du coup les cinéastes étaient contraints de s’en tenir à des choses plus sobres, plus claires.

Ce qui est saisissant, dans l’époque où nous sommes, c’est que l’homme de théâtre qui ressort… ne dit rien: Samuel Beckett, ça ne dit rien du tout et c’est remarquable. Ce qui est étonnant, c’est que ça marque l’époque à ce point… Samuel Beckett est le meilleur d’une époque vouée au langage, c’est merveilleux ça…

… si au cinéma le dialogue était du Beckett…

LE BOULOT DU PRENEUR D’IMAGES. Filmer, c’est un mot qui a pris comme ça… ça m’a toujours géné… je sais bien qu’il s’agit d’un film, mais comment se fait il que c’est le matériau qui est devenu le verbe ? C’est vraiment faire un infinitif qui ne correspond pas, il ne faut pas gâcher les infinitifs… est ce qu’on dit d’une poule qu’elle à « œufé » ? Il faut faire attention que les mots ne deviennent pas malades…

D’habitude, ce qui peut devenir verbe c’est l’outil: marteau, marteler… caméra, camérer… L’éthique, c’est encore un mot nébuleuse… comme image, comme asile. C’est un mot dont je ne me suis jamais servi, sauf depuis que j’ai lu Wittgenstein. D’après lui, l’éthique c’est «l’élan qui nous pousse à aller donner de la tête contre les bornes du langage »… ben c’est exactement le boulot du preneur d’images, son boulot essentiel… c’est d’être imprégné de cette idée qu’il s’agit de dépasser les bornes du langage et de ne pas être asservi à je ne sais quel système symbolique. C’est ça l’éthique.

… les Cahiers du cinéma… des articles de Bazin… je trouve au hasard une citation de Malraux: « le moyen de lier l’homme au monde par un autre moyen que le langage ». Le cinéma pour Malraux c’est ça. Et là encore ça m’a beaucoup rassuré… avec mes histoires d’images je ne suis pas si machin que ça, je ne suis pas tout seul…

Il y a, à mon sens, une tradition qui s’est interrompue par la vogue de la psychanalyse et autres modes de pensée pour lesquels le langage est… tout…

… Et quoi qu’ils disent, le temps de l’image ce n’est pas le nôtre…

Propos recueillis par Serge Le Péron et Renaud Victor Texte paru dans {les Cahiers du cinéma} n°428 (Février 90)