Camérer

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Texte Fernand Deligny, 1977

« Les outils présupposent toujours une machine, et la machine est toujours sociale avant d’être technique. Il y a toujours une machine sociale qui sélectionne ou assigne les éléments techniques employés. » Gilles Deleuze.

On peut penser que la caméra est un outil, un instrument, une machine grâce à laquelle des images s’enregistrent. Ensuite, ces images peuvent être projetées.

Les mots ont une histoire. Ce que le dictionnaire nous dit de projeter, dans l’antan, évoque : « jeter dehors », alors que le mot de projet, qui a la même origine, évoque « tout ce que par quoi l’homme tend à modifier le monde ou lui-même dans un sens donné ».

On sait bien que ce qui se jette, c’est que ça ne vaut pas grand-chose, ce sont les détritus. Il n’est pas tellement étonnant que tant de projections fassent effectivement penser à ces décharges qui se voient aux abords des bourgades. La société fait son ménage et contemple, attendrie, le résultat de son effort. Elle se voit, aux ordures ménagères projetées en tous formats. Mais quel est donc ce Se dont il s’agit ? Les gens se voient-ils tels qu’ils sont ? Ils voient les restes, les emballages, le rejeté, invités à contempler ce dont ils ne veulent pas ou plus dans leur propre coutumier. Rien ne se perd. Les projections sont objet de consommation. Ainsi fonctionne un circuit de récupération où les ordures ménagères tiennent chaud à ce qui s’imagine, se projette.

Où se voit ce que le S’ fonctionne comme instrument dominant, le détour par la caméra, petite chambre, étant régenté, régi, par un camérier – « officier de la chambre du pape ou d’un cardinal », serait-il camériste – « dame qui servait une princesse ». Quelquefois c’est d’un camerlingue qu’il s’agit, – « cardinal de la cour pontificale qui administre la justice et le trésor, préside la chambre apostolique et gouverne quand le Saint-Siège est vacant ».

Il en est ainsi dans le Petit Robert qui ignore le caméraman. Mais il est vrai que ça arrive que celui qui tourne se prenne pour le pape.

Qu’en est-il d’un scénario ? Le mot vient de « cène ». C’est une surprise. Ou le correcteur du Petit Robert n’avait pas les yeux en face des trous, ou nous voilà aux prises avec l’eucharistie, l’auteur alors nous faisant partager sa manière de voir. Or de voir à voirie, il ne s’en faut que d’une syllabe, les ordures de tout à l’heure à nouveau évoquées.

Puisque j’ai parlé d’un détour par la caméra, celle-ci apparaît comme un lieu, ce qui est déjà tout autre chose que de n’être que cette boîte d’où vont se projeter les malices d’un camerlingue dont le dernier des soucis est de modifier le monde ou lui-même dans quelque sens que ce soit, camerlingue ou camériste, le prince sera bien servi, qu’il soit pape ou tyran ou pouvoir, tout simplement.

C’est donc à ce qui pourrait avoir lieu dans et de par cette petite chambre toute noire dans son dedans qu’il faudrait veiller, quitte à inventer un infinitif qui pourrait être camérer où il s’agirait de tout autre chose que de camerlinguer ou de camérister.
Imaginons quelqu’un qui serait quelque peu tenaillé par le désir d’écrire, ce qui est assez fréquent, chacun pouvant ressentir le besoin et le droit de s’exprimer ; apparaissent comme des privilégiés ceux qui en arrivent au livre édité. Parmi ceux-là qui voudraient obtenir ce privilège, certains se sentent mutilés, handicapés, soit à l’orthographe, soit à la grammaire : l’instrument leur fait défaut, alors que la caméra les rassure par son horlogerie incorporée grâce à laquelle le film se fait pour ainsi dire tout seul. C’est l’aubaine. La caméra utilisée comme une prothèse à un écrire bancal est d’usage fort courant. Les hasards de l’existence ont fait qu’il m’est advenu le sort contraire. Pourvu d’un écrire édité et quelque peu lu, c’est faire un film qui me manquait. Il me semblait que si j’avais pu garder images de ce qui avait lieu ici ou là, dans le champ de ce qui pouvait se voir, des images toutes crues, elles auraient sonné, comme des cloches, elles toutes seules, rien que les images. Et l’avantage, qui me paraissait énorme, c’est que ces images toutes crues ne comportaient aucun croire. Où disparaît le camerlingue.

Je prends un exemple bref : il y avait à Lille, où je vivais alors, des remparts qui persistaient intacts depuis Vauban. Et là, sur ces remparts, la voirie municipale qui utilisait alors des tombereaux tirés par des chevaux venait déverser le fruit abondant de la collecte quotidienne des poubelles alignées sur les trottoirs de la ville. Cette épandage formait terril. Un cheval de renfort attendait l’arrivée de chaque tombereau ; attelé devant l’autre cheval qui, sur terrain plat, suffisait à la tâche, il aidait à tirer le tombereau jusqu’à la cime. La caisse basculait et son contenu dégringolait en cascade le long des pentes. Or, sur ces pentes, il y avait les vieux de l’hospice et des enfants du quartier. Parmi eux, une petite fille aux longs cheveux qui devait avoir quatre ou cinq ans. Elle regardait les avalanches.

Mes trajets faisaient par ce lieu là un détour coutumier. Un jour, dans une avalanche, a dégringolé une suspension comme on n’en voit plus. Mais il est vrai qu’on ne voit plus guère de couronne d’impératrice. Cette suspension d’un appareil d’éclairage au gaz, posée sur la tête de la gamine dont tout le corps veillait à l’équilibre de la chose perchée, c’était ça : une couronne extravagante, somptueuse. Les vieux et les vieilles de l’hospice, plantés au flanc de la montagne, une main posée pour faire trépied, regardaient. À l’horizon, et dans le champ, il y avait les colonnes du Palais de Justice et, un peu plus loin derrière, les murs très hauts de la prison, avec leurs fenêtres pourvues de grilles. Ça leur faisait un regard fardé, aux cils très lourds.

Vous me direz que de tels évènements sont rares. Peut-être. Alors il faut camérer.

Il faut lire ce que Deleuze dit de l’étrier qui fait corps avec son temps.

La caméra peut être quelque chose comme cet étrier grâce à quoi, le regard prenant appui, chacun s’en va, chevauchant les yeux mi-clos… chevauchant quoi ? Le camerlingue s’empresse de fournir le cheval qui peut se dire créance dont la camériste astique les sabots, alors que l’étrier suffit.

Qu’un tel événement soit rare, prison, Palais de Justice, amoncellement d’ordures ménagères à la frange de la ville, vieux et vieilles en uniforme, chevaux, gamine impératrice… il est vrai.

Ces images concentrées là dans un champ où il n’y avait plus qu’à cadrer auraient pu être éparses dans la ville et la périphérie. Que la caméra les prennent éparses, et il pourrait se faire que, de par le mystère de la petite chambre noire, elles se mettent à voisiner, attirées dans le champ comme limaille par un aimant, cet aimant n’était pas le SE de-celui-qui-se-dit-pourque- les-autres-se-disent-ce-qu’il-se-dit-et-veut-faire-croire. Rien de nouveau dans ce que je dis : il s’agit de montrer, comme on dit, où se retrouve le cheval, et de quelle monture s’agitil  ? Le monteur n’est-il qu’un montreur ?

Imaginez les images que j’ai évoquées en écrivant : l’enfance et la vieillesse, l’hospice et la justice, le dehors et le dedans, les chevaux, l’avalanche, les serfs et les moujiks, et le ciel et l’enfer car ça fumait au ras des pentes, le tas d’ordures qui se consumait lentement était volcan au repos.

Qui oserait se mêler d’y ramener sa propre fraise, d’une manière ou d’une autre, dans ce tableau où se voit qu’il ne s’agit pas de peinture, ni de musique, ni d’écriture. Faut-il prendre les gens pour des cons à ce point d’aller imaginer pour eux ce qu’ils doivent voir, ou pire, de leur dire ? Je dis que le dire est pire, car les images même maltraitées, enfilées dans un certain sens préconisé, persistent à laisser voir autre chose que ce que prétend montrer ou démontrer le bateleur.

On me dira : – « Mais il ne s’agit là que d’un moment. Ça ne fait pas de film ».
Mieux vaudrait peut-être un moment fait film que tant de films sans une once de « moment ».
Je parle de camérer et pas de scénarier. Assez nombreux sont ceux qui rempliront cet office.

Mais ce que je peux faire, c’est me décrocher de ce moment pour décrire un autre aspect de ce que camérer peut évoquer, et ce, sans quitter ma propre piste.

Nous étions sept : cinq derrière et deux devant, dans le champ. Aucun de nous n’avait la moindre expérience pour ce qui concerne le maniement de cet engin dénommé caméra. Ceci dit, nous avions le temps, des mois, des années, pour ainsi dire dans le champ. On me dira que le temps ne se filme pas. Pour ce qui est de caméra, le temps compte. Outre le temps qu’il fait, dont dépend la lumière, il y a le temps qui passe. Des images prises et enroulées dans ces boîtes de conserve plates où nous gardions la copie de travail étaient toujours là, intactes, deux ans après, mémoire d’autiste où tout le déjà vu peut resurgir à tout moment, ce qui revient à dire que chaque moment filmé peut résonner des échos d’autres moments dont ces images viennent affleurer quand ça n’est pas le moment.

Cette mémoire, pour ce qui nous concerne avait lieu pour de bon dans ces boîtes de fer-blanc, archives en quelque sorte, d’où sont sortis le thème et le titre du film qui n’étaient pas du tout pré-vus : Le Moindre Geste. Pouvait s’y voir comment tout projet ayant l’autre pour objet pouvait à tout moment être détourné, l’intention soudain tarie.

Un exemple : les deux individus qui étaient les personnages s’évadaient d’un asile, l’un suivant l’autre comme ça se fait, et voilà que l’autre va se foutre, par inadvertance, dans un trou, une cave dont il est flagrant qu’il ne pourra pas sortir si l’un ne s’en mêle pas. Et cet un, asilisé jusqu’à la moelle par plus de dix ans de vie dans cet hôpital dont il n’est sorti que suivant l’autre, sans plus de pour que si le pour n’existait pas, erre aux alentours du trou d’où sortent les cris de l’autre. Il erre quelque peu désoeuvré, et, ne cherchant rien, trouve une pioche. Alors là, il se met à piocher, avec un courage et une violence qui dépassent la mesure. Et le manche de la pioche casse net. Le fer se démanche. Restent donc deux bouts de bois.
Entortillés de fil de fer par le héros supposé être sauveteur, ils se mettent obstinément en croix. Alors, et puisque maintenant c’est une croix qu’il a entre les mains, l’idée s’ensuit pour celui-ci qui s’en aperçoit de faire cortège à lui tout seul afin de procéder, dans les normes, à un enterrement qui s’impose, ce qui se fait en marmonnant des prières. Les cris de l’autre deviennent en l’occurrence tout à fait inopportuns, superflus pour ainsi dire, cris d’oiseaux comme il s’en produit dans la nature alors que nous sommes affairés.

Où se voit à l’évidence que nous le sommes tous enterrés d’avance par ce qui pourrait se dire la prédominance d’un certain ordre qui pour être symbolique n’en est pas moins dominant, et que cette croix du croire est l’idéologie même, religieuse ou pas.

Or cette trouvaille qui surgit des images, j’espère qu’on me croira sur parole si je dis qu’elle n’était pas préconçue. Je le répète : nous avions le temps, les gestes du héros suivaient leur cours comme pousse le chiendent. Il faut du temps pour filmer la pousse du chiendent.
Il s’en est fallu de rien que la pellicule enroulée reste dans les boîtes en fer blanc in aeternam, pour plusieurs raisons : nous n’avions plus d’argent ; aucun de nous n’était peu ou prou professionnel de l’institution cinématographique ; je n’avais pas d’histoire à présenter, à défendre et à promouvoir.

Personne n’y croyait au fait qu’il pouvait y avoir un film là-dedans. Dix ans d’existence commune à quelques-uns dont trois ans de camérer : dix heures d’images enroulées dans deux ou trois boîtes de fer-blanc plates au point que personne ne s’y trompe : c’est du film qu’il y a là-dedans, par quel hasard monté par quelqu’un advenu de par ailleurs. Et ce film là sélectionné par le festival parallèle de Cannes en je ne sais plus quelle année.

Je raconte jusque là pour encourager ceux qui n’oseraient pas entreprendre de camérer.

Ce que je leur dis aussi, c’est qu’il y va d’une entreprise au long cours et qu’il s’agit alors d’une tentative dont il n’est pas du tout nécessaire qu’on en voit la fin, sinon l’épouvante vous prend de ne pas avoir les moyens.

Que camérer n’ait pas de fin, je persiste à le dire, et c’est peut-être là que camérer se distingue de filmer ou, pour prendre le mot le plus courant, de réaliser un film, comme on dirait écrire un roman. Mais alors c’est le roman qui s’écrit ou le film qui SE fait. Non pas que je dédaigne ces oeuvres là qui ont, elles aussi, à se faire.

camérer , il y va d’autre chose qui peut s’écrire camerrer, comme si un certain point de voir errait dans une tentative. Cette tentative serait-elle de faire un film ? Pas du tout. Une tentative a lieu(x), avec une caméra pour ainsi dire incorporée dans son coutumier. Il n’y a donc pas de mise en scène ? Non. Nous ne sommes pas au théâtre.

Il y a un certain point de voir qui garde traces de ce qui a lieu dans ce champ qui lui est propre.

Après, bien sûr, il faudra monter, ce qui ne nécessite pas obligatoirement ces grands chevaux tout piaffants de ces idées qu’on voit venir, et de loin. On les reconnaît : ce sont toujours les mêmes.

Alors que le héros du « moindre geste » revenait de la rivière avec de l’eau dans ses boîtes de conserve pour que l’autre, dans son trou, boive – il l’avait assez gueulé : « à boire… va à la rivière… » – il s’était trouvé une maison sur son trajet de retour, une maison vide, abandonnée, parmi d’autres, désertées elles aussi. Il s’asseyait sur le seuil. Au plafond, un reflet du soleil sur l’eau d’une boîte.
Le héros ramassait les boîtes pour repartir vers l’autre puisqu’il n’y était pas, là. Boîte ôtée, reflet disparu. Mais voilà que ce reflet manquait au plafond tout fendillé de la demeure vide, et manquait gravement. Alors le héros reposait les boîtes dans le soleil, sur le seuil. Au plafond, le reflet dansait allègrement.

Vous me direz : – « Et alors ? Ça ne veut rien dire… »

C’est donc camérer , à proprement parler.

 

Deligny a écrit quatre textes intitulés camérer. Cette version date de 1977 et a été publiée dans la revue {Trafic} (n°53, printemps 2005, p. 54-59).