Présentation de What’s happening ! The Beatles in the USA – 1964

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Texte de Laurent Roth, 2019

Les 3 et 4 décembre 2019, Laurent Roth vient présenter le cycle consacré aux frères Maysles au Fresnoy. Cette programmation a été concoctée par l’Heure Exquise en hommage à l’intégrale des films d’Albert et David Maysles proposée six mois plus tôt par le Centre Pompidou à Paris: « It’s all in the film ». Le début de la grève des transports étant annoncée le 4, Laurent Roth ne pourra présenter et animer la deuxième séance, et écrit cette « lettre au public »:


Texte écrit dans le TGV Lille-Paris – 9h13 – 10H16 – 4.12.19

Cher Public,

La grève des transports m’empêche d’être avec vous, mais les films eux ne font pas grève, ce sont des trains qui circulent sans fin, dans notre imaginaire en tout cas. En effet, quel plus beau « transport en commun » que le cinéma, disait Jean-Luc Godard.

Le train qui part ce soir en gare du Fresnoy a pour titre : What’s happening, The Beatles in the USA. Leurs deux chefs de bord sont deux frères, Albert à la caméra et David au son. Ils sont libres de circuler à bord de ce train, indépendamment l’un de l’autre.

En effet, pour la première fois dans l’histoire du cinéma, c’est-à-dire dans le film que vous allez voir à l’instant, la caméra légère 16 mm et le magnétophone léger à bandes magnétiques, ne sont plus reliés l’un à l’autre par un câble. Le synchronisme de l’image et du son est obtenu par l’émission d’un quartz, depuis la montre que portent à leur poignet Albert et David.

A un moment donné l’un des Beatles, Paul Mac Cartney, s’étonne lui même de les voir tourner ainsi, avec le magnéto de l’autre côté de la pièce où tourne la caméra, ou dans la chambre d’à côté. C’est que David va parfois anticiper le réel en cherchant au son la situation la plus intéressante, vers laquelle la caméra d’Albert va panoter, c’est-à-dire pointer son attention. C’est encore une nouveauté dans l’histoire du cinéma documentaire : le son va parfois précéder l’image.

Ce film est aussi révélateur d’un des traits du cinéma direct, qu’on appelle l’auto mise en scène. Dans leur chambre d’hôtel, dans le train, les Beatles font les clowns, s’adressent à la caméra, jouent avec elle, la dirigent parfois. Contrairement à ce qu’on a beaucoup dit et écrit, le cinéma direct n’est pas qu’une école d’observation, où les réalisateurs n’interfèreraient pas sur un réel jugé pur de toute intervention, capté dans sa naïveté première. En réalité, la caméra et le magnétophone participent de l’envie du sujet d’exister, de se montrer, de se révéler (pour le meilleur), de s’exhiber (pour le pire).

La caméra participe de la transe du sujet filmé, c’est une forme de sorcellerie moderne, et en France quelqu’un comme Jean Rouch l’avait bien compris.

La transe, la voici : un moment du film est particulièrement révélateur de la technique des frères Maysles. La caméra suit le rythme obsédant de la danse de Ringo avec deux jeunes filles au Peppermint Lounge à New York (cabaret populaire près de Time Square) sans qu’intervienne une seule coupe au montage. L’enregistrement correspond à la façon dont l’œil perçoit en grandes vagues de perceptions continues. Le montage se fait sur le vif, au moment même du tournage, par la variation des angles, des valeurs de plan, grâce éventuellement au zoom, au changement de profondeur de champ.

Albert Maysles que j’avais rencontré à Paris en 2010 m’avait confié que cette séquence était sans doute le plan dont il était, de toute sa carrière, le plus fier.

What’s happening est le film qui va rendre célèbre les frères Maysles. C’est aussi leur premier long-métrage, il correspond au moment où les Beatles grâce à leur tournée américaine vont devenir des célébrités mondiales On est à un millénaire de Gimme Shelter que vous avez peut-être vu hier, et pourtant cinq ans seulement séparent ces deux films et ces deux tournées de concert. En effet, dans les années 60 les années valent chacune un siècle. Dans Gimme shelter, le public d’Altamont est mixte, multiculturel, multiracial, il est plus âgé aussi. La transe est différente. On est à la recherche d’une société sans frontière, sans limite et cela se termine mal.

Dans What’s happening tourné cinq ans plus tôt, tout est encore bien sage, même si les plans sur les fans filles hystériques debout sur leur siège abondent. L’ambiance est très girly, gentille au fond, et les hommes se font rares dans le public. Sans doute parce que la musique des Beatles n’est pas violente. Alors que Mike Jagger, même quand il est en duo avec Keith Richards, reste toujours un homme seul, les Beatles chantent en chœur, à deux, à quatre, c’est folk encore, même si c’est pop. Ils sont les fils d’une culture ouvrière où il s’agissait de chanter ensemble. C’est peut-être ce pourquoi leur musique nous touche plus aujourd’hui, nous qui ne savons plus ni chanter ni être ensemble.

En 2010 lorsque le magazine Télérama avait posé à Albert Maysles la question : « Pourquoi filmez-vous ? », il avait répondu : « Pour faire un don à ceux que je filme. » Ce don il le fait aussi à ceux qui regardent et écoutent ses films, c’est-à-dire à vous ce soir.

Ensemble, écoutez, regardez What’s happening ! The Beatles in the USA.