Correspondance à trois

Au printemps 2021 Marylène Negro, Manlio Pedrotti et Lo Thivolle ont échangé des mails liés à la découverte des films de Marylène Negro vus sur son site internet tousdesindiens.com/marylene_negro/. Ci-dessous la correspondance et les films cités.

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« Vos créatures sont la réserve de mes émotions, je me vois tour à tour tendre ou colérique, insolente ou égarée, dure ou apeurée. Il y a entre nous une connivence, des signes de reconnaissance, une confirmation.[…] Votre regard me rend à moi-même. » MN
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« On est face à l’image comme on est face à soi-même. La question est celle du temps que l’on passe avec soi et avec cette image. C’est aussi à cela qu’est confronté le spectateur. Ce que l’on y voit dépend du temps que l’on se donne à soi-même. » MN
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« Ma façon de me positionner s’agissant des affaires du monde, c’est de me questionner sur moi-même, dans un travail introspectif et méditatif. C’est la seule position politique que je peux assumer. » MN
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« Sur une route infinie qui ne mène nulle part, un passage vers l’inconnu. » MN
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manlio pedrotti    –    1er avril 2021 22:33

À : marylène negro

Chère Marylène Negro,

Je réponds à votre mail de début février concernant votre demande pour inscrire vos films sur Dérives.

Une petite présentation tout d’abord. Nous sommes quatre à Dérives, tous bénévoles. Mes trois camarades sont cinéastes, et moi je prépare mon premier film. Je ne viens pas du milieu du cinéma, j’ai été ouvrier de chantier (en espaces verts) et j’ai beaucoup travaillé en usine également sur des chaînes de production. J’ai 47 ans, et aujourd’hui je suis complètement dévoué au cinéma. Je travaille en ce moment avec le Polygone étoilé à Marseille sur deux publications, l’une sur Jocelyne Saab et l’autre sur Renaud Victor.

Voilà pour une présentation succincte.

J’ai été très impressionné par vos films et j’ai véritablement honte de vous répondre avec autant de retard. Comme mes amis travaillent sur leurs films en ce moment, il a été convenu que je dialogue avec vous, et j’espère que je serai à la hauteur de l’exigence de vos films. Il serait intéressant de vous rencontrer pour un entretien à publier si l’idée vous convient, nous avons le projet de relancer la revue papier Dérives, nous nous sommes arrêtés au numéro 3. Où habitez-vous?

Nous pouvons tout d’abord envisager un dialogue sur votre cinéma dans un échange de mails si vous le souhaitez.

J’ai dialogué un peu avec Nicole Brenez qui adore ce que vous faites, et l’enthousiasme de Nicole est très souvent un excellent guide.

Je vous avoue que j’ai besoin de ce dialogue avec vous pour concevoir au mieux l’inscription de vos films sur Dérives.

Je peux me présenter davantage si vous avez des questions. Vous avez compris que je suis ni journaliste ni critique de cinéma. Je n’ai quasiment rien lu vous concernant, alors j’ai commencé par le premier film Girafe (1999), film silencieux d’environ 12 minutes. Et je me suis beaucoup amusé avec ce film, à l’évidence ce sont des girafes qui expérimentent le plan au cinéma, parce qu’elles circulent dans un plan à peu près fixe la plupart du temps, et elles ont un réel art du placement, elles ont des chorégraphies savantes qui remodèlent complètement l’image habituelle de la girafe en un corps fabuleux réinventé. Et cette forte envie de cinéma chez la girafe témoignait à mon avis à quel point elles devaient s’ennuyer dans leur zoo, je me suis dis que c’était sûrement le message de révolte qu’elles désiraient faire passer en fixant la caméra avec cette insistance, comme l’autruche du film Le Fantôme de la Liberté de Buñuel. Alors tout ce petit récit pour vous dire que votre regard attentif qui a capté ces girafes a pour moi à l’évidence un fort sens du merveilleux. Girafe est un film très important qui me fait rentrer pleinement dans votre cinéma. Pouvez-vous me parler de l’expérience de ce film dont j’aimerais qu’il fasse partie des films de vous qu’on propose sur Dérives

Et puisqu’on évoque Buñuel, je termine ma petite critique de Girafe avec une citation qui donne une définition du cinéma qui me paraît correspondre à celle que vous pourriez me donner je crois avec votre cinéma telle que je le ressens :

Le cinéma comme expression artistique, ou plus concrètement, comme instrument de poésie, avec tout ce que ce mot peut contenir de sens libérateur, de subversion de la réalité, de passage vers le monde merveilleux du subconscient, de non conformité avec la société étroite qui nous entoure.

Parce qu’il agit de façon directe sur le spectateur, en lui présentant des êtres et des choses concrètes, parce qu’il l’isole, grâce au silence et à l’obscurité de ce que nous pourrions appeler son habitat psychique, le cinéma est capable de l’exalter plus que n’importe quelle autre expression humaine. Mais davantage que n’importe quelle autre, il est aussi capable de l’abrutir.

Le cinéma est une arme merveilleuse et dangereuse lorsqu’elle est maniée par un esprit libre.

(Extrait d’une conférence donnée à l’Université de Mexico, décembre 1953)

J’ai vu ensuite Dark Continent daté de 2010, film court de 6 minutes qui témoigne de l’extraordinaire, lui aussi d’une force supérieure qui est la sombre mélancolie du continent noir, la voie du désir féminin dans laquelle les contours d’un visage se désagrègent par un procédé de surimpressions qui est très élaboré, la finesse en est extrême. J’aimerais bien savoir à quel point vous dirigez votre actrice concernant ce film, ça me permettrait de comprendre si vous êtes davantage dans une recherche formelle ou si vous aviez tout prévu dans un nombre limité de poses.

Voilà peut-être pour un début de conversation, j’espère que je ne vais pas vous faire reculer. Je viens aussi vers vous pour apprendre, je ne vous le cache pas, et pour vous témoigner l’enthousiasme que j’ai devant vos films.

Au plaisir de vous lire. Je vous salue chaleureusement.

Manlio

Girafe
Dark Continent

marylène negro    –    3 avril 2021 20:01

À : manlio pedrotti

Cher Manlio Pedrotti,

Vous n’imaginez pas comme votre lettre me fait plaisir. Il est si rare de rencontrer un regard intelligent, passionné et investi.

Merci de votre réponse, je suis ravie que vous vous intéressiez à mes films et qu’il aient une chance de circuler sur Dérives.

Si vous souhaitez que l’on se voie pour parler de mon travail, sachez que j’habite Paris et que ma porte vous est ouverte.

Je vous donnerai à cette occasion Sept mondes, un livre autour de mes films, auquel Nicole Brenez, la « Grande Dame du cinéma« , a contribué avec six autres auteurs, en portant son regard sur X+, un film réalisé en 2010 et qui n’existerait pas sans elle.

Nous pouvons d’ores et déjà prolonger notre échange, votre choix de Girafe l’ayant ouvert par leur conversation silencieuse. 

Ce film, comme vous l’avez très justement pressenti, a une longue histoire, c’est en allant au zoo de Vincennes que j’ai appris à l’époque à me servir d’une caméra. Mon attirance pour les girafes fut instinctive, j’ai cherché en elles un regard et leur inoubliable balai chorégraphié a été filmé en tourné-monté. C’était mon premier film. Cette complicité avec l’animal au long cou m’a valu le surnom de Girafe, il m’est arrivé de publier un photogramme du film pour donner une photo de moi.

C’est troublant que Girafe vous inspire Le Fantôme de la liberté, car c’est l’autruche du film de Buñuel qui a inspiré l’illustration d’un carton d’expositions dans plusieurs lieux en 2004.

De Buñuel, persistent les grelots empruntés à Belle de jour, où la musique de Dark Continent trouve son origine. Le film prend également sa source dans la musique sur laquelle danse Salomé dans L’Évangile selon Saint Matthieu de Pasolini. Le visage de cette femme dans Dark Continent, c’est une photographie d’une sculpture polychrome en bois peint de Pedro de Mena, datant de 1664 : Marie-Madeleine méditant devant la crucifixion. Elle provient de l’Âge d’or espagnol, Buñuel revient encore !  J’ai pris à la sauvette dans un musée londonien trois points de vue, trois axes différents sur ce visage de Madeleine qui me fascinait. La superposition des axes fait naître dans le visage des expressions qui initialement n’étaient pas visibles, qui se donnent comme autant de figures de lamentation. Peut-être l’image photographique ou cinématographique renferme-t-elle la capacité de révéler quelque chose qui n’est que latent dans la présence directe de l’objet. L’image ne serait plus une perte par rapport à la réalité, un manque ou un défaut, elle serait à même de révéler ou manifester quelque chose qui était là, latent. Lorsque j’ai réalisé ce film, je venais de perdre mon père.

Mes films ont toujours quelque chose de très intime, même si cela ne paraît pas. Tous sont autobiographiques, mais je ne crois pas qu’ils m’expriment, moi seulement. Je ne veux pas me prêter à un tel travail. Et cela me rappelle cette citation que Godard utilise dans Vivre sa vie « Se garder pour soi en se prêtant à autrui.« 

Je m’arrête là pour aujourd’hui, en attendant que vous m’évoquiez un autre film, dont je pourrai vous parler.

Au plaisir de vous lire à mon tour, cher Manlio.

Je vous salue bien.

Marylène

manlio pedrotti    –    4 avril 2021 15:56

À : marylène negro

Chère Marylène Negro,

Vous voyez je vous ai abordée avec beaucoup de naïveté et vous avez eu la bienveillance de me répondre avec une sincérité et une profondeur qui me touchent énormément, j’étais bien à côté concernant Dark Continent dans lequel j’imaginais une actrice !, mais ce sont aussi toutes les sources que vous agencez merveilleusement dans vos films qui produisent une force de vie extraordinaire, ce visage de femme qui est une photographie d’une sculpture datant de 1664 se révèle plus vivant que jamais, son émotion est immense et nous déborde.

Je devrais normalement venir sur Paris début mai pour rencontrer Olivier Guéneau, qui était l’un des chefs opérateurs de Jocelyne Saab, et ça serait formidable de vous voir si vous avez un peu de temps à m’accorder. Nous en reparlerons…

Je vous dis un grand merci par avance pour ce livre Sept mondes que vous me proposez (vous êtes adorable si je peux me permettre de vous dire ça), et pour ma part je vous apporterai un vin de ma région !, notre fameux muscat de Beaumes-de-Venise qui est un vin moelleux du sud de la vallée du Rhône.

J’aimerais que cet été au plus tard, vos films soient sur Dérives, selon les choix et les discussions que nous aurons menés ensemble.

Seeland impressionne par son « architecture de paysages« , je ne sais pas si ce terme convient, mais je pensais à un mot de Le Corbusier qui affirmait que « l’émotion architecturale c’est le jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière » et il est évident que je suis pris par cette maîtrise là avec Seeland, mais je ne comprends pas très bien comment fonctionnent les apparitions de la musique d’Elvis, qui amènent une touche schizo à Seeland, et les enchevêtrements des lignes du paysage en deviennent égarement, dérives d’une solitude, est-ce que vous l’avez souhaité ainsi ?

J’espère vraiment que ce que je peux vous écrire n’est pas trop idiot, alors j’avance patiemment vers vous, les réponses très riches que vous me faites sont passionnantes.

Je vous souhaite un beau dimanche.

Manlio

Sealand

marylène negro    –    5 avril 2021 12:55

À : manlio pedrotti

Cher Manlio Pedrotti,

Votre approche de Dark Continent, loin d’être naïve, est très sensible et subtile, elle vaut à bien des égards une analyse érudite. Lorsque j’ai passé en noir et blanc le visage de cette sculpture polychrome, j’avais aussi l’impression de lui donner vie et de faire d’elle « une actrice« . Cela me fait penser à la légende de Pygmalion et Galatée, racontée par Pline dans Les Métamorphoses. Peut-on considérer que c’est, malgré cela, une actrice ? Quel acte accomplit-elle alors ? Ou bien est-ce moi qui l’active, par l’image ? L’ai-je dirigée ou ai-je seulement dirigé mon regard sur elle ? Je pense au robot féminin de Metropolis, une machine par laquelle s’expriment pourtant les émotions réprimées.

Je me suis demandé comment vous étiez passé de Girafe à Dark Continent… peut-être la présence d’un visage, enfin, croisé au milieu des paysages désertiques. Il n’y a personne dans la plupart de mes films. Seulement vous, spectateur.

Seul, vous vous retrouvez sur ces routes désertes (quelques rares moutons en chemin) qui s’enchaînent inlassablement dans Seeland. Je n’avais pas idée de partir pour l’Islande faire un film, j’avais juste emporté sur moi un petit appareil photo. À mesure que j’avançais, devant l’impossibilité de saisir leur intégralité, comment atteindre les paysages traversés, retenir leur beauté incommensurable ? Les photographies prises tout au long du voyage ont été montées en fondu enchaîné, dans l’ordre chronologique des prises de vues. Seeland prend l’allure d’un road movie, un long travelling avant sur une route infinie qui ne mène nulle part, une errance, un passage vers l’inconnu. L’accumulation d’images ouvre à une dimension absurde, que souligne la chanson d’Elvis qui surgit par intermittence, comme les ondes entrecoupées de l’autoradio que j’écoutais pendant le voyage. La chanson d’Elvis accompagne le film, le soutient, et vient rappeler la solitude des contrées lointaines.

« Une touche schizo« , vous me dites, et que l’on trouve dès le titre, mot valise composé de voir/mer/terre/territoire et qui suggère l’ouverture, un espace infini où le regard ne butte sur rien.

J’aurai grand plaisir à vous rencontrer début mai lorsque vous viendrez à Paris. « Beaumes-de-Venise« , quel nom délicieusement évocateur ! 

Il me plaît de poursuivre notre conversation au gré des films que vous choisissez.

Je vous souhaite un bon lundi de Pâques.

Marylène

manlio pedrotti    –    5 avril 2021 18:52

À : marylène negro

Chère Marylène,

L’impression de marcher à vos côtés dans cet échange de mails est très agréable.

Et cette façon d’aller de Girafe à Dark Continent demeure quand même fortuite, j’ai choisi une approche film à film avec votre cinéma comme je ne vous connaissais pas, pour essayer de trouver aussi des éléments de compréhension dans ce temps chronologique, ce n’est pas une méthode très élaborée mais vous vous y prêtez avec beaucoup de générosité, et je me suis rappelé un échange avec Nicole Brenez qui m’avait désigné Dark Continent dans les films qu’elle privilégiait sans doute (je n’arrive plus à retrouver le mel en question), alors ce bond tenait à cette suggestion sans être plus significatif que cela.

Mes amis de Dérives m’ont questionné sur nos échanges, je leur transmets vos réponses pour les inviter avec leurs approches à élaborer ce qu’on pourrait proposer de votre cinéma à partir de tous nos échanges croisés.

Il y a Noria, David, Lo, et Jeremy.

Pour ma part, je continuerai à vous questionner à ma façon, en profitant aussi de ce que mes camarades souhaiteront vous demander.

Je vous écris jeudi, car j’ai deux journées à l’extérieur.

Et je tiens toujours à vous remercier pour les réponses que vous me faites.

Bien à vous.

Manlio

manlio pedrotti     –    8 avril 2021 23:05

À : marylène negro

Chère Marylène Negro,  

Je reviens vers vous, après ces deux petites journées d’un travail usant sur les chantiers. Je pense qu’on pourra se voir au mois de mai à Paris si vous êtes disponible, parce que la rencontre avec Olivier Guéneau (qui habite dans le 19ème) se précise, on devrait bientôt avoir une date.  

Vous connaissez sûrement cette critique de Buñuel sur Rien que les heures de Cavalcanti, que Buñuel compare à Metropolis de Fritz Lang qui a coûté une fortune, et il dit : « Sensibilité d’abord, intelligence d’abord, et tout le reste y compris l’argent, ensuite« . (En pièce jointe) 

Vos films ne me paraissent pas dépendre de grandes conditions de budget, mais d’un art de vivre qui est un regard de liberté, d’émancipation avec l’industrie du cinéma ou la société étroite qui nous entoure comme je vous l’écrivais dans mon premier message ;  Jonas Mekas écrivait : « Une minute de film de Kubelka, Baillie, Brakhage, fait plus pour l’humanité que mille doubles programmes intégraux de cinéma commercial » (Les Palestiniens du cinéma), et pour ma part c’est ainsi que je vois vos films et explore votre cinéma. Vous me citiez Godard dans votre premier mail pour témoigner de la veine autobiographique de vos films : « Se garder pour soi en se prêtant à autrui.« , et je vous réponds avec Mekas dans le même écho :

« Je suis pour l’art que l’on fait les uns pour les autres par amitié, pour soi-même« . 

Raid (2006) me rappelle l’agressivité du vol !, là je vous parle en tant qu’homme-oiseau, puisque j’ai pratiqué à un bon niveau le parachutisme sportif ; lancé à pleine vitesse le moindre geste dans un vol relatif provoque ce type de déplacements très nerveux et des changements de niveaux considérables comme le raid de votre oiseau. Alors je suis à peu près certain cette fois que vous n’aviez pas pensé au vol des parachutistes !, mais par contre en voyant votre film je me rends compte à quel point nous les paras sommes des oiseaux hitchcockiens dans nos vols. J’espère que vous me pardonnerez ce petit récit certainement absurde !, à partir de votre court que je trouve très réussi. J’ai gardé de cette expérience du vol une mémoire quelque peu hallucinatoire que votre film fait resurgir.

Il y a toujours pas mal de strates dans vos films qui ne sont pas toujours évidentes mais qu’il me plaît de questionner pour savoir comment mon imagination peut davantage se lier à la vôtre, et par là je pense que j’interroge mes manques, ou pour le dire de façon moins négative, ce qui fait la richesse de vos films.  

Je suis vraiment très heureux de cette rencontre avec vous.  

Je vous souhaite une belle soirée.  

Manlio

Raid

marylène negro     –     9 avril 2021 19:10

À : manlio pedrotti

Cher Manlio Pedrotti,

Dorénavant je lèverai les yeux au ciel pour scruter l’homme oiseau !

Raid, ce sont des sternes arctiques qui fondent en masse sur l’ennemi lorsque le danger se fait sentir. J’ai vécu cela en Islande, forcée de brandir un bâton au-dessus de ma tête pour détourner leurs assauts. Ces volatiles à l’instinct grégaire voulaient protéger leur progéniture. J’ai cherché à retrouver dans le film les effets fulgurants de cette brève attaque. À partir d’une poignée de prises de vues saisies à la volée et d’une prise de son in situ, j’ai tenté de recomposer l’aveuglement saisissant créé par l’oiseau. Il joue son propre rôle, au centre de l’attention dans Raid. Et tout ceci, en effet, n’est pas sans rappeler les oiseaux d’Alfred Hitchcock. Peut-être en lien aussi avec Dark Continent et cette façon de diriger une chose inerte ou des animaux pour en faire des acteurs.

Revenez vers moi quand vous voulez, vos messages sont chaque fois les bienvenus.

Marylène

marylène negro     –     10 avril 2021 13:13

À : manlio pedrotti

Cher Manlio Pedrotti, 

Mon message a fini hier sur une envolée, j’aimerais cependant revenir sur une remarque que vous avez faite. Vous l’avez perçu, mes films sont en effet tous autoproduits : « Rien que les heures » comptent pour moi, pourvu que ça dure. Chaque film donne lieu aux moyens de le faire. Quand je fais des images, je ne sais pas à l’avance que ça va devenir un film. Le moment où je décide de réaliser un film est une étape particulière. Après avoir parcouru certaines images, j’ai le sentiment que certaines d’entre elles me concernent plus directement, que quelque chose me regarde dans ces images. Qu’est-ce qu’une image qui me regarde, je vais même jusqu’à voir autour de moi des regards qui n’en sont pas. Il me faut passer du temps avec ces images. C’est à ce moment là que je décide de passer au montage. Tout le film se joue au montage. C’est devant l’écran de mon ordinateur, que je les mets en scène, que je réalise mes films. La première fois, cela a donné Seeland : revenue à Paris, en regardant toutes ces images, j’ai eu envie d’en faire un film. 

Vous connaissez certainement Mon dernier soupir, vous qui appréciez aussi l’œuvre de Luis Buñuel. Notre conversation me donne envie d’y revenir.

Au plaisir de vous lire.

Belle journée à vous.

Marylène

manlio pedrotti     –     10 avril 2021 18:54

À : marylène negro

Bonsoir Marylène,

Tout ce que vous me dites contribue à m’aider grandement dans ce que je pourrais vous faire comme suggestion de mon côté (à priori mes amis cinéastes avec qui j’administre Dérives sont toujours débordés en ce moment et ne m’aideront pas comme je le souhaitais à avancer un peu plus vite). Si toutefois vous avez une idée précise des films que vous aimeriez privilégier sur Dérives, on peut aussi discuter à partir de vos propositions au lieu de la mienne qui avance lentement film à film. Je serai à Marseille tout le début de semaine pour travailler sur Renaud Victor et Jocelyne Saab, et je reprends le travail à partir de mercredi sur votre filmographie. Toujours un bonheur de vous lire.

Je vous souhaite également un bon week-end.

Manlio

marylène negro     –     13 avril 2021 12:12

À : manlio pedrotti

Bonjour Manlio,

J’espère que votre séjour à Marseille se passe bien.

Pour prolonger notre correspondance autour de mes films, j’imagine deux chemins possibles. 

Le premier serait de continuer comme nous l’avons fait jusque maintenant lorsque vous me suggérez de converser d’après un film. J’apprécie beaucoup cette façon d’avancer en tâtonnant, sans savoir à l’avance quel titre vous allez me proposer. Plutôt que de suivre la chronologie de ma filmographie : votre choix intuitif, l’improvisation comme fil conducteur.

Ou alors, nous privilégions un thème, le paysage par exemple. Comme vous l’avez vu, la plupart de mes films tournent autour d’un paysage, et même un visage peut être perçu comme un paysage.

Sentez-vous bien libre, Manlio, d’emprunter le chemin qui vous convient le mieux.

Je vous souhaite une journée lumineuse. Ici parfaite : fraîche et bleue, je file marcher.

Marylène

manlio pedrotti     –     13 avril 2021 17:14

À : marylène negro

Chère Marylène,

Je crois que j’ai découvert Highlands (2013) assez vite avant de dialoguer avec vous et de m’engager sur un chemin linéaire de film à film. D’emblée j’avais été saisi par cette patiente poussée des strates dans l’image, et par exemple le rocher sur lequel l’homme contemple le paysage change de nature et ressemble à une grosse tête de lézard qui paraît esquisser un sourire de complicité avec cet homme fixant (j’espère que ce n’est pas un effet de la qualité d’images dégradées), et s’il n’y a personne dans vos films comme vous me l’écriviez, il y a néanmoins tout un bestiaire que j’essaie d’appréhender à partir de votre avatar de la girafe. C’est très étrange parce qu’on ne perçoit pas tellement les changements d’échelle de plans dans cette ambiance qui enveloppe l’image, il y a une fascination qui s’opère et l’homme finit par nous échapper dans le lointain, il se désintègre dans les nuages comme s’il n’avait jamais été là. Pourquoi à un moment j’ai pensé à L’homme de l’Ouest d’Anthony Mann, vous savez c’est à la toute fin quand Cooper se confronte à son oncle dégénéré (image en pièce jointe), cette association ne veut sans doute pas dire grand-chose mais elle a surgi et cette amplification d’image a donné un caractère de défi à votre homme qui fixe l’horizon. Des images primordiales que Jung appelle aussi des archétypes, pour dire que l’homme est en participation mystique avec cette nature, ou bien en tout cas que cette nature est surchargée d’intensités et qu’elle contient bien souvent des spectres de cinéma dans vos films. C’est ainsi que je vois Highlands. J’espère toujours que ce que je vous écris ne diminue pas votre travail, dans lequel je ressens une concentration hors normes pour arriver à de tels résultats autoproduits.

Je rentre tout juste de Marseille, cette ville extraordinaire ne nous laisse jamais en repos. D’ailleurs quand la Semaine Asymétrique va reprendre au Polygone étoilé (connaissez-vous ce lieu ?), il serait formidable de vous y rencontrer, comme spectatrice ou cinéaste (pour y projeter votre dernier film si ça vous intéresse de participer à ce type de programmation).

http://www.polygone-etoile.com/

Je vous salue chaleureusement.

Manlio

Highlands

marylène negro     –     14 avril 2021 12:54

À : manlio pedrotti

Cher Manlio,

Merci pour votre belle vision primitive de Highlands, je suis ravie qu’un lézard surgisse sous votre inspiration. L’image renferme des espèces de métamorphoses étranges, dont je suis captive. 

Ce film est fait de la même image redoublée, un petit bout de plage photographié en Écosse dans les Highlands, l’une au premier plan dans laquelle un personnage a été ajouté, et la même image en arrière plan. Au fur et à mesure que le  brouillard se dissipe, avec un zoom arrière dans l’image, l’homme également disparaît, en même temps que le paysage se précise, et se redouble. Les deux paysages, par des chemins différents, se retrouvent jusqu’à coïncider et se confondre. Le petit bout de plage devient une immense étendue d’eau, qui n’est finalement pas face à l’homme disparu, mais derrière lui. Les paysages mélancoliques et sauvages de l’Écosse m’ont fait beaucoup penser à Caspar David Friedrich, et j’ai cherché à retrouver Le Voyageur contemplant une mer de nuages.                      

Je ne connais pas le Polygone étoilé, mais son nom suffit à me rendre curieuse. L’Enfance qui nous revient a l’éclat d’une étoile (2021) y trouverait certainement sa place parmi une constellation de films proposée lors de la Semaine Asymétrique. Le film a été sélectionné par le festival Côté Court dans la compétition essai/art vidéo. J’espère qu’il pourra être projeté sur grand écran, l’an dernier le festival a eu lieu en ligne… croisons les doigts.

Belle journée à vous.

Marylène

manlio pedrotti     –     14 avril 2021 17:39

À : marylène negro

Bonjour Marylène,

Sans doute la fatigue qui me vient de Marseille, je me rends compte à quel point je ne vous ai pas dit grand chose d’intéressant sur Highlands. Mais je vous parlais de spectres de cinéma dans mon précédent message, qui me fait enchaîner sur You I Tourneur (2014). Je me suis demandé d’abord quelles étaient ces lignes bien sûr, peut-être des méridiens. Et puis Amalric dit plutôt « ligne de vie« , je trouve cette représentation très puissante et très originale pour dire les intensités de ces visages avec ces centaines de lignes qui les parcourent, et j’en reviens à ce sens du merveilleux qui ne tient pas du tout à des invocations abstraites mais toujours à ce sens autobiographique dans vos films. Je pense que jusqu’à présent, c’est le film que je préfère de vous. Possédez-vous des documents autour de ce texte lu par Amalric ?, une retranscription manuscrite que je pourrais archiver si vous voulez bien, il est très beau.

Je vous écris plus longuement demain. Merci pour vos films.

Bonne fin de journée à vous.

Manlio

p.s : j’ai un problème avec votre boite mail qui rejette mes messages, j’ai systématiquement un message d’erreur qui bloque l’envoi de mon message sur les discussions que nous avons déjà ouvertes, je ne comprends pas, je ne sais pas si celui-ci passera…

You I Tourneur

marylène negro     –     14 avril 2021 19:14

À : manlio pedrotti

En attendant, Manlio, voici la lettre que j’ai écrite à Jacques Tourneur, et que lit Amalric en voix off dans You I Tourneur.

À demain,

Marylène

Cher Jacques Tourneur,

Fin de l’été. Je suis à Paris, dans l’intimité quotidienne de vos films. Films noirs, fantastiques, d’aventures, polars, westerns, tout y est. Une vraie encyclopédie des genres. Entre nous soit dit, je ne veux parler que d’un aspect de votre énigmatique talent, car ce qui m’attire chez vous, ce sont vos personnages féminins. Vous faites exister des femmes, ce quelque chose d’impénétrable, d’indicible… C’est drôle que vous sentiez ces choses là… il y a de quoi s’y perdre. Où je veux en venir ? J’essaie de suivre des lignes de vies, celles qui sont inscrites sur les mains des femmes que vous imaginez. Et ça n’agit pas comme une révélation progressive, mais un basculement. Comme si je perdais le contrôle de moi, un moment instable, quelque chose à l’intérieur qui se transforme, prend une tournure étrange. Un liquide s’infiltre en moi, qui me pénètre, qui m’irrigue… je suis une matière qui s’imprègne d’une transfusion. Vous me dirigez, j’avance dans un flou d’émotions mêlées… un monde défile, que je désire voir mais ne maîtrise pas, auquel je me donne en désordre. Et là seulement, où votre film se met à respirer selon mon rythme, je peux devenir celle que vous voyez. Je suis Lucy Overmire dans Le Passage du canyon, moitié Betsy Connel, moitié Jessica Holland dans Vaudou. Je suis Irena Dubrovna dans La Féline : « Je désire être Mme Reed. Mais je désire être vraiment Mme Reed… Être tout ce que ce nom signifie pour moi… et je ne peux pas… je ne peux pas !«  Ce personnage qui n’a pas encore de peau, qui est une abstraction, une hypothèse, une évocation, votre désir… un rien, un battement de paupières, un pincement de lèvres, un vacillement, une intonation, pour moi, vous comprenez… tous ces signes comptent. Je m’infiltre dans cet être inconnu, imprévisible, m’insinue dans son personnage, m’immisce dans son existence. Au point d’éprouver avec sa sensibilité, sa perméabilité, sa porosité, sa vulnérabilité, ce qui est en train de se passer. Cette façon d’avancer, de me détourner, d’affronter, de résister, de me retenir, ou quelquefois de fuir… c’est ce que vous voulez, non ? Allida dans Angoisse s’engouffre en moi sans aucune résistance, familière et étrangère. Je regarde le reflet de son visage dans l’eau avant de l’effacer de la main. Je ressens son sublime enfermement, sa quête de perfection et de pureté. Suis-je seulement l’image peinte par un autre, prisonnière d’un cadre ? Vous le savez, il y a entre nous un jeu étrange, tendu, dangereux, et en même temps du plaisir, n’est-ce pas ? Vous exercez sur moi un pouvoir auquel je consens. Ce que vous demandez, c’est à moi de le trouver, cet instant m’appartient. Ne croyez pas que je joue. Prenez Kathie, dans La Griffe du passé. Je deviens la mante religieuse… où voulez-vous en venir ? Suis-je là pour partager vos angoisses, subir vos pulsions ? J’ai une multitude de visages, entre apparaître et disparaître. La transfiguration opère. Le masque tombe. Vous me suivez ? Entre une femme et une autre, un entremêlement sans fin, tout un méli-mélo. Une continuelle métamorphose, je ne sais plus où elle commence, où je finis, nous sommes indissolublement liées. Je me fonds dans ses gestes, je suis dans sa peau, son corps, sa façon d’occuper son corps… je voudrais vous y voir. Je me pénètre de ses angoisses, me dissous dans ses peurs, m’abandonne en elle. J’existe dans ce que je ressens d’elle comme un gant retourné. Vous m’atteignez en plein corps. Vous aimez ça. Elle vit en moi, elle est là, elle est moi. D’une certaine façon, si je puis dire, celles que vous créez, c’est tout moi. Vous ne m’avez pas filmée et ne me filmerez jamais, vous jouez pourtant un rôle dans mon histoire. Vos créatures sont la réserve de mes émotions, je me vois tour à tour tendre ou colérique, insolente ou égarée, dure ou apeurée. Il y a entre nous une connivence, des signes de reconnaissance, une confirmation. On ne se connaît pas, mais vous faites exister notre histoire. Je me fais mon cinéma. Je suis Capitaine Providence dans La Flibustière des Antilles, chemise de corsaire et bandeau rouge, visage revêche, le regard braqué sur l’invisible, le défi au bord des lèvres. Prise en flagrant délit devant la glace dans ma robe d’apparat. Comment peut-on être diabolique et humaine, monstre et victime ? À quoi puis-je reconnaître ce qui me lie à cette femme, que la découverte de sa féminité va perdre ? Votre regard me rend à moi-même.

Marylène Negro, vendredi 31 août

manlio pedrotti     –     14 avril 2021 19:53

À : marylène negro

Merci beaucoup Marylène!

Belle soirée à vous.

Manlio

marylène negro     –     15 avril 2021 14:23

À : manlio pedrotti

Bonjour Manlio,

À l’origine de You I Tourneur, il y a une lettre et le désir d’en faire la bande-son d’un film. C’est un texte qui m’est apparu comme une voix possible pour un film. 

L’histoire de cette lettre, la voici : l’été 2012, Nicole Brenez m’a proposé « d’écrire pour le premier numéro papier de la revue internationale La Furia Umana, qui s’ouvre par une série de lettres de cinéastes invité(e)s à choisir librement un destinataire avec lequel tisser une relation intime parmi les artistes du passé, du présent, du futur… dans toutes les disciplines, mais surtout le cinéma« 

Quelques mois plus tard, Raymond Bellour a publié, à son tour, la lettre dans Trafic.

Comment j’ai choisi Jacques Tourneur : j’avais vu la plupart de ses films peu de temps avant, ils restaient très présents en moi. Au fur et à mesure que j’écrivais ma lettre à Jacques Tourneur, je voyais des occurrences avec ses personnages féminins, une sorte de coïncidence. Ce qui me m’attire chez Jacques Tourneur… c’est un cinéaste assez fasciné par le fantastique… il nous fait glisser dans un monde qui nous fait regarder le réel avec un autre œil. Nous sommes dans un univers réaliste pour parler de choses tout à fait irréalistes.

You I Tourneur, comme mes autres films, essaie d’aller là où le cinéma ne va pas. Je cherche ce que, par essence, on ne peut pas filmer. Tout le film se joue au montage. Ce film est entièrement réalisé à partir d’images fixes. C’est une composition à partir de détails de photogrammes des films de Tourneur, qui ont servi de matière première pour mon film.

C’est un film sur la formation d’une réalité, le processus d’une métamorphose. Il s’agit d’une lente transfiguration qui déploie une figure, cachée dans la trame numérique de l’image, sur laquelle j’agis pour en révéler l’impalpable substance originelle. Tourneur filmait sur pellicule. Que produit ce glissement de la pellicule à une trame numérique, non prévue par le cinéaste ? Est-ce une mutation de ses images ? Une trahison ? Une régénération ? Le roulement des images dessine peu à peu l’hypothèse d’une femme. Et cette femme pourrait être toutes les femmes, toutes les facettes d’une seule et même femme.

Pour la bande sonore, j’ai voulu plusieurs voix, différentes façons d’interpréter le même texte. Quatre grands acteurs ont répondu au courrier que je leur ai adressé personnellement, et ont accepté de me prêter leur voix : Denis Lavant, Lambert Wilson, Mathieu Amalric, Jacques Bonnaffé. À ma grande surprise, tous les quatre ont accepté de me prêter leur voix. Pour la petite anecdote, je reçois un matin un appel masqué et j’entends « Bonjour, c’est Lambert Wilson« . J’ai failli répondre « Et moi, c’est Sophia Loren » !

Ils m’ont reçue tous les quatre chez eux, j’avais laissé le choix du lieu. J’ai demandé à chacun d’ouvrir et découvrir ma lettre à Tourneur et de la lire très librement, comme s’il en était le destinataire. La lecture a été enregistrée sans répétition.

Une version sonore de chacune de ces quatre voix a été réalisée. L’image étant la même, et la durée de 16 minutes pour chaque film.

Quelque temps après, j’ai proposé au directeur du musée d’art moderne de la ville de Paris, de mettre en œuvre ce film sous la forme d’une grande installation à quatre voix. L’espace muséal se prêtait à l’échelle de ce vaste projet, à sa dimension sonore et visuelle, sa portée à la fois intime et grand public. Le projet d’acquisition a reçu l’unanimité des voix des conservateurs du musée, mais les amis du musée lui ont préféré des sculptures.

Comprenez, cher Manlio, combien je suis touchée que ce film vous plaise autant.

À vous lire.

Bel après-midi à vous.

Marylène

ps :  j’espère que votre problème de boîte mail est résolu. Habituellement, c’est mon nom qui se retrouve dans les spams.

manlio pedrotti     –     15 avril 2021 19:13

À : marylène negro

Bonsoir Marylène,

Cette lettre à Jacques Tourneur est une superbe déclaration d’amour au cinéma, à son sens libérateur (que nous avons évoqué avec Buñuel), à son sens protecteur puisque le cinéma nous fait une âme plus sereine et profonde, et il améliore nos émotions par cette sorte de transfusion dont il est capable comme vous l’avez écrit parfaitement.

La Flibustière des Antilles est un film qui m’est bien rentré dans la peau également et il fait partie des films dont je ne pourrai jamais me lasser. Jean Peters est tellement survoltée dans ce film, et ce personnage féminin me fascine dans son déchirement intérieur, je vous cite encore : « Comment peut-on être diabolique et humaine, monstre et victime ?« 

Comme vous avec Tourneur, je ressens également ce basculement avec vos films, You I Tourneur aura marqué un passage important vers votre cinéma.

Vous écriviez dans un mel précédent que vos films sont très dépeuplés (vous ne le disiez pas tout à fait comme ça), mais il y a toujours une force d’être dans les aspects complexes de votre travail qui se fait bien souvent à partir d’images fixes, alors votre cinéma pourrait être un peu de cet oxymore-là.

Je reviens vers vous très vite.

Je vous souhaite une très belle soirée.

Manlio

manlio pedrotti     –     15 avril 2021 19:19

À : marylène negro, lo thivolle

p.s : Lo Thivolle qui est un des administrateurs et des cinéastes de Dérives m’envoie une contribution importante sur votre cinéma, je le joins ici à notre discussion si vous voulez bien Marylène.

Lo, merci d’envoyer ton message à la suite dans cette discussion. À très vite, et bienvenue à toi…

Manlio

lo thivolle     –     15 avril 2021 19:24

À : marylène negro, manlio pedrotti

Bonjour à vous,

avec toute modestie,

je m’invite dans cette danse,

et vous embrasse,

Lo

Bonjour à vous,

J’espère que là ou vous êtes, ou de là où vous êtes, vous vous portez bien.

Je m’appelle Lo et je fais partie de ce « petit nous » de derives.tv.

J’ai commencé en regardant Daymondes.

C’est assez surprenant, ce geste de filmer des visages entre autres, des actions aussi, qui sont reproduites dans des revues, magazines ou livres d’après ce que j’en ai saisi.

C’est assez surprenant aussi, cette déformation due au geste de manipuler le papier et/ou de désorienter la caméra, qui donne des formes particulières aux images que l’on voit. Qui souvent les déforme, les reforme, crée des mouvements, des espaces et des perspectives.

Cela m’a fait comme une traversée historique, journalistique, esthétique et donc politique, du monde et je dirais d’un monde de maintenant.

Je me demande d’où vous est venu ce désir, ce sentiment de donner à voir ce monde, ces mondes, par ce prisme-là ?

Le prisme d’une caresse étrange, d’une étrange caresse.
 À la fois douce, à la fois rude aussi. Je suis impressionné, et c’est le cas de le dire, par tout ce que cela véhicule, comme sensation à travers un geste si simple, et si libre dans son coût, dans ce que cela compte.

C’est comme si derrière tous cela, il y avait la question d’une histoire des images. Y aurait-il quelque chose de cet ordre-là ? Un « Adieu au langage » aussi ? Car votre cinéma semble loin de la question du langage, du parlé, du verbal !

Il y a ce vent si soudain parfois, comme des rafales, qui soulève les feuilles en temps de tempête, puis se calme en temps de paix. Comme l’histoire et son grand H.

Car il y a de cela. La grande histoire faite de tous ces visages et par moment quelques visages connus ou reconnus, quelques événements, aussi.

Parfois je me dis que si la télé avait fait son boulot, ce sont des choses de cet ordre-là qu’elle aurait faites.

Je ressens comme une désacralisation derrière ce geste, avez-vous eu cette volonté ?

La manière dont la caméra cadre et décadre en plongée ou en contre-plongée et souvent aussi autrement, donne une mise en abîme au propre comme au figuré de ces histoires, de cette Histoire. Comme une forme d’archéologie filmique de quelqu’un(e) qui désire faire ressortir autre chose du document qu’il aurait trouvé par ici et par là. Car on a l’impression de traverser des documents que tous et chacun(e) nous croisons fréquemment. Journaux divers, magazines… mais dans ceux-là il y a eu choix et sélections. Et vous nous les donnez à voir autrement, c’est assez fort tout cela dis donc !

Vous donnez une autre vie à ces images, à ces personnages, à ce qu’ils/elles sont en train de vivre, et même vous leur donnez comme de la vie.

Cela me pose beaucoup la question, de qui regarde quoi. De qui est regardé.

Et puis à la 45è minute je me suis assoupi, sans m’en rendre compte. Car il y a un rythme qui berce dans ce mouvement. Et je m’excuse de n’avoir pas eu la rigueur et la force de tenir, au-delà de l’envie. Cela me pose la question de ce que cela donnerait ailleurs. Est-ce un travail qui se projette dans une salle de cinéma ? Dans une expo ? J’ai envie de poser cette question-là aussi.

Quand je me suis réveillé, c’est comme si le monde était toujours là. Il avait bougé mais il était toujours là… comme si le vent et le souffle le portaient encore et toujours. Et la vie continue…

Et pourtant, il y a quelque chose qui avait changé. Je ressentais que la grande Histoire commençait à prendre le dessus sur les images qui étaient autres. Mais finalement ce n’était pas cela et le maillage continuait à opérer, à être opérant.

C’est chargé et vraiment plein tout ce qu’il y a dans ce travail. Son originalité est déstabilisante comme sa durée. Comment se décide la durée d’un tel travail ?

J’ai comme eu le sentiment que la caméra était fixe, et que dessous défilaient toutes ces images. Comme un procédé ancien d’animation de l’image dont je me serais évoqué celui auquel je pense.

Je me demande lorsque l’on fabrique un film tel que le vôtre, quelle position on adopte vis-à-vis du spectateur. Ou du moins, que peut-on attendre ou espérer de lui/elle ? Selon vous…

Je ressens que plus le film avance plus quelque chose de l’ordre d’un chaos organisé ressort. Comme si le chaos du monde était ce que vous aviez désiré évoquer. Un chaos que l’on caresse… mais un chaos quand même… mais finalement non ! La page se tourne… l’on continue… et la vie continue encore et toujours.

Il y a quand même la question forte de comment l’on regarde. Comment on laisse le regard glisser et ne pas se figer. C’est ici que moi j’y ai trouvé le beau… dans le geste.

Alors oui, à la fin tout se dévoile.

Moi j’ai écrit ces quelques mots, je ne sais pas trop ce que vous en direz, nous verrons. Et je vais attraper un autre de vos travaux, pour aussi ici, tenter d’en dire quelques mots, par désir.

Bien a vous,

Lo

Daymondes

marylène negro     –     15 avril 2021 23:14

À : lo thivolle, manlio pedrotti

Bonsoir Lo,

Bonsoir Manlio,

Merci à tous les deux pour vos messages et bienvenue à vous, Lo, dans ce cercle intime.

Merci également de votre attention, qui me stimule.

L’idée de Daymondes (2012) m’est venue sur une plage normande, le vent marin ce jour-là remuait Le Monde et j’ai alors saisi ma caméra de poche pour filmer ce micro évènement du journal qui se dépliait sous mes yeux, plutôt que les vagues qui s’agitaient quelques mètres plus loin. J’ai continué ce rituel pendant trois mois et filmé à main levée tous les jours des images de l’actualité, de courtes séquences dans Le Monde que je sortais acheter chaque matin. 

Le film est livré dans la chronologie des images tournées et celle des journaux filmés. En ce sens, Daymondes est lui-même un journal, un journal intime si je puis dire. J’ai conservé la pile de journaux, où tout coexiste, pendant que le film, lui, déroule de façon linéaire l’actualité. Il met en mouvement le journal, une façon de faire corps avec le monde, de faire venir les évènements à soi, reçus et restitués dans l’intimité de la lecture.

Le son se compose de trois vents différents, qui surgissent par instant comme des trouées, dans le flux des images d’actualité, une nouvelle chassant l’autre. À la fin du film, un long générique vient dérouler lentement toutes les légendes par ordre d’apparition des images filmées, ce qui permet de retraverser une seconde fois le cours des choses par la lecture. Des mots, sans images, qui remontent l’histoire. Une sorte de remémoration et de commémoration.

Vous dites devant Daymondes, que vous avez ressenti « comme une désacralisation  derrière ce geste« . Mais qu’est-ce qui serait désacralisé ? Le cinéma, dans toute sa mythologie ? Les grands cinéastes regardés comme des saints ? La télé ? Mes films seraient-ils une forme domestique du cinéma, comme la télévision aurait pu/dû en produire, selon vous, Lo ?

Cette notion de « sacré » résonne aussi avec le titre du film : Daymondes/ « Démon » !

J’ai beaucoup ri lorsque vous vous êtes endormi au bout de la quarante cinquième minute du film. Quelle précision !

C’est vrai que la durée de la plupart de mes films a quelque chose d’épuisant pour le spectateur. Il lui faut de l’endurance ! L’épreuve de la durée, la dimension hypnotique, la lenteur, tout est mis en œuvre pour plonger le spectateur dans un état contemplatif, méditatif. Voir un film, ce n’est pas forcément un plaisir, ce peut être aussi une épreuve, une immersion dans laquelle on s’installe, on s’ennuie, on se perd, on se laisse aller à soi-même, jusqu’à la torpeur.

Merci encore à vous, Lo.

Je vous souhaite une agréable soirée à l’un et à l’autre.

Marylène

lo thivolle     –     15 avril 2021 23:12

À : marylène negro, manlio pedrotti

C’est merveilleux

Merci et à bientôt,

Lo

lo thivolle     –     16 avril 2021 19:03

À : marylène negro, manlio pedrotti

C’est vous.

Je me suis dit ou du moins j’ai éprouvé, imaginé qu’il y avait une multitude de marins sur des embarcations de diverses tailles… et que toutes ces questions étaient celles qui les traversaient. À la fois concernant la navigation à choisir. Celle de son bateau et celle de sa vie… et pourtant je sentais que ce questionnement était celui d’une personne en quête de quelqu’un ou de quelque chose.

Ce travail me donne envie de vous demander le rapport que vous entretenez avec le son.

Après deux films que j’ai vus de vous, le travail du son était très minimal, très en retrait.

Ou alors est-ce que l’image est tout ? Quel est ce tout ?

Peu de personne/personnage… quelques images… et je me demande si cela a toujours été le cas. Est-ce une question d’économie de production pour garder un geste libre et pur ? Est-ce une question de cinéma, d’un rapport à la vie ? Comment avez-vous su quel cinéma vous désiriez faire ? Et comment avez-vous négocié avec vous-même vis-à-vis de la réalité de ce dernier ?

La fixité de l’image est époustouflante et sur la durée elle en devient hypnotisante. Je ne regarde plus que ce phare et ne vois plus le paysage. Je me dis que les marins sont aussi comme cela… à chercher le phare pour ne pas mourir et éviter le paysage qui serait synonyme de naufrage. Et que souvent la nature et ses tempêtes les empêchent de voir au risque de mourir.

Est-ce un naufrage sentimental ? Existentiel ? Qui se raconte par ces mots inscrits et apparaissant de plus en plus fort… eux aussi caressés ou caressants ?

Quel est votre phare qui fait que dans la vie, vous ne perdrez pas pied ?

J’habite dans un appart entouré d’HLM, dans un quartier bien brouillant de Marseille, alors il y avait beaucoup de bruit quand j’ai regardé le film.

Qu’est-ce que cela aurait changé selon vous ?

Selon moi, j’aurais plus éprouvé un face à face avec moi-même… avec vos sons par petites touches… quelque chose de l’ordre d’une introspection sentimentale… à m’habiter de questions qui me traversent chaque jour… il y a comme quelque chose de l’ordre d’être prisonnier de soi j’ai ressenti… alors je fuyais dans le paysage immobile.

Au milieu du film, j’ai commencé à me perdre dans les mots, dans ce qu’ils pouvaient raconter, et me suis demandé ce qu’ils racontent, du moins l’intention de leurs mouvements ?

À un moment, ils étaient pour moi comme des éclats de lumières, comme s’ils étaient devenus des rayons de soleil, qui animaient l’image.

Il y a quelque chose que je retrouve comme dans le film précédent, c’est la question de l’hypnotique. À la fois le rythme, la teneur des images, la douceur du son qui à chaque fois me rappelle comme un vent qui pousse dans le dos. Quel est pour vous le rapport entre le cinéma et ce qui serait de l’ordre d’un regard envoutant/envouté ? Mais je ne formule pas très bien la chose, et m’en excuse… l’image mouvement… ici l’image fixe… d’une fixité presque absolue…

Il y a toujours quelques personnes qui nous guident, sont des guides. Livres, ami(e)s, films, paysages… même si c’est nous qui choisissons d’aller à leur rencontre ou pas !

Le phare est devenu un personnage. J’ai eu la mélancolie de sa disparition progressive. Lui qui était si important et nécessaire pour tous ces marins, pour tous les marins que nous sommes à voguer sur cet océan/mer dans lequel il est si aisé de se noyer. Quelle phrase guidera notre horizon maintenant ?

C’est « vous », celui ou celle que je désirais… ceux ou celles vers qui mes pas et mon cœur battant iront.

Puis, j’ai senti qu’il y avait quelque chose qui m’échappait dans la fixité de l’image. Comme une étrangeté dont je ne savais d’où elle venait ; quand j’ai fini le film, et je m’en excuse, j’ai circulé dans l’image en saut de puce et alors j’ai pu voir ! Voir que l’image avait bougé… alors que moi je n’avais rien vu… juste un peu… ces poteaux légèrement et encore… mais surtout le surgissement de cette voiture ; oui j’en reviens à la question de l’hypnotique mais je ne sais pas encore comment formuler ma question… est-ce la question d’un songe ou alors la question de songer à… ce qui sans qu’on le voit se transforme ? Bouge en nous et autour de nous ? Comme un… si fin… si beau…

Voilà quelques impressions,

bien a vous,

Lo

C’est vous

marylène negro     –     17 avril 2021 16:46

À : lo thivolle, manlio pedrotti

Bonjour Lo,

Bonjour Manlio,

Merci pour votre long et beau message, Lo.

À votre question « Comment avez-vous su quel cinéma vous désiriez faire ? Et comment avez-vous négocié avec vous-même vis-à-vis de la réalité de ce dernier ? « , je dirais que chaque fois je fais un film je ne peux pas faire autrement. C’est une question de survie. Au moment où je le réalise, au montage je cherche devant l’écran de mon ordinateur des chemins qui ne seraient pas possibles au cinéma. Et ces chemins me mènent vers un inconnu.

C’est vous (2009) : il y avait seulement un phare sur cette petite route, sa silhouette imposante et silencieuse dans la nuit tombante m’a attirée. J’ai pris deux photos, le même cadrage exactement, la seconde avec les phares d’une auto qui s’avance sur la route. Je ne savais pas à l’avance que j’en ferai un film, comme pour la plupart de mes films. 

C’est vous ce pourrait être l’apparition de ces phares sur la route. Des phrases s’inscrivent dans le paysage, dont l’écriture et la couleur évoquent le phare. Ce texte, c’est la première fois que j’ai écrit à la première personne. Le « je » se confond avec l’unique présence du phare dans l’image. Les mots qui vont et viennent, leur lueur qui s’éclipse selon un rythme régulier et obsédant, c’est le temps nécessaire à la lecture qui a donné la durée du film. 

Devant cette source lumineuse qui se tient droite et rayonne, se sentir perdre pied. Les mots disent un état psychique, qui devient un élément du paysage et qui, en fonction de ce qu’il exprime, est plus ou moins haut ou bas, dans le ciel ou sous la ligne d’horizon. Les phrases interrogent l’image à laquelle elles s’adressent. On est dans l’image au point de la faire devenir soi-même, pris dans une sorte de naufrage que le phare n’aura pu empêcher. La lumière diminue progressivement, le cadre dérive et s’ouvre peu à peu, jusqu’à ce que les phares de l’auto surgissent enfin, pour redonner une lumière à cette image. C’est le surgissement d’une altérité que le titre du film portait sur lui.

La bande son se compose à partir d’une ambiance de vent et d’un appel plus lointain fait de sons de cloches différents, dont j’ai gardé seulement le moment où il s’éteint. Ralentie, cette piste sonore donne le sentiment que quelque chose est en train de battre, de trembler sous le paysage.

Bon week-end à vous.

Marylène

lo thivolle     –     21 avril 2021 09:16

À : marylène negro, manlio pedrotti

Je me rends compte que le cinéma, du moins les gestes, que je fabrique sont, l’on pourrait dire, à un autre extrême du vôtre, et cela me donne une mise en abîme pour accueillir votre travail, chose qui m’est très nourrissante.

Et pourtant, l’autre est toujours au centre, et cela nous est commun.

Dans ce nouveau travail, apparait encore plus forte pour moi la question de la peinture et de la photo. Et je me demandais qu’elle était votre rapport avec ces dernières.

C’est très beau cette forme d’une extrême délicatesse faisant apparaitre et/ou disparaître une image dont on ne sait pas très bien comment elle prend place au vu de celle d’avant et de celle d’après.

Le montage pour vous, est un travail de quel ordre ?

Il y a toujours un travail du son, que je commence à percevoir de film en film. Je dirais que c’est comme s’il n’y avait qu’un son. Que ce dernier apparaissait puis disparaissait et revenait. Comme si cela était un son lointain, à l’origine du monde. Qui a toujours été là. Voire une rumeur de ce dernier. Ici, il y a un son plus artificiel qui vient percer l’espace, le déchirer. Il m’a perturbé et je n’ai su l’accueillir.

Les êtres humains apparaissent comme appartenant à un tout. Il n’y a pas de hiérarchisation de présence dans ce qui serait la composition du monde. Paysage, éléments, être humains, architectures… tout est sur une ligne commune, sur un plan que je dirais commun… comme un aplat avec de nombreux reliefs.

Cela apparaît puis disparaît, et c’est un va-et-vient permanent qui s’inscrit et s’efface.

L’autre est toujours présent dans vos travaux, mais il y a une distance qui ne se franchit jamais ; la distance d’une image, la distance d’un regard ou du temps de ce regard ?

Pour vous le travail que vous faites peut-il autant se voir dans une salle de cinéma que dans une exposition ? Avez-vous une préférence ou non ?

On ne sait jamais ce que l’on va voir et l’on en est toujours surpris, voire en attente. Attente d’une révélation. Qu’est-ce que l’image va nous révéler du monde, et de soi. L’apparition qui se donne à notre regard et comme une ligne de tension, un surgissement d’une grande beauté.

Le monde est là, il est bien là. Impassible et immuable.

Bien a vous,

Lo

marylène negro     –     21 avril 2021 14:34

À : lo thivolle, manlio pedrotti

Bonjour Lo,

Bonjour Manlio,

Merci de vos belles impressions, Lo, ce que vous me dites me parle.

Keramilnadu (2016), c’est la réapparition d’une traversée de l’Inde, du Kerala au Tamilnadu, d’où le titre composé. Le film est une errance qui prend l’allure d’un road movie, un lent travelling latéral tout le long d’une journée jusqu’à la tombée du jour.

C’était mon premier voyage en Inde, passagère, je voyais défiler le paysage et les gens sur la route. Pour saisir des instants fugitifs de l’interminable travelling qui se déroulait sous mes yeux depuis la vitre baissée de la voiture, je capturais avec mon petit appareil photo les gens qui s’en allaient, à pied, à moto. L’espace d’un déclic, des figures passagères ont esquivé la prise de vue, laissant derrière elles des paysages « dépeuplés« . J’ai tout gardé. Les images de Keramilnadu se succèdent dans la chronologie du voyage en un roulement qui amoncelle et fait défiler toutes les traces de passage, où figures humaines, nature et architectures coexistent. Cette suite d’images fixes raconte un périple, une sorte de chemin de croix, un peu comme les stations de la croix dans les peintures d’églises.

Sur la timeline, les images ont été superposées dans des opacités très réduites pour que dans un roulement continuel, les plus souterraines transparaissent au fur et à mesure. L’image donne d’elle-même l’impression d’une peinture, elle est comme l’archéologie d’une durée. Si le film était passé aux rayons X, on pourrait y voir toutes les images contenues dans son épaisseur, comme les repentirs successifs sur une toile. Je me retrouve devant ces strates d’images comme dans un immense champ de fouille. Leur épaisseur, leur mouvement, leurs textures, leurs couleurs, font émerger des figures qui remontent à la surface et s’entremêlent à travers l’horizon qui oscille. En observant le film qui se tramait sous ma main, il m’a semblé qu’il renfermait quelque chose d’un temps éloigné, ses couleurs passées m’évoquaient les cartes postales anciennes de l’Inde, où l’image à certains endroits s’est effacée avec le temps.

Le tohu-bohu des routes en Inde, les klaxons incessants, c’est étourdissant pour les étrangers comme moi inaccoutumés à ce trafic incroyable. J’ai voulu retrouver cette sensation borderline et perturber la bande son de Keramilnadu, en cherchant des effets extrêmes depuis un même petit son d’ambiance. Ce même petit son filant qui trace tout le film, part en trilles inattendus de stridence et qui finit par éreinter aussi le spectateur-passager.

Mes films, je les vois certains en exposition et d’autres se prêtant plus à l’écran de cinéma. Keramilnadu convient autant à une salle de cinéma que projeté en grand à même le mur dans une exposition. C’est une question de durée, dans une exposition le visiteur fait des va-et-vient, il peut circuler comme les personnages du film. Le cinéma, lui, induit une réception linéaire, un début, une durée, une fin, le spectateur est embarqué comme dans la voiture pour un trajet réel. C’est davantage une épreuve de la durée, alors qu’en exposition c’est une expérience de la fragmentation, on peut prélever des choses, des images, des moments.

Belle journée à vous, Lo, et encore merci de votre regard et écoute attentifs.

Un amical salut à vous aussi, Manlio.

Marylène

Keramilnadu

lo thivolle     –     22 avril 2021 10:22

À : marylène negro, manlio pedrotti

Chère Marylène,

Merci a vous pour ces réponses, ces précisions, si riches.

Bien a vous, et à bientôt.

Lo

marylène negro     –     22 avril 2021 11:20

À : lo thivolle, manlio pedrotti

Bonjour Lo,

Je serais curieuse de découvrir vos films, pourriez-vous m’envoyer un lien, s’il vous plaît ?

À très bientôt pour suivre le fil de notre conversation.

Marylène

lo thivolle     –     22 avril 2021 15:04

À : marylène negro, manlio pedrotti

Chère Marylène,

Tu peux trouver quelques-uns des mes essais sur le site de derives.tv, dans constellation au nom de Beuret et Thivolle.

Aujourd’hui j’écoutais de nouveau l’émission, que nous avions faite récemment avec JC Rousseau, et j’ai beaucoup pensé a ton cinéma qui pour moi faisait écho a celui de Rousseau, peut-être pas dans la forme, mais dans un certain rapport incertain à l’image.

As-tu lu le livre qu’il vient de sortir, si beau ?

Je t’en recopie quelques extraits qui m’évoquent aussi ton cinéma.

Bien a toi,

Lo

L’histoire bloque l’image. Elle l’empêche de se projeter dans le libre jeu des correspondances qui donnent réellement vie au film. Comme si l’histoire vampirisait l’image.
*
Ne pas faire écran à la beauté c’est être totalement transparent. Comment le serions-nous de nous-mêmes ?
*
Il n’y a que des repérages. Le film toujours à venir.
*
Les liaisons (raccords) cessent quand paraît la profondeur. En profondeur pas de liaisons, seulement des correspondances.
*
Abandonner radicalement les procédés qui font la grammaire du cinéma établie par des gens d’écriture.
*
Deviner l’histoire. Ne pas l’affirmer. L’affirmation nie l’image.
*
Ce n’est pas par la beauté de ce qu’il montre que le film sera beau. Au contraire la beauté de ce qui est montré peut empêcher la beauté du film. Et de toute façon il ne s’agit pas de montrer.
*
Ne pas forcer les éléments à occuper la place qu’une interprétation préconçue leur attribue. Sous cette contrainte rien ne fonctionne. Le film ne se fait pas. Tout secouer à nouveau pour que le film trouve un dégagement, qu’il ait la liberté d’apparaitre.
*
Si il y a une liaison, qu’elle soit amoureuse.
*
Chercher, ne pas trouver, ne plus savoir ce que l’on cherche et cependant trouver.
*
Pour voir il faut garder la distance, ne pas tenter d’approcher. Le paysage disparait si l’on approche.

marylène negro     –     23 avril 2021 07:36

À : lo thivolle, manlio pedrotti

Bonjour Lo,

Bonjour Manlio,

Merci, Lo, pour les mots que vous avez pris le temps de prélever pour moi dans les pensées de Jean-Claude Rousseau. Son cinéma étrange et beau m’est proche aussi, je vais me procurer son livre.

J’ai commencé hier soir à regarder deux de vos réalisations sur Dérives, et me suis sentie concernée en découvrant votre travail. Ce que j’ai vu et entendu m’a parlé.

Il y a en effet quelque chose de commun dans nos films, c’est l’autre, la place accordée à l’autre, même si celui-ci est plus présent pour vous, bien que figurant rarement à l’image. Vos films sont à l’écoute, attentionnés, je m’y suis sentie bien traitée, comme le sont vos protagonistes. J’ai eu l’impression d’être des leurs.

Rodolphe Olcèse a écrit de mes films qu’ils sont « d’une étonnante hospitalité« , au sens où « nous ne pouvons scruter une même image, ou une même série d’images, sans nous inquiéter de ce qu’elle est pour nous.«  D’une certaine façon, le mot « hospitalité«  s’adresse aussi à votre cinéma, qui implique, rapproche le spectateur, comme un gros plan.

Dans les Mille et une minescette voix off, douce et proche, hésitante dans le noir et qui parle tout bas, en elle se distille lentement la parole interprétée. Votre voix off me fait entrer à tâtons et me procure le sentiment d’être là aussi dans le noir, à écouter avec vous le mineur parler de son travail.

Dans Là est la maison, je me sens discrètement conviée, introduite dans les lieux, tenue un peu à distance des baraquements, les voix off éparses tout autour. Lorsqu’ils apparaissent soudain physiquement, muets, les habitants prennent place, occupent l’image comme ils occupent le terrain. Le film les réunit, les héberge et fête leur communauté joyeuse en une sorte d’hommage silencieux.

Belle journée à vous.

Marylène

marylène negro     –     25 avril 2021 19:57

À : manlio pedrotti

Pour vous, Manlio.

Mon amitié.
Marylène

manlio pedrotti     –     25 avril 2021 00:01

À : marylène negro

Chère Marylène,

J’ai sollicité Nicole Brenez ces jours-ci à propos d’une recherche, j’essaye de retrouver le monteur Philippe Gosselet qui a été l’un des artisans les plus importants de l’œuvre de Jocelyne Saab. Nicole a bien voulu me répondre (mais pour l’instant je n’arrive à rien malgré le conseil de Nicole de contacter l’association des monteurs-associés, il n’est pas dans leur répertoire), et je lui ai parlé de vous également, à quel point j’étais ravi de nos échanges et Nicole a eu la bienveillance de m’envoyer un dossier de presse vous concernant dans lequel il y a un entretien par Rodolphe Olcèse. Vous disiez : « J’étais devenue une biche« .

Je pense à Gaston Chaissac et son art brut, il concevait des masques extraordinaires, et je vis la même émotion avec vous, c’est d’ailleurs la première chose que je vous ai dite sur votre cinéma dont je ressens tout le merveilleux.

Vous parliez plus précisément d’un art rupestre pour Les Biches comme cette image géniale que vous m’envoyez. J’aime profondément cette étrangeté…

Vos messages d’amitié me touchent énormément, je vous en remercie chaleureusement, je vous assure que ça compte beaucoup.

Toute mon amitié.

Manlio

Les Biches

marylène negro     –     1er mai 2021 21:46

À : manlio pedrotti


Pour vous, Manlio.

En amitié,

Marylène

manlio pedrotti     –     2 mai 2021 15:54

À : marylène negro

Chère Marylène,

En 2011, je travaillais encore à l’usine sur des chaînes de production, j’ai essayé de me tirer de ce guêpier toute ma vie, et il y a eu mes vols dans le ciel avec le parachutisme (je m’y suis ruiné financièrement) qui étaient comme des lignes de fuite, et puis la passion du cinéma qui a toujours été là comme transgression, je vivais dans un environnement qui avait le cœur sec.

Je le sais maintenant, le paysage de vos films que vous m’avez proposé d’interroger, c’est celui de l’amitié :

« C’est à la douceur de l’amitié que s’adresse la beauté des œuvres humaines« , c’est une citation de Georges Bataille (Lascaux ou la naissance de l’art), j’ai pensé à ce livre avec cette notion d’art rupestre pour Les Biches. Vous transmettez une émotion forte et intime à travers vos films, une vertu décisive qui est une vertu créatrice dont je me saisis sans tellement de discours savant, je ne viens pas de là comme je vous le disais au début de nos échanges. Ce que je sais sûrement par contre, c’est que votre cinéma va m’accompagner toute ma vie maintenant, et que cette émotion que je vous témoigne finira par devenir un discours plus critique et plus élaboré avec le temps, j’étais vraiment très content que Nicole m’envoie ce dossier de presse.

Faites des gosses (2019) m’a beaucoup touché, j’aime énormément ce film, vous voulez bien m’en parler s’il vous plaît ? Je vous raconte quelque chose sur moi que votre film a refait surgir ? C’était en 2007, mon grand-père était un homme isolé, déprimé, personne ne s’occupait de lui. Des événements dramatiques qu’il subissait m’ont convaincu de tout plaquer (petite copine, boulot) pour le prendre en charge, comme on prend en charge un enfant. J’ai vécu neuf mois avec lui non-stop, il avait retrouvé une certaine joie. Alors que moi j’étais quand même inquiet, plus isolé que jamais. Il était laitier, et puis ensuite ouvrier viticole, il avait fait la guerre du bon côté, dans la résistance (on voit mes grands-parents dans le Vercors dans le film de Le Chanois, Au cœur de l’orage), mais à la fin de sa vie il gobait tous les discours de haine que la télévision transmet notamment, il était sans protection par rapport à ça, il avait de grandes valeurs morales toutefois qu’il m’a transmises. Il a fini par mourir dans mes bras, dans la salle d’attente d’un médecin qui n’a pas bougé le petit doigt pour lui, mais qui a tout de même appelé les secours. J’ai été sapeur-pompier, je connaissais ces situations. Le visage a très vite cyanosé, et je me suis battu un moment, et puis je l’ai laissé partir, émotionnellement c’était quasiment ingérable pour moi, il avait 87 ans. En fait votre film m’a rappelé toutes ces précautions que j’ai prises moi-même pour mon grand-père. Je vous raconte tout ça, c’est un peu lourd à appréhender, j’espère que je n’abuse pas de votre amitié.

D’où proviennent ces dernières photos que vous m’envoyez s’il vous plaît ?

Prenez soin de vous Marylène.

Manlio

Faites des gosses

marylène negro     –     3 mai 2021 21:14

À : manlio pedrotti

Cher Manlio,

Ce que vous me m’écrivez me touche profondément.

Les impressions que vous me livrez sur Faites des gosses me vont droit au cœur. Vous y êtes rentré, et si ce film on ne peut plus intime vous habite, s’il réveille en vous les derniers moments de vie avec votre grand-père, je me dis qu’au fond il aura su dépasser ma propre histoire familiale.

« Faites des gosses«  c’est une expression bien à elle quand ma mère était jeune et que ma sœur et moi la faisions enrager. Le film trame la relation intime que j’ai eue avec elle dans ses vieux jours, alors qu’une maladie dégénérative l’avait rendue peu à peu totalement dépendante. J’allais la voir régulièrement à Grenoble où elle vivait dans sa maison, assistée de tout un petit monde qui se relayait pour pouvoir la garder chez elle, c’était son souhait. 

Je crois que l’écriture de ce film, sa réalisation, m’ont aidée à surmonter ces dernières années très délicates, parfois difficiles. Ma mère, je n’aurais pas voulu la montrer dans ce film, par pudeur certainement, elle-même n’aurait pas aimé cela. Nous parlions peu, les mots lui manquaient de plus en plus. Je m’étais mise à noter des choses qui me revenaient, de courtes phrases où je m’adressais à elle, ainsi que ses réponses dont je retenais le peu de mots qu’il lui restait. Le texte vient s’inscrire comme des évocations dans des images très floues, toutes proviennent de son jardin que j’ai photographié, c’était l’endroit préféré de ma mère, ses couleurs à la fois tendres et vives lui ressemblaient. Seules la séquence de début et celle de la fin, gardées dans leur netteté, attestent que toute la durée intérieure du film a été plongée dans le flou, état fragile et impénétrable proche de celui de ma mère. Dans l’écoulement de cet entrelacement continuel, nébuleux et coloré, un post-it visuel surgit en cut par ci par là. J’ai photographié là où elles se trouvaient toutes ces consignes manuscrites par ma sœur, parsemées un peu partout dans la maison. Ces petits mots introduisent une autre forme de langage, qui vient jouer avec le texte que j’ai écrit. Le son, lui, est un son du dedans, à peine audible, un peu comme une respiration, je l’ai pensé comme une musique intérieure. Par endroit, quelques objets se déplacent et viennent déranger cette continuité quasi silencieuse. Le film se termine sur un crépitement musical de gouttes d’eau, comme si dehors la vie reprenait.

Faites des gosses fait écho de près et de loin à Majeur & vacciné, réalisé en 2013. Un film sur mon père.

Elle et Lui, les deux images que je vous ai adressées, ce sont des enfants et des adolescents croisés en chemin lors de mon premier voyage en Inde. Tous voulaient une photo avec moi, là-bas ma blondeur est une curiosité ! En échange je leur demandais si je pouvais les prendre en photo. À mon retour, j’ai superposé tous les portraits en faisant coïncider les regards, une cinquantaine de fillettes et le même nombre de garçons. Ces deux visages en sont la somme. Un visage de tous les visages.

Prenez soin de vous, Manlio.

Marylène

manlio pedrotti     –     2 mai 2021 15:54

À : marylène negro

Chère Marylène,

En ce moment j’étudie beaucoup Jocelyne Saab (du moins je fais ce que je peux), la cinéaste libanaise décédée en 2019 dont j’ai accès à la plupart des archives autour de son œuvre, et comme vous tout converge vers l’auteur, sa présence totale, vos films dessinent « l’hypothèse d’une femme » (une expression que j’avais relevée dans un de vos mails) où le discours intérieur se dévoile à travers des formes de création très inhabituelles pour moi (mais peut-être pas si inhabituelles que ça pour qu’elles me touchent à ce point) que j’essaie au mieux d’appréhender, et votre amitié m’est précieuse en cela, je vous suis toujours redevable de votre délicatesse et de votre patience à me lire ici.

Je classe toutes ces images que vous m’envoyez, elles sont là comme des talismans, elles me disent assurément quelque chose qui me protège, je me sens vraiment réconforté par votre amitié.

Je vous écris en milieu de semaine pour reprendre ce dialogue sur vos films, pour l’instant je n’ai pas trop de retard sur l’objectif fixé de faire une proposition de films et de commentaires à mes amis pour inscrire vos films sur Dérives, et il faut que celle-ci vous convienne avant tout évidemment.

À très bientôt Marylène, je vous souhaite une belle soirée.

Toute mon amitié.

Manlio

marylène negro     –     18 mai 2021 21:48

À : manlio pedrotti

Bonsoir Manlio,

Merci de vos mots en réponse à mes images.

Je me disais ces derniers jours que notre correspondance pourrait paraître dans Dérives avec mes films, il y circule une belle énergie, et nos propos très personnels reflètent bien la teneur de mes films. Vie et cinéma y sont mêlés.

Votre manière particulièrement sensible, chacun avec son tempérament, d’approcher mon travail, de « marcher à mes côtés » comme vous le disiez, m’amène également à écrire certaines choses pour la première fois. De plus, je trouve que le long déroulé de nos courriels se prête pleinement à la lenteur de mes films. Où et comment on accompagne quelqu’un, c’est aussi une excursion que nous faisons ensemble.

Je vous dis cela, Manlio, pour que vous y pensiez de votre côté, sachant bien sûr que la décision de cette publication vous appartient à vous et l’équipe de Dérives.

Vous me direz.

Bien à vous.

Marylène

manlio pedrotti     –     19 mai 2021 01:08

À : marylène negro

Bonsoir Marylène,

C’est une proposition plutôt inattendue, alors essayons si vous voulez. Guidez-moi, si vous prenez l’initiative de la proposition que nous pourrions tenir pour présenter de la meilleure façon vos films sur Dérives. Je suis content que vous m’écriviez ainsi… Je tiens beaucoup aux films sur lesquels nous avons échangé, et j’aimerais qu’ils fassent partie de la sélection que nous pourrions présenter sur Dérives si vous êtes d’accord. Je n’ai pas encore vu les films qui concernent vos échanges avec Lo, mais j’ai bien évidemment imprimé tous vos échanges…

Toute mon amitié.

Manlio

marylène negro     –     20 mai 2021 17:50

À : manlio pedrotti

Bonjour Manlio,

Un petit mot pour vous dire que je vais d’un jour à l’autre vous faire une proposition pour la mise en page de nos conversations mel, que j’ai répertoriées, celles de Lo aussi bien sûr.

Je reviens vers vous très vite.

Mon amitié

Marylène

manlio pedrotti     –     20 mai 2021 19:00

À : marylène negro

Bonjour Marylène,

Votre initiative me convient parfaitement, sans trop oser vous demander cet effort là d’ailleurs, je pense que j’avais besoin d’être guidé davantage dans cet échange avec vous, on ne peut pas s’embarquer à la légère dans votre cinéma, si nous parlons de votre travail dans son ensemble qui me paraît colossal et passionnant. J’en ai pris rapidement conscience d’ailleurs, je ne pouvais absolument pas prétendre à cerner votre tempérament d’artiste, à toucher sérieusement à l’épaisseur de votre travail avec le peu de préparation que j’en avais quand nous avons commencé à dialoguer dans l’improvisation la plus totale. J’ai néanmoins saisi de vous quelque chose d’important je crois, dans cette rencontre tout à fait amicale. Je suis toujours là, attentif et très soucieux de vous être utile pour bien inscrire vos films sur Dérives. Il me serait assez insupportable d’être négligent.

Bien à vous.

Manlio

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