Propos de Abbas Kiarostami

thumb image
Extraits du livre de Jean-Luc Nancy, L’Évidence du film, 2001

Photographie de Abbas Kiarostami

La puissance des images

Il m’arrive de penser : comment faire un film où je ne dirais rien ? Si des images peuvent donner une telle force à l’autre pour les interpréter, et tirer un sens que je ne soupçonnais pas, alors il vaut mieux ne rien dire et laisser le spectateur tout imaginer.
Quand on raconte une histoire, on ne raconte qu’une histoire et chaque spectateur, avec sa propre capacité d’imagination, entend une histoire.
Mais quand on ne dit rien c’est comme si on disait une multitude de choses.
Le pouvoir passe au spectateur. André Gide disait que l’importance est dans le regard, et non dans le sujet. Et Godard dit que ce qui est sur l’écran est déjà mort. C’est le regard du spectateur qui lui insuffle la vie.

La poésie

Pourquoi la lecture d’un poème excite notre imagination et nous invite à participer à son achèvement. Les poèmes sont sans doute créés pour atteindre une unité malgré leur inachèvement. Quand mon imagination s’y mêle, ce poème devient le mien. Le poème ne raconte jamais une histoire, il donne une série d’images. Si j’ai une représentation de ces images dans ma mémoire, si j’en possède les codes, je peux accéder à son mystère.
L’incompréhension fait partie de l’essence de la poésie.

A propos d’un sujet de dos

Le visage est invisible, le regard aussi. Il nous faut donc deviner qui elle est, quelle est son origine sociale à l’aide d’autres éléments – ses vêtements, sa coiffure, l’épingle qu’elle porte dans ses cheveux. Ces signes ont un fort pouvoir d’évocation et, en même temps, ne nous contraignent pas à retenir un visage particulier. Comme rien n’est défini. Tout est en devenir constant.

Le cinéma comme art

Si on considère le cinéma comme un art, son ambiguïté, son mystère sont indispensables. Une photo, une image peut avoir un mystère car elle donne peu, ne se décrit guère. Vous dites qu’une image ne représente pas, ne se donne pas en représentation mais annonce sa présence, invite le spectateur à la découvrir.

Vers un nouveau cinéma

Je ne supporte pas le cinéma narratif, je quitte la salle.
Le seul moyen d’envisager un nouveau cinéma c’est de considérer d’avantage le rôle du spectateur. Il faut envisager un cinéma inachevé et incomplet pour que le spectateur puisse intervenir et combler les vides, les manques. Au lieu de faire un film avec une structure solide et impeccable. Il faut affaiblir celle-ci – tout en ayant conscience qu’on ne doit pas faire fuir le spectateur ! La solution est peut-être d’inciter justement le spectateur à avoir une présence active et constructive. Je crois d’avantage à un art qui cherche à créer la différence. La divergence entre les gens plutôt que la convergence où tout le monde serait d’accord. De cette manière, il y a une diversité de pensée et de réaction. Chacun construit son propre film.
_
_

Extraits du livre, Jean-Luc Nancy, L’Évidence du film. Abbas Kiarostami, Yves Gevaert Editeur, Bruxelles, 2001.
_
_

Propos extraits de l’entretien publié dans le journal L’humanité, mai 2004

D’abord tout le monde est plus à l’aise devant une caméra vidéo ou digitale parce qu’il y a moins de techniciens. Cette caméra est comme un pinceau pour un peintre. C’est un outil d’artiste. Mais c’est vrai que ce sont souvent ces accidents qui donnent de bons moments dans les films. En photographie, c’est pareil. J’aime les photos où, à la dernière seconde, quelque chose d’inattendu se passe. Quand je prends une photo, je n’attends pas l’ » accident  » et je le provoque encore moins, mais lorsqu’un élément arrive, surtout vivant, il est bienvenu. Il faut le recevoir. Je ne sais pas qui a dit :  » Ne cherches pas, attends !  » Il faut d’abord croire que celui qui cherche trouve pour ne plus chercher et finalement trouver. Il faut déjà avoir une certaine maturité pour comprendre cela.