Leur peur de l’image

Lettre de Jean-Luc Godard à Jean-Pierre Rassam, 1977

Du fait qu’ils ne peuvent en voir les limites, et que ça les rassure, les habitants de la ville pensent de même que le langage ne dépasse pas la limite de leurs corps, qu’il est logé à l’intérieur et qu’ils sont donc les maîtres de ses mouvements.

C’est ainsi que l’habitant des villes a ceci de particulier qu’il parle quasiment tout le temps au général.

Il n’hésitera pas à juger un événement lointain de son corps comme s’il faisait partie de son paysage intérieur. Il saura avec certitude dans les trois heures que la Chine a envahi le Vietnam, mais il lui faudra plusieurs jours, et encore, pour être sûr qu’il n’a pas attrapé la chtouille.

De là, leur peur de l’image, et chez les gens de cinéma logés pour la plupart dans les grandes métropoles, l’obligation d’imaginer à partir d’un scénario.

Je comprends maintenant pourquoi le centre du cinéma algérien et la Sonatrach ont eu peur de notre projet sur le peuple saharoui, le peuple horizontal dont l’horizon n’est pas bouché.

Et je comprends que chez Gaumont aussi ils ont eu peur quand il a été vraiment question d’investir dans des centres de production, même un seul, mais décentralisé. Quand il a été question que la diffusion soit une réponse à la production et pas des ordres.

Une revue de cinéma, où ceux qui font des films donneraient de temps en temps leur position, comme des navires de commerce divers sur l’océan, il faut dire que je n’en ai pas encore rencontré beaucoup.