Etant Donnés – Une théologie de la forme

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Entretien entre Etant Donnés et Yvan Etienne, 2000

Yvan Etienne : Etant Donnés, de par votre nom et l’orthographe de celui-ci vous faites référence à l’ œuvre de Marcel Duchamp: quel est pour vous le lien qui existe entre le contenu de cette œuvre et votre travail ?

ETANT DONNÉS : Nous avons choisi le nom d’Etant donnés en référence évidente à la pièce de Marcel Duchamp, pensant pouvoir établir une sorte de continuation lyrique et dramatique aux potentialités plastiques de cette œuvre.
Le spectateur est en effet placé dans nos spectacles dans la même position que le regardeur face à l’ œuvre de Duchamp, comme un voyeur, un gouffre séparant celui-ci de l’action se déroulant sur scène.

Au delà de cette interprétation, y-a-t’il pour vous un autre sens dans l’expression Etant Donnés ?

Le second sens serait celui de l’être et du don, ETANT DONNÉS; je suis, je donne, je ne peux donner que ce que je suis, considérant le « je suis » comme le Tout, considérant l’univers comme inclus dans l’être de l’homme.

Le troisième sens est celui d’un nom qui ne signifie rien par lui-même si ce n’est une introduction à ce qui suit, un nom qui nous libère de la prédestination du nom, et nous laisse libre de le remplir par nos œuvres et notre travail, libre de donner sens à ce nom.

Qu’implique cette séparation d’avec le public ?

Nous ne sommes pas intéressés par la communication. Ce qui nous intéresse c’est l’inspiration et non l’expiration. Pour pouvoir inspirer il faut tout d’abord pouvoir expirer, donc c’est expirer un certain état du corps pour créer un vide, ce vide crée une tension d’aspiration qui permet a un « je ne sois quoi«  de combler ce vide, ce « je ne sois quoi«  prend alors la forme de l’enveloppe qui contenait ce vide et ce vide maintenant plein de ce « je ne sois quoi«  devient donc finalement un plein, mais un plein différent du plein préalable. C’ est que se crée la polarisation poétique entre nous et le public.
Si nous considérons que l’esprit est la matière et la matière l’ esprit, il devient donc possible de ressentir et d’ expliciter des processus relevant classiquement de la catégorie des « sensations spirituelles« , en termes de formes, surfaces, volumes, tensions, pressions.
La nature a horreur du vide. Tout vide tend a être comblé, ceci est la grande loi physique et spirituelle, la pneumatique de l’amour. Nous ne faisons qu’obéir à cette loi.

Qu’entendez vous par un certain état du corps ?

Cet état du corps est une mise en condition qui ne s’effectue pas avant le spectacle mais pendant celui-ci, c’est à dire que les premiers mots clamés sont une sorte de clef magique, puisque l’ on considère le mot comme une concrétion sonore de l’être du monde réel, un agrégat sonore de sens. Le mot révélerait en quelque sorte le sens caché et ultime du monde, le sens latent, qui ne peut être dévoilé que par le mot. Les premiers mots du poème sont cette clef magique qui crée cette évacuation de l’état plein du corps, de corps pensant et rationnel, de corps ancien puisque déterminé par la mémoire, c’est à ce moment qu’il y a aspiration de ce “je ne sais quoi« . Ce je ne sais quoi«  c’est quelque chose qu’on ne peut nommer parce qu’ on ne veut pas en connaître le nom.
A partir du moment ou je le nommerais, ce serait quelque chose qui serait mort et qui ne pourrait plus fonctionner comme principe d’inconnaissance, car la clef de tout est le mystère, un puits de mystère.
Dans un puits, il est difficile d’apercevoir le fond mais on sait que pourtant, là, réside la source. Cette puissance c’est cela. Il faut que le mystère reste le mystère.
Quand je parle d’aspiration, j’aspire l’âme des spectateurs, c’est à dire que je compte sur leurs âmes pour venir combler mon vide. Quand je dis leur âme je ne dis pas leur esprit. C’ est leur forme que j’attire pour venir combler ce vide.
Mettre en présence la vie c’est mettre en présence la mort, créer
une surface d’existence dans le film ou dans le spectacle, entre nous et les spectateurs, qui est l’espace même de la poésie, un dévoilement qui rend l’homme libre.

Contrairement à certaines expériences théâtrales contemporaines vous tenez donc à conserver, comme dans le théâtre classique, ce gouffre, comme étant l’endroit où vous vous perdez et où se perd le spectateur ?

Ce gouffre marque une distance. Dans une église, entre la nef et le chœur il y a toujours un seuil. Ce seuil marque une différence d’état, d’un coté le monde, de l’autre le sacré.

Il y a l’espace de la poésie, qui est sacré et l’espace du public. Nous ne voulons pas nous mettre à la portée du public, ce que nous voulons c’est nous élever, et c’est au public de nous rejoindre dans ce vol.

Qu’est-ce qui détermine la sacralité de la poésie ?

Il faut tout d’ abord distinguer la poésie du poème. La poésie est ce que le lecteur expérimente a la lecture du poème, son déploiement, son moment physique.
Le poème est la parole restauré e dans son rôle souverain, dans son rôle de créateur de monde ? Dire, non pour communiquer, mais pour exister et porter a l’existence.
Je pense qu’au début la parole ne fût que poétique, chaque mot étant générateur et entretenant une relation érotique avec les objets du monde, puisque consubstantiels à celui-ci, en tant que concrétions sonores de l’être du monde (il faut remarquer que l’être parle aux hommes d’une manière plurielle).
A l’avènement du nihilisme, qui ronde la séparation « épidermique«  de l’homme et de Dieu, celui-ci restant dorénavant en retrait, l’ objet d’une quête et d’une volonté consciente et ne se révélant plus comme une grâce permanente, illuminant et déterminant chaque action de la vie des hommes; dans un monde où la question de Dieu ne se posait point, puisque totalement insensée, la parole qui était mouvement dans le mouvement, s’est adressée alors sur le mode de la communication, l’avènement de cette dernière se conjuguant avec l’apparition de l’ idée de liberté humaine, face à la loi de Dieu.
La poésie qui était jusqu’ alors invisible, comme l’ eau dans l’ eau, a dû se « coaguler«  pour pouvoir réagir comme corps résistant a la volonté de reconquête du poète, c’ est à dire a ce que l’ on nomme « l’inspiration poétique« .
Cette coagulation a correspondu à l’ opacification du sens réel et étrique des mots, celui-ci se cachant dorénavant dans leur cœur. L’acte poétique se ronde sur une croyance « idyllique«  en un Âge d’Or, une permanence de l’ ordre sacré qui résiderait en quelque sorte dans la doublure du monde.
C’ est un acte de foi donc un acte de violence.

Votre travail tendrait done vers une communion ?

Une catharsis, une communication magique s’instaure avec le public et il y a communion, intégration dans I’Un, à travers l’ artiste qui est sur scène, vers l’unique existant, entre l’ artiste et le public. L’ artiste est le passeur, l’intercesseur, un Hermès aux pieds ailés, et cette distance qui n’est peut-être pas délimitée physiquement, mais en tout cas, dans notre théâtre, marquée par la violence extrême des lumières, du son et de l’action, ce qui peut créer au premier abord une répulsion ou un mouvement de fuite, permet en fait de marquer un territoire, nous occupons ce territoire. Nous avons conquis une forteresse poétique et en même temps nous dévoilons à travers les lucarnes du donjon, un cœur, un corps de beauté, que les gens de l’ extérieur désirent posséder. Clamer des poèmes qui ne disent que la beauté mais sous une forme terriblement violente, comme si pour dire « je t’aime«  je lançais une pierre au visage. C’est alors au spectateur de franchir le mur pour apercevoir cette beauté. Si le public ne commet pas cet acte de transgression, s’il ne réagit pas, il fuit, et la forteresse lui échappe, parce que rien n’est donné.
Il n’y a pas de connaissance sans effort, sans travail, done nous créons les conditions du travail.

Qu’est ce que nous dévoilerait cet acte de transgression ?

Cet acte permet d’ évacuer le « je suis«  pour le je ne sois quoi«  qui prend la forme du je suis«  qui a été évacué. Plus tu vas vers l’ être et plus il se voile. L’ être ne marque sa présence que par éclats. C’ est comme la vie, elle est une étincelle dans la durée de l’univers et surtout je ne veux pas savoir ce qu’il y a derrière.

Il n’y pas la volonté de maîtriser ce mystère?

On ne cherche pas à cerner le mystère, c’ est le mystère qui nous possède, c’ est lui qui nous fait agir.
Je ne crois pas en Dieu, c’est Dieu qui croît en moi.

Vous seriez les récepteurs/émetteurs de ce
mystère ?

Oui, médium, c’est à dire au milieu. Nous établissons le lien.

Ce lien serait donc présent dans toutes les choses qui nous entourent?

Oui, nous pensons que les choses ne sont pas isolées les unes des autres, et que le monde n’est qu’un réseau d’interférences, de vibrations de matières plus ou moins subtiles, allant de la pierre jusqu’à l’air et l’ether. Une sorte d’écologie globale, en quelques sorte, où les inductions d’ondes de formes, les forces gravitationnelles mais aussi les voix, les paroles et les sons sont tous reliés et signifiants.
Mais quel est la substance de ce lien, de ce facteur universel d’interactions ? C’est l’Esprit, conçu comme séparation absolue.
Hegel en a donné une magnifique définition: « l’esprit n’est rien de séparé, ni de la matière, ni de la nature, ni du corps, ni de la contingence, ni de l’événement parce qu’il n’est lui-même rien d’autre que la séparation « .

Ce serait un tout qui prendrait des formes différentes a chaque fois.

Oui car la forme est indépendante de la matière et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme.

Qu’est ce qui constituerait la forme?

L’âme. Elle est la forme. Saint Thomas d’Aquin a dit: « l´âme est la forme du corps« . C’ est à dire, je vois ta forme, je vois ton âme. L’essence la plus intime, c’ est à dire la chose qui t’ appartient en propre et qui à la fois ne t’appartient pas, car celle-ci n’ est en effet, spirituellement parlant que le reflet polarisé de la lumière blanche divine dans un prisme, le corps; la forme donc, surface intermédiaire entre la lumière polarisée intérieure et la lumiere extérieure, cette enveloppe c’est ton essence. L’essence, le sang. Le fond c’est la forme et les choses ne peuvent être fixées. A partir de ce moment là le concept devient un devenir, un devenir dialectique qui retourne au mystère.
Le mystère c’ est ce savoir su, mais non vu, qui te fait aller vers.

Interview Yvan Etienne / ETANT DONNÉS
le 8 avril 2000
la Bérarde, parc des Ecrins

www.etant-donnes.com