Conversation entre Artavazd Pelechian et Jean-Luc Godard

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Paris, le 2 avril 1992

Fin de l’entretien paru dans le journal Le Monde

Les saisons, film de Artavazd Pelechian, 1972

Jean-Luc Godard : Comme je suis assez
pessimiste, je vois la fin des choses
plutôt que leur début. Pour moi, le
cinéma est la dernière manifestation
de l’art, qui est une idée occidentale.
La grande peinture a disparu, le grand
roman a disparu. Le cinéma était, oui,
un langage d’avant Babel, que tout le
monde comprenait sans avoir besoin
de l’apprendre. Mozart plaisait aux
princes, les paysans ne l’entendaient
pas. Alors qu’un équivalent
cinématographique de Mozart,
Chaplin, a plu à tous le monde.

Les cinéastes ont cherché quel était
le fondement de l’unicité du cinéma,
une recherche qui est, elle aussi, une
attitude très occidentale. Et c’est le
montage. Ils en ont parlé beaucoup,
surtout dans les époques de
changement. Au vingtième siècle, le
plus grand changement a été le
passage de l’empire russe à l’URSS;
logiquement ce sont les Russes qui
ont le plus progressé dans cette
recherche, simplement parce que,
avec la Révolution, la société était en
train de faire du montage entre avant
et après.

Artavazd Pelechian : Le cinéma s’appuie sur trois
facteurs : l’espace, le temps, le
mouvement réel. Ces trois éléments
existent dans la nature, mais, parmi
les arts, seul le cinéma les retrouve.
Grâce à eux, il peut trouver le
mouvement secret de la matière. Je
suis convaincu que le cinéma est
capable de parler à la fois les langues
de la philosophie, de la science et de
l’art. Peut-être est-ce cette unité que
cherchaient les anciens.

Jean-Luc Godard : On retrouve la même chose
en réfléchissant à l’histoire de l’idée
de projection, comment elle est née et
a évolué jusqu’à s’appliquer
techniquement, dans les appareils de
projection. Les Grecs en avaient
imaginé le principe, la fameuse
caverne de Platon. Cette idée
occidentale, que ni les bouddhistes ni
les Aztèques n’ont envisagée, a pris
forme avec le christianisme, qui
repose sur l’espoir de quelque chose
de plus grand.

Ensuite vient la forme pratique, les
mathématiciens qui, toujours en
Occident, ont inventé la géométrie
descriptive. Pascal y a beaucoup
travaillé, avec encore une arrièrepensée
religieuse, mystique, en
élaborant ses calculs sur les côniques.
Le cône, c’est l’idée de projection.

Après, on trouve Jean Victor
Poncelet, savant et officier de
Napoléon. Il a été en prison en
Russie, et c’est là qu’il a conçu son
Traité des propriétés projectives des
figures, qui est la base de la théorie
moderne sur la question. Ce n’est pas
par hasard s’il a fait cette découverte
en prison. Il avait un mur en face de
lui, et il faisait ce que font tous les
prisonniers, il projetait. Un désir
d’évasion. Comme il était
mathématicien, il en a écrit la
traduction en équations.

A la fin du dix-neuvième siècle est
venue la réalisation technique. Un
aspect des plus intéressants est qu’à ce
moment le cinéma sonore était prêt.
Edison est venu à Paris présenter un
procédé qui utilisait un disque
synchrone de la bande image, c’était
déjà le principe de ce qu’on fait
aujourd’hui dans certaines salles en
couplant un disque compact avec le
film pour avoir un son numérique. Et
ça marchait ! Avec des imperfections,
comme les images d’ailleurs, mais ça
marchait et on aurait pu améliorer la
technique. Mais les gens n’en ont pas
voulu. Le public a voulu le cinéma
muet, il a voulu voir.

Artavazd Pelechian : Lorsque le son est finalement
arrivé, à la fin des années 20, les
grands cinéastes comme Griffith,
Chaplin ou Eisenstein en ont eu peur.
Ils ont estimé que le son était un pas
en arrière. Ils n’avaient pas tort, mais
pour d’autres raisons que ce qu’ils ont
cru : le son n’est pas venu gêner le
montage, il est venu pour remplacer
l’image.

Jean-Luc Godard : La technique du parlant est
venue au moment de la montée du
fascisme en Europe, qui est aussi
l’époque de l’avènement du speaker.
Hitler était un magnifique speaker, et
aussi Mussolini, Churchill, de Gaulle,
Staline. Le parlant a été le triomphe
du scénario théâtral contre le langage
tel que vous en avez parlé, celui
d’avant la malédiction de Babel.

Artavazd Pelechian : Pour retrouver ce langage,
j’utilise ce que j’appelle les images
absentes. Je pense qu’on peut entendre
les images et voir le son. Dans mes
films, l’image se trouve du côté du
son et le son du côté de l’image. Ces
échanges donnent un autre résultat
que le montage du temps du muet, ou
plutôt du  » non-parlant « .

Jean-Luc Godard : Aujourd’hui, l’image et le
son sont de plus en plus séparés, on
s’en rend encore mieux compte à la
télévision. L’image d’un côté, le son
de l’autre, et ils n’ont pas de rapport
entre eux, pas de rapports sains et
réels. Ils n’ont que les rapports de la
politique. C’est pour ça que dans tous
les pays du monde la télévision est
entre les mains des politiques. Et
maintenant, les politiques s’occupent
de fabriquer un nouveau format
d’image (la soi-disant haute définition),
un format dont, pour
l’instant, personne n’a besoin.

C’est la première fois que des
instances politiques s’occupent de
dire : vous verrez les images dans ce
format-là, à travers cette fenêtre-là.
Une image qui aura d’ailleurs la forme
d’un soupirail, cette petite chose au
ras des trottoirs . C’est aussi la forme
d’un carnet de chèques.

Artavazd Pelechian : Je me demande ce que la
télévision a apporté. Elle peut liquider
la distance, mais seul le cinéma a la
possibilité de se battre véritablement
contre le temps, grâce au montage. Ce
microbe qu’est le temps, le cinéma
peut en venir à bout. Mais il était plus
avancé sur cette voie avant le parlant.
Sans doute parce que l’homme est plus
grand que la langue, plus grand que
ses mots. Je crois plus l’homme que
son langage.

Entretien mis en forme par Jean-Michel Frodon pour le journal {Le Monde}.