Si le soleil ne revenait pas, un entretien avec le cinéaste Claude Goretta

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Propos recueillis par Yves Tenret, Voir n°42, septembre 1987

CLAUDE GORETTA OU LA QUETE DU NOIR/BLANC DANS LA COULEUR.

DANS UN PETIT VILLAGE DE MONTAGNE, PERDU AU FOND D’UNE VALLÉE, UN VIEIL HOMME, PROHÈTE ET SORCIER, ANNONCE LA FIN DU MONDE. D’APRÈS SES CALCULS, LE SOLEIL NE REVIENDRA PAS ET LE VILLAGE S’ENFONCERA DANS UN HIVER DÉFINITIF. CLAUDE GORETTA PRÉSENTE AUJOURD’HUI SON DERNIER FILM, INSPIRÉ DU ROMAN DE CHARLES-FERDINAND RAMUZ « SI LE SOLEIL NE REVENAIT PAS ». AVEC, POUR PRINCIPAUX INTERPRÈTES, CATHERINE MOUCHET, CHARLES VANEL ET PHILIPPE LÉOTARD.

Yves Tenret • Qui a choisi ce texte de Ramuz ?

Claude Goretta : C’est moi. J’ai toujours choisi les textes et les sujets. A une exception près : « La Dentellière ». On me l’a proposé, j’ai dit non. Ensuite on m’a dit: «Relis-le. Tu verras, c’est pour toi ». Et en le relisant, j’ai effectivement réalisé que c’était tellement proche de ce que j’avais en moi que j’en avais peur. Sinon c’est toujours moi qui choisis les thèmes ou les textes en l’occurrence. C’est le deuxième Ramuz que je fais. J’en ai fait un, il y a vingt-deux ans, « Jean-Luc persécuté », en noir et blanc. J’avais hésité entre « Jean-Luc persécuté » et « Si le Soleil ne revenait pas ». Je trouvais que le thème du deuxième était trop difficile. C’est un sujet symphonique. Les leitmotive disparaissent et réapparaissent. C’est une œuvre à plusieurs voix. C’est la chronique d’un village qui est momentanément plongé dans l’angoisse de la fin du monde par les prédictions d’un vieux monsieur…

• J’ai lu le texte. Est-ce un bon scénario?

Si je l’ai choisi c’est que je pensais que c’était le bon scénario pour moi.

• Le narrateur occupe la place de la caméra.

Le problème n’est pas de savoir où se trouve le narrateur. Le problème, c’est de savoir si un texte nous inspire ou pas ! Quand Feyder disait: «Moi, je pourrais faire un film d’après le Code des obligations », c’est qu’il y avait peut-être dans le Code des obligations des passages qui pouvaient le faire rêver. Moi, si je n’arrive pas à rêver sur un texte, je ne peux pas faire un film !

• Le texte m’a semblé être un bon scénario.

Chez Ramuz, le grand piège, c’est de ne pas sombrer dans l’illustration des états d’âme à travers le paysage. Il faut savoir s’il y a des personnages – et il y a des personnages magnifiques dans l’œuvre de Ramuz. Ce sont des personnages finalement très modernes parce qu’ils dérapent. On dirait aujourd’hui que ce sont des «paumés». Ce qui est beau, c’est qu’il les a choisis chez les hommes de la terre. Que ce soit à la campagne vaudoise ou dans la montagne valaisanne, il a trouvé ses personnages qui sont à la fois habités et qui ont un vertige. Ils sont habités par un rêve non réalisé, par le non-accompli ou bien par un pari qui leur fait faire l’erreur fondamentale qui les conduit à leur perte. C’est ça que je trouve très beau dans l’œuvre de Ramuz. Ce sont les gens de la terre et de la montagne et non pas les intellos citadins qui vivent ces vertiges.

•Ils sont philosophes, les paysans de Ramuz…

Philosophes, oui et non. Ils subissent. Si vous prenez Jean-Luc dans « Jean-Luc persécuté » et le garçon savoyard dans « Le Garçon savoyard », le vieux pêcheur dans « La beauté sur la terre », qu’est-ce qui se passe ? C’est peut-être helvétique… Ils pensent que la première solution à la vie de l’homme, c’est la femme, c’est le couple, c’est former un couple. Et quand le couple se déglingue, c’est le grand vertige. L’homme devient fou. Il se suicide et avant de se suicider, il met le feu aux habitations. Donc ce ne sont pas des gens qui philosophent. Il ne faut pas confondre les textes. Dans les romans, il y a des moments où tout d’un coup ils sont inspirés ! Mais c’est très proche d’une perception primitive de l’ensemble des éléments. La nature, et l’homme dans la nature. L’homme dans sa solitude. C’est très primitif. C’est ça que je trouve beau et fort !

• Les paysans parlent comme chez Ramuz ?

Vous avez beaucoup écouté parler les paysans ? Moi, j’ai écouté parler des bergers des Causses pendant deux après-midi en hiver, entre Noël et Nouvel An. Je vous assure que c’était très beau. Ça partait de leur réalité mais tout d’un coup, ça prenait une dimension qui était poétique mais qui était philosophique aussi. Eux ne savent pas que c’est de la philosophie ! C’est le vécu qui passe, qui devient philosophique.

• Avez-vous conservé l’arrière-fond historique, 1937, la guerre d’Espagne ?

Oui, c’est conservé. C’est évident.

• En 1933, Ramuz, sur le tournage de « Rapt » par Kirsanoff, n’apprécie pas le sourire «pâte dentifrice» de l’actrice principale. Dans votre film, les actrices sont-elles maquillées ?

Non… Maurice Clavel, quand il a vu « Jean-Luc persécuté », a dit : «C’est un des premiers films que je vois où les personnages ne sont pas maquillés».

• Les dialogues, tels quels aussi ?

Non. Ils sont parfois conservés ou ramassés mais vous ne pouvez pas laisser les dialogues tels quels.

• Ils ont vieilli ?

Non, pas forcément. Un dialogue se déroule sur dix pages et quelquefois, il faut le reconsidérer. De toute façon, un film c’est un film. Il faut trahir pour être le plus honnête possible. Il ne faut pas simplement prendre Ramuz et le maintenir intégralement. Il faut suivre ses personnages et aller au-delà de ce que Ramuz en fait dans son roman. Moi, c’est comme ça que j’ai travaillé. J’ai ajouté des scènes… Parce que, dans « Si le soleil ne revenait pas », Ramuz abandonne des personnages. Augustin, par exemple, il est vraiment inexistant. Il est nul. Il n’est pas satisfaisant pour Isabelle. Avec sa pudeur de montagnard, il le fait comprendre en parlant des autres, en parlant d’Arlettaz. Puis, quand elle va sur la montagne, après lui avoir proposé de venir avec elle, sauf erreur, je crois que c’est dans le roman, en tous cas c’est dans le film… Je ne me souviens plus. J’assimile le roman et après je rêve. C’est aussi comme ça que j’ai travaillé sur « La Dentellière ». Je ne savais plus ce qui appartenait à Pascal Lainé ou ce que je lui avais proposé. C’est après… Il a tout un travail d’assimilation. On dévore puis on rejette. Mais là, Ramuz avait donc abandonné le personnage d’Augustin et ça m’intéressait de savoir ce qu’il devenait… Il va continuer de vivre avec cette femme et cette femme ne va pas le tromper. On ne trompe pas si facilement les gens à la montagne. Le génie de Ramuz, c’est de percevoir peut-être, comme ça, de loin, dans les conversations de bistrot, des individus et puis de rêver et d’écrire un texte… La grande difficulté de l’adaptation de Ramuz, que ce soit dans « Jean-Luc persécuté » ou dans le dernier, c’est de ne pas essayer de trouver une équivalence photographique des paysages. Mais que les paysages soient à l’intérieur des gens. C’est des paysages mentaux pour moi… Alors il n’y a pas de brouillard. On ne le voit quasiment jamais, le brouillard ! On le voit au début. On passe à travers le brouillard et on voit que le village est dans le brouillard. On le voit deux fois. Autrement, il est en eux. C’est un symbole. C’est une fable.

• Ramuz décrit différents états de neige aux yeux et aux pieds.

Ça, je l’ai ! J’ai trouvé un lieu qui nous a permis de retourner aux sources. C’est-à-dire aux sources du son ! Ça c’est important. L’hiver, dans cet endroit que nous avons trouvé et qui est très isolé parce qu’il n’y a dans ce village que cent habitants en été et quatre ou cinq en hiver, on redécouvrait le silence. Et dans le silence, on redécouvrait les bruits, la respiration. Le bruit des pas dans la neige, le vol d’un oiseau. Ce n’est pas simplement le chant, le bruit d’un oiseau mais c’est le «pfuittt» des ailes. On s’est arrêtés de filmer une fois parce qu’il y avait un oiseau qui passait au-dessus de nous et qu’on entendait ça. C’était des retrouvailles avec des choses fondamentales. Le bruit de l’eau d’une fontaine qui perce le silence à trois cents mètres ! Ce sont des notions que j’essaie de retrouver. J’ai tourné synchrone. C’est presque entièrement synchrone.

• Ramuz utilise des métaphores du genre « mort comme une lampe sans huile », « une cloche sans battant ». Avez-vous visualisé cela ?

Non, non.

• Et l’humour ? Le livre lourd par son contenu…

Choisir Charles Vanel, qui a quatre-vingt-quinze ans pour Anzévui, c’est aller vers une certaine vérité du personnage. Donc, quand il prend un livre, il ne le prend pas comme un acteur de cinquante ans. Et, s’il redresse le livre et qu’on voit ses mains, c’est une équivalence purement humaine au lyrisme de Ramuz. Il fallait faire un bon choix. Philippe Léotard est admirable dans le film. Léotard donne une dimension… Il y a des dimensions permanentes dans cette œuvre-là de Ramuz. La souffrance du père qui a vu partir sa fille à la ville ou dans la vallée, et dont c’est devenu l’obsession. On peut retrouver en soi les sources de ça dès qu’on a dépassé la quarantaine.

• Peut-on visualiser une prémonition ? Métrailler partant à la chasse sent qu’il va se casser une jambe.

Moi, je n’ai pas montré ça sous cette forme. J’ai montré que l’orgueil, à partir d’un certain moment, peut être extrêmement dangereux. L’impatience et l’orgueil ! Tous ces personnages ont une folie. C’est ce que j’ai essayé de traduire. Une belle folie, un vrai vertige. C’est ce qui m’a intéressé aussi dans le roman. J’ai trouvé des couples dans le roman. Je trouve que c’est formé de couples. Peut-être que Ramuz ne l’a pas vu comme ça, mais on fait chacun sa lecture. Il y a Isabelle et Augustin, Brigitte et Anzévui, Arlettaz et l’absente, sa fille, le père Métrailler et le fils. Et j’ai finalement raconté ces couples. J’ai groupé deux personnages parce que, curieusement, on parlait de Justine et de ses nombreux enfants et on ne savait pas de qui ils étaient. Mais nous, dans la dramaturgie, on s’est dit: «Tiens… Ils sont de qui, dans un village où tout le monde se connaît ? » J’ai fait un couple avec Tissières. En plus de cela, je me suis dit : « Retournons aux sources. Essayons de savoir qui sont les montagnards, qui sont les Valaisans. Qu’est-ce qu’il y a d’inspiré, qu’est-ce qu’il y a de vrai dans l’inspiration de Ramuz ? » La superstition…

• Un village qui ne voit pas le soleil pendant six mois, est-ce possible ?

C’est évident. Les Haudières, par exemple, dans le Val d’Hèrens. C’est certainement inspiré des Haudières et non pas de Saint-Martin. Là où nous avons tourné, on ne voit pas le soleil pendant plusieurs mois. Et quand le soleil réapparaît le premier rayon frappe le haut le l’église. C’est curieux, n’est-ce pas ? Les superstitions sont encore assez vivaces en Valais. Il y a encore des jeteurs de sorts. A ce propos, j’ai fait un gros travail sur la superstition. Ce sont deux connaissances parallèles, si vous voulez, le catholicisme et la superstition… J’ai quand même beaucoup travaillé dans le Valais. Ce n’est pas le premier film que j’y fais. J’ai fait pas mal de reportages. Et je me souviens, il y a une quinzaine d’années, d’une femme âgée qui me disait : « Le curé est parti. On n’a plus la connaissance». Ils avaient changé de curé. Je l’ai repris sous une autre forme. C’est vrai que le curé ne revient pas, dans le roman de Ramuz, et j’ai dû intervenir dans le scénario parce qu’il y a une chose qui n’est pas plausible: les gens de Saint-Martin d’En-Haut descendent à Saint-Martin d’En-Bas pour aller à la messe et ils ne discutent pas, ils gardent tout ça pour eux…

• Ramuz parle de leur peur du ridicule.

Je crois que là, ils auraient quand même posé un certain nombre de questions sans le dire, sans afficher leur angoisse. Moi, j’ai isolé le village du reste du monde par l’hiver. D’ailleurs, à un certain moment, Ramuz dit: «Isolés du monde par l’hiver, ils étaient isolés du soleil par la hauteur de la montagne». Il se contredit, isolés au départ, ils descendent en bas. Donc, ils ne sont pas aussi isolés que ça. Moi, j’ai pris le parti le plus catégorique. Je fais intervenir un curé, un très vieil homme, qui dit : « Je ne pourrai pas revenir. Que ceux qui peuvent descendent à Saint-Martin d’En-Bas. Je ne reviendrai qu’avec le printemps. » Et il y a une vieille femme qui dit : «On va mourir comme des sauvages.» J’ai découvert cette attitude dans des recherches sur le Valais. Il y a des chercheurs, un groupe autour du Musée d’Ethnographie qui éditent des bouquins sur la mort, sur les femmes, sur l’accouchement. Et ça, était plus masquée.

• Le Valais, c’est sauvage, guerrier, violent.

Oui, mais vous avez pris vos sources où ?

• Les Valaisans que j’ai rencontrés…

Ouais… Mais avez-vous rencontré une Valaisanne, mère de six à dix enfants, parce que c’était le minimum, qui vous a parlé de son rapport à l’homme, de sa relation à la maternité ? Non ! Il a fallu des chercheurs. Notamment des femmes qui puissent les faire parler.

• Le Valais n’est-il pas un canton particulier ?

Vous avez un décor adoucissant, qui est le bassin lémanique, et puis l’Ukraine vaudoise, les blés à perte de vue. Ce n’est pas angoissant à première vue. Il y a quelque chose de mortel, derrière. C’est la lumière qu’il peut y avoir dans le Canton de Vaud sur l’architecture classique de certaines petites villes, de certains villages, à midi, en été, qui fait peur. Ce n’est pas la violence. Nous sommes allés tourner dans un fond de vallée. Il n’y a personne en hiver. Pourquoi ? A cause des avalanches. Il y a quatre couloirs d’avalanches ! C’est dangereux. Il n’y a pas de poteaux télégraphiques. Pourquoi ? Parce que les avalanches les arracheraient. Il y a cette violence qui apparaît tout de suite. Vous savez, si vous habitez dans un fond de vallée, vous avez des deux côtés des parois, vous ne vivez pas de la même manière que si vous avez deux fois le soleil en face de vous, une fois dans le lac et une fois en haut. C’est plus dur. L’isolement est plus permanent, il est plus violent. Les pêcheurs et les montagnards sont très proches parce qu’ils ont en face d’eux une nature indomptable, la mer et la tempête, la montagne, le brouillard, le froid. C’est implacable. Ça forge des tempéraments résistants, durs. La Suisse est un pays extrêmement difficile à cerner. Est-ce que le Valais est plus dur que le Canton de Schwytz ou d’Uri ou d’Appenzell ? Je suis allé dans le canton d’Appenzell pour le Nouvel An appenzellois qui est le 12 janvier. Je n’ai jamais vu un rituel et des costumes – entièrement fabriquées par des hommes parce que ce sont des sociétés d’hommes – aussi beaux, et violemment beaux, complètement primitifs ! J’avais l’impression de me trouver absolument ailleurs que dans cette Suisse apparemment si aimable dans son folklore. Là, c’était vraiment très, très fort. Et c’était pour demander à la nouvelle année d’être favorable aux cultures. Voilà des rites qui ramènent loin ! Et si vous parlez du Valais, eh bien, dans le Valais, il y a des origines celtes, il y a des mots celtes dans le dialecte. Dans le patois, il y a effectivement toutes sortes d’origines.

• C’est un couloir de passage ?

Les vallées étaient des couloirs de passage ouverts, peut-être plus ouverts au départ sur l’Italie que sur la Vallée du Rhône. Si vous prenez le Val d’Hérens, les gens m’ont dit que, avant les routes, la communication se faisait déjà avec l’Italie. Mais j’en reviens à une dimension qui est là, à une dimension magique de la montagne qu’on ne trouve pas seulement en Valais mais en Savoie, dans la Maurienne par exemple. Cette relation magique, elle existe dans la campagne française. Il y a des sorciers dans le bocage. J’ai eu l’occasion de discuter avec un écrivain qui est malheureusement mort, il y a quelques semaines, Jean Follonier, qui m’a parlé d’un mage, d’un «meige» du Val d’Hérens, qui descendait tous les mois à Sion pour guérir, pour soigner. Il travaillait sur l’urine. Et les gens venaient le voir de partout.

• « Le Fou », « L’Invitation », « La Dentellière » étaient des films exprimant le désenchantement. Maintenant vous parlez de magie. C’est exactement l’inverse.

Non, c’est une réponse à « L’Invitation » où tout commence dans l’agitation et tout finit dans l’immobilité. Là, tout commence dans l’immobilité et tout finit dans l’agitation.

• Vous ne réenchantez pas le monde ?

Je n’ai pas à réenchanter le monde. D’abord, si le monde ne m’enchantait pas, je ne serais pas là pour vous parler. Et je ne ferais pas mes films. Si je fais ce métier c’est pour être plus heureux, malgré tout, malgré le constat de désespoir, de détresse, de structures fâcheuses de notre société. C’est Haldas qui dit: «Je suis un optimiste désespéré».

• Ce n’est pas optimisme ou pessimisme. Le texte de Ramuz est euphorique.

Oui… A partir d’un certain moment, j’ai fait des films trop didactiques. Dans « L’invitation », il y avait une forme de drôlerie, de poésie. Dans « Le Jour des noces » aussi. Mais après, j’ai voulu placer une sorte de discours qui exprimait mon malheur face à la société, dans lequel je sous-estimais l’impact du lyrisme. J’avais peur du lyrique. J’avais peur qu’on masque le discours. Et, tout d’un coup, je me suis dit : «Mais qu’est-ce que tu es en train de faire? Ne dis pas trop les choses. Raconte ! Laisse venir la poésie. Ne la cherche pas. Chercher la poésie, ce n’est pas possible. Si tu diriges juste les personnages, si tu dépasses le réalisme, la psychologie et tout, tu trouveras autre chose. » J’ai essayé, là.

• « Les petites fugues » d’Yves Yersin, est-ce le bon rapport à la campagne ?

Avant « Les petites fugues », j’avais fait « Le Jour des noces » qui est un vrai rapport à la campagne, qui est inspiré d’ «Une partie de campagne » de Maupassant. Si je prends « Pas si méchant que ça », c’est dans le Canton de Vaud, autour d’Aubonne et aux pieds du Jura, avec une lumière très curieuse. Dans la campagne helvétique, je l’avais dans l’œil depuis très longtemps. Ça ne m’a pas empêché de passer les frontières. Moi, j’aime beaucoup le film de Yersin. C’est superbe, vaudois, vraiment enraciné. « L’âme sœur » de Murer aussi. Ce qui me gêne peut-être dans « Derborence » de Reusser, c’est qu’il n’y a pas la dimension de la fable. L’inspiration de Ramuz, souvent, est prise dans la Bible ou chez les Grecs. Et ça, je ne le retrouve pas dans le film de Reusser. Je ne retrouve pas cet aspect-là. Chez Ramuz, il y a quand même cette dimension.

• Pourquoi tant de gens se mettent à tourner du Ramuz ?

Cela ne date pas d’aujourd’hui. Prenez « La séparation des races » et « Rapt » de Kirsanoff en 1933.

• Ramuz était vivant, célèbre.

On ne fait pas une chose parce que quelqu’un est célèbre. On fait une chose parce que ça nous plaît. Je fais un choix parce que je trouve un thème où je peux suivre les personnages, je peux rêver sur des personnages et les prolonger par rapport à ce que je suis au moment où je le fais. Il y a une partie de culture et une partie de tempérament. J’ai fait « Jean-Luc persécuté » à la montagne il y a vingt-deux ans. C’était du noir et blanc. Ça supporte très bien le noir et blanc, Ramuz. Dans « Si le soleil ne revenait pas », j’ai cherché le noir et blanc dans la couleur, tué les couleurs trop violentes. Avec un grand travail sur les costumes et les décors. Ça n’a rien à voir avec des retentissements du moment.

• II y a une baisse de tension dans la vie sociale. N’est-ce pas cela qui explique le retour à Ramuz ?

J’ai toujours eu la nostalgie de la campagne ou de la montagne. J’ai toujours été ému. Et chaque fois que j’avais terminé un gros travail, je prenais ma voiture et je roulais sur les petits chemins pendant des heures. C’est tout. Je me lavais les yeux et je passais à autre chose.

• Il n’y a pas de héros dans le roman de Ramuz ?

Oui. Isabelle… c’est l’héroïne.

• Elle, c’est la fable.

Oui, c’est naïf. C’est la fable. Et puis c’est elle qui tire tout le monde. C’est elle qui croit, qui a la foi. Il y a une méditation…

•Y a-t-il dans le film des acteurs mis en avant ?

Non, non. Je ne crois pas. La participation de Charles Vanel n’est pas plus importante que celle de Cyprien ou d’Arlettaz. J’ai respecté une certaine ordonnance des choses. Le personnage d’Anzévui ne bouge quasiment pas. Il est dans son fauteuil, il est fatigué. Je n’ai jamais cédé à l’attrait du vedettariat. Dans tous mes films, les acteurs n’étaient pas des vedettes au moment où l’on a tourné. Prenez Isabelle Huppert, prenez Nathalie Baye, prenez Depardieu. Ils n’étaient pas connus avant « La Dentellière », avant « La Provinciale » et avant « Pas si méchant que ça ». Avant « La Provinciale », Nathalie avait fait un film avec Godard qui n’était pas sorti. Avant « La Dentellière », il y avait « Dupont Lajoie ». Et quand on a décide de faire un film avec Depardieu, il avait tourné « Les Valseuses » mais il n’était pas sorti. Quand vous verrez le film, vous vous demanderez qui d’autre pouvait tenir le rôle. Vanel, c’est l’acteur exemplaire parce que c’est l’humilité absolue, la connaissance du métier, l’enthousiasme et le professionnalisme, le travail sur le détail du costume, enfin le regard sur tous les éléments du jeu. Il ne fait pas un numéro, Vanel. Et puis, si François Simon avait été vivant, c’est François qui aurait interprété le personnage d’Arlettaz. Mais je ne voyais pas dans le cinéma actuel parlant français, un acteur qui véhicule une sorte de vertige, à la Artaud si vous voulez, en dehors de Philippe Léotard.

• Vous avez choisi ce Ramuz parce qu’il est serein ?

Absolument. J’ai une certaine confiance dans la vie aussi.

• On peut avoir confiance de différentes façons.

Oui, mais je montre les difficultés. Certains sont accablés, sont déjà morts pendant que d’autres continuent. Pourquoi une mère de famille nombreuse ne devient pas prostituée et qu’une fille qui a quelques difficultés dans la vie quotidienne devient prostituée ? Parce qu’il y a des gens qui ont une certaine confiance, une certaine trame, qui ne sont pas fabriqués de la même manière, quelque part à l’intérieur, on leur a laissé quelque chose d’autre. J’aime bien parler de ceux qui résistent. Si vous reprenez mes films, ils sont pessimistes sur les structures sociales, sur les rapports entre les individus et l’argent. Et là, j’en parle. C’est bien évident. Le personnage de Follonier qui achète son champ à Arlettaz, parce qu’Arlettaz est en détresse. Il y a une scène où vraiment le pognon est présent. Vous verrez comment c’est traité, presque poétiquement. C’est là que, poétiquement, je fais un pas ou que je reviens vers le cinéma qui était celui de « Jour de Noce », un côté plus lyrique, une sorte de fable, avec des moments souriants et des moments un petit peu cruels, comme dans « L’Invitation », mais c’est la vérité des personnages. C’est ce que j’aime beaucoup dans l’œuvre de Ramuz. On sent cette relation fondamentale de tout être humain, de lui aux autres et des autres à lui. Même dans leurs dérapages les plus définitifs.

• Et la musique ?

Je fais une recherche avec Antoine Auberson parce que je voudrais que la musique s’inspire des sons, des sons que l’on entend plutôt que cela soit des mélodies. Il y a une musique de situation que l’on entend, le poste de radio, la guerre d’Espagne. Mais en même temps, par rapport aux sons, je voudrais qu’elle s’inscrive complètement dedans. J’ai déjà eu une première expérience avec Antoine dans un Simenon que j’ai fait pour la télévision, dans laquelle on a fait une recherche sur les sons musicaux pour que ça donne une dimension particulière à un plan, que ça pénètre à l’intérieur, que ça ne charme pas mais que ça prolonge l’émotion. C’est ce que je cherche.

• Etes-vous à un tournant ?

Je suis à un tournant parce que je vais vers un cinéma plus lyrique qu’auparavant. Mais un film est toujours une expérience. Positive, même si le film n’est pas réussi ! Ça mérite réflexion. Même quand ça marche. Pourquoi ça marche ? Pour de bonnes raisons? Et puis, le piège, c’est de refaire la même chose. Quand j’ai tourné « La Dentellière », on m’a fait trente-cinq propositions de films.

• Toutes sur le désespoir ?

Oui, ou sur des relations entre un homme et une jeune fille qui… Heureusement pour moi, j’avais donné mon accord pour faire un film sur la vie de Jean-Jacques Rousseau qui m’a pris pendant deux ans. J’ai pu évacuer tout ça et faire autre chose après. Mais je me suis rendu compte que j’avais trop envie de dire des choses au premier degré, tracer un discours. C’est un peu l’erreur de « La Mort de Mario Ricci ». A l’origine, c’est la fin de quelque chose. C’est l’hommage à quelqu’un qui était très-très, très proche de moi. J’avais besoin de le faire. Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être pu le faire autrement. Moins austère, reposant moins sur le discours et plus sur les choses… Sur des ambiances et des choses captées comme ça, mises en scène dans un sens et dans une pulsion plus lyrique.

• Ce film vous a déçu ?

Je ne suis pas déçu. J’aime bien ce film, parce que j’ai dit un certain nombre de choses que je voulais dire. Ce n’est pas tout à fait le film dans sa version première. Je l’ai fait avec un acteur que j’admire énormément. Gian-Maria Volonté. Mais le fait de travailler avec un acteur italien pose certains problèmes. Il y a un premier travail d’écriture qui est un dialogue. Sur les longues scènes, Gian-Maria demandait de pouvoir parler italien. Quand vous doublez ensuite en français, vous ne pouvez pas reprendre le texte initial, ça ne correspond plus, donc il faut réécrire le texte.

• Ramuz, c’est une plus-value culturelle.

Plus-value culturelle pour très peu de gens. Ramuz n’est pas connu de toute façon.

• Vous avez filmé un opéra ?

Un opéra qui a été fait pour la télé en 35 millimètres, « Orfeo » de Claudio Monteverdi. C’est le premier opéra de l’histoire de la musique. Je crois que j’ai raté mon coup parce que j’ai accepté des conditions qui n’étaient plus possibles. Il y a eu des tergiversations pendant une année et demie, puis la décision a été prise quatre semaines avant le tournage. Alors qu’il fallait six mois pour le décorateur, la costumière… J’avais une bonne équipe italienne mais tous les jours il y avait un problème majeur. L’opéra, le spectacle musical en soi, ça m’intéresserait. Justement pour travailler sur la musique. Et ça m’a aidé, cette expérience. Mais c’était très, très éloigné de ce que j’avais envie de faire. Je voulais faire quelque chose de très épuré, de très bien peint, porter cette musique insaisissable au réalisme. On n’arrive pas à la chanter, cette musique, on n’arrive pas à la retenir. Même les gens qui participent à l’œuvre, s’ils ne sont pas titulaires du rôle, ont beaucoup de peine à la chanter. C’est une musique tellement complexe, qui part dans l’air. Il fallait que je trouve des équivalences. Il y a deux actes, ceux des enfers, qui sont exemplaires… Mais, enfin, comme toute expérience, c’est positif. Mais j’aimerais bien reprendre une œuvre, par exemple « La Passion selon Saint-Jean ».

• L’absence de relève dans le cinéma suisse est-elle due à des budgets mal calibrés ? Tanner, champion des budgets…

Lui, il sait très, très bien écrire une œuvre pour un budget donné. Et arriver au but ! Il est en partie son propre producteur.

• Et les jeunes ?

J’aime beaucoup certaines expériences de Schupbach. Sur la lenteur. Il a un vrai style. L’allégement, c’est dur, c’est presque suicidaire. Il filme en annulant l’horizon. Il donne une vision plongeante sur l’herbe, la terre. Il a un vrai tempérament.

• Etiez-vous une génération particulière ?

Comment je suis arrivé au cinéma ? Je faisais des études de droit. J’étais tellement fasciné par le cinéma que je m’étais fait une bibliothèque. Il n’y avait pas de bouquins ici. Il y avait douze livres à la bibliothèque universitaire. Et la cinémathèque suisse, ce n’était pas tout près non plus. Donc, je me suis fait une bibliothèque de 150 à 300 ouvrages sur le cinéma. Ensuite, j’ai fondé le ciné-club universitaire. Et Alain Tanner est venu me rejoindre pour voir des films. C’était un vrai travail parce qu’on était… Parce qu’on était allumés, quoi !!! C’était tellement loin, pour nous, le cinéma, que je me disais: «Je vais essayer de passer par ce biais, continuer mes études de droit, parler du cinéma à travers la sociologie, faire une enquête sur le cinéma et la délinquance juvénile. Et puis on est allés en Angleterre, Tanner et moi, parce qu’on avait une possibilité de travailler dans un grand magasin. On allait au British Institut et c’est comme ça qu’on a fait notre premier film.

• « Nicetime » ?

Oui, c’est ça ! On l’a tourné en 16 millimètres, monté dans ma chambre avec un Moviescope, sonorisé dans un grenier pendant les vacances de Pâques.

• Voilà un film frais ! Sans plus-value culturelle…

Mais la plus-value culturelle, ça ne doit pas se sentir. L’œuvre existe. Ce n’est pas une notion juste, la plus-value culturelle. En ce qui concerne Ramuz, c’est un amour de Ramuz de la part des producteurs. Ce n’est pas de se dire : « On va faire une fortune avec ça ». Mais, en même temps, pourquoi pas Ramuz ? Je trouve qu’il a des thèmes tellement beaux. J’ai hésité sur « Aline ». On m’a proposé de le faire, peut-être que je reviendrai sur ce projet dans quelques années. Je n’ai pas voulu parce que j’ai trouvé d’abord que c’était d’un désespoir un peu complaisant. C’est écrit par un jeune écrivain de 25 ans et je n’arrivais pas à trouver une vraie démarche par rapport à ça. C’est un chef-d’œuvre absolu, c’est un chef-d’œuvre d’écriture. Chaque état d’âme est lié à un moment de la nature. Ça, c’est le piège. Réduit à une histoire, c’est un mélodrame campagnard. Avec une différence de classe entre la jeune fille pauvre et le fils de riches paysans. Simplement une énorme densité, une grande violence contre la situation helvétique du privilégié, avec le génie de Ramuz, l’écriture, le poids… l’éclatement des mots !

• Godard, à trente ans, voulait filmer « La beauté sur la terre ».

C’est difficile à filmer parce que la beauté, c’est une notion abstraite. C’est l’inaccessible. On m’avait proposé d’en faire un film. « La beauté sur la terre », c’est une jeune fille qui vient des
Antilles et qui, à la mort de son père, se rend chez son oncle. Elle attire la fascination des gens du village et en même temps fait tout éclater. Comment commencer à mettre un visage sur cette notion qui, finalement, est l’absolu en face de la mesquinerie de l’homme, de l’impossibilité de l’homme face à la beauté, face à ce qui est grand ? C’est un très beau récit parce que les gens deviennent à moitié fous. Cette jeune fille n’est jamais décrite. On sait qu’elle est belle. C’est une notion un peu philosophique. Elle quitte ce village après qu’elle ait semé le trouble et la violence, sans le vouloir. Elle part avec un petit accordéoniste, bossu, italien… Sur les routes… C’est très beau. C’est très difficile.

• Ramuz est-il un grand écrivain ou un grand écrivain suisse ?

Alors moi, je crois que c’est un grand écrivain, tout simplement.

Ps : Putain, qu’est-ce que c’est bien ! Nous n’étions personne et on allait interroger les cinéastes les plus célèbres de l’époque et on leur rentrait dans le lard ! En plus, je dois reconnaître que Goretta s’en sort très bien. Cet enfoiré est sacrement honnête. C’est du beau boulot, Tenret, continue ! C’est ce que je fais : [www.radiomne.com->http://www.radiomne.com/emission/Les%20Lundis%20d'Yves%20Tenret]
Mais ce n’est plus dans le bras de fer et je dois reconnaître que souvent mes entretiens actuels me paraissent fades. La place du père n’est pas faite pour moi. Je suis fils, irréductiblement fils, et fils sans père, et je n’ai pas d’autre corde à mon arc. Morveux et rien d’autre. Voilà, c’est dit… Contact : yves.tenret(arobase)wanadoo.fr