Sculptures suisses contemporaines – Bex & Arts – LE DORMEUR DU VAL

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Texte d'Yves Tenret paru dans un catalogue publié en 1990.

LE DORMEUR DU VAL

Sculpture suisse contemporaine, propriété de Szilassy, Bex, du 24 juin au 23 septembre 1990.
Rédaction, Nicolas Raboud. Photographies, Magali Koenig. Textes, Yves Tenret.
Traduction, Catherine Zeerleder et Sarah Koch.

AVANT-PROPOS

Célébration de la nature avec soldat mort. Non pas un texte, mais rien qu’un titre, une idée furtive, un sentiment. L’herbe est si douce que le repos semble possible, s’arrêter ici un instant paraît indispensable. Avec en plus la présence des sculptures, immuables ou aléatoires. Que faire en ces hauts lieux où semble souffler l’esprit, où l’air lui-même tremble. Écouter le silence descendre des grands arbres et le murmure de l’eau enfouie dans la terre… Non, le but ici avoué n’est pas la poésie, mais seulement faire une exposition, la meilleure possible.

Le texte demandé à Tenret n’est qu’un regard qui se cache et qui se trahit, une lecture singulière, un geste amical ou distant. Il éclaire de sa propre lumière les ateliers, les œuvres, les hommes et les femmes rencontrés. La mise en place des sculptures n’est pas une mise en scène, pas encore une dramaturgie, elle n’est que la recherche patiente et partagée de l’endroit où peut-être quelque chose pourra se passer entre une œuvre, un lieu et un public.

Les artistes sont venus et les œuvres sont là. Et que de va-et-vient, et que d’acharnements pour ce meilleur possible. L’ensemble, comme un grand corps disloqué, devrait être l’expression de notre plaisir à le faire.

Nicolas Raboud

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VINCENZO BAVERA / CÉCILE WICK

Ici ils travaillent ensemble. Elle, vidéaste adepte de la performance formée au mime qui espère en partant de son propre corps, et ce avec une lenteur attentive, développer son sens de l’observation. Lui, ce rat des villes, jusqu’à présent c’était très en dehors de son corps qu’il plaçait ses observatoires. Construire une locomotive ne suffit pas – / elle fait tourner ses roues et s’enfuit. / Si le chant ne fait pas trembler la gare, / à quoi sert le courant alternatif? demandait Maïakovski. La roue, toujours la roue. Partir, rester, changer ville et vie? Attaquons, les enfants au premier rang, les tenaces hiérarchies sociales! Ouvrons un atelier de résurrections humaines! Psychologie sociale & ethnologie & architecture: théâtre total! Ne laissant rien au hasard, perfectionniste, agressif, lutteur, agissant, loin de l’ombilical cordon, l’ingénieur ludique reprend la mécanique en mains pour tenter encore & encore de soumettre les choses aux hommes. La praxis revient! Opposé à tout décoratif, à tout monumental durable, fier de posséder un vocabulaire d’artisan, il s’attèle à cette tâche toujours à refaire: dévoiler le caché, remettre au jour les enjeux sociaux, encourager les consciences. Son hommage à Lissitzki nous rappelle à nous-mêmes, à nos deux pôles, à nous en tant que locomotive et à nous en tant qu’amour. Marie, / Le poète chante des sonnets à Tiane / Et moi / Je suis tout de chair/Je demande simplement ton corps /Ainsi font les chrétiens qui demandent: / «Panem nostrum quotidianum da nobis hodie» / Marie, donne! quémandait Maïakovski. Insondable mystère: toujours de nouveaux Sisyphe sortent de la torpeur pour redémystifier, encore & encore, l’élan romantique… Eh oui, la communication des hommes dans les structures sociales et dans l’entité urbaine a ses poètes et ceux-ci savent faire la différence entre force et oppression, fixer leurs peurs de face et proposer cette alternative: un exorcisme collectif.

UELI BERGER

Pétillant humain, plein d’humour et d’optimisme, à la frontière, au bord, au passage, il confronte les conditionnements par empreinte de pont et d’irritation flexible. -Humain, pétillant, flexible, son humour optimise, emprunte et confronte les frontières aux bords, les passages aux ponts, irrite les conditionnements. – L’empreinte de son humour humanise les frontières, fait pétiller les conditionnements, passages optimistes, bords de pont flexibles, irritation des confrontations. – Il conditionne les ponts, les bords, les frontières, les passages, pétille d’irritation flexible, humanise l’humour – optimisme et confrontation: son empreinte. – Il flexibilise les conditionnements en confrontant les frontières à l’humain, le bord des passages avec un humour pétillant, ponts optimistes, irritables empreintes. – Il ponte des passages flexibles aux bords des frontières pour confronter sans irritation les conditionnements humains – empreintes! – avec un pétillant d’humour. – Il pétille, humanise, humanise, humorise, optimise, franchit, borde, passe, confronte, conditionne, irrite, fléchit et emprunte tous les ponts. – Irritable, ce ponte aux bords flexibles, aux humaines frontières conditionnées, emprunte avec optimisme, humour de passage et confrontation pétillante. – Flexible irritation, pont emprunté, conditionnement confronté au passage des bords, des frontières, à l’optimisme sans humour, à l’humain sans pétillement. – Pétillant optimisme, pont de confrontations, bords d’humain, passages irrités, humour sans frontière, empreintes flexibles, conditionnement! – Ponts, bords, passages, frontières fléchissent, s’irritent et pétillent, empreinte humoristique, optimiste et humaine d’une confrontation aux conditionnements.

RUDOLF BLATTLER

L’effroi mais la foi ma fois car accoucher de la mère prend du temps, beaucoup de temps et l’évidence même d’une mythologie qui peut être tout sauf individuelle car à qui n’appartient pas le sol, la terre, la fécondité, les bourses et la matrice? L’émergence de la vie – elle était cinquante mètres sous terre – la vie de la vie -elle fut couchée puis s’est dressée- la survie de la vie – elle se reproduit – n’expliquent pas néanmoins pourquoi une main sur une joue a toujours été pour moi l’image de la tendresse dont, volontairement, nous nous privons si cruellement, et l’une des Grosse Mutter, des Ur-Mutter la joue couchée sur la chaude main de la terre… Suffit!

JURGEN BRODWOLF

Et t’appelle en son âme et ses membres malades / Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité. Arthur Rimbaud. Avant le contenu, c’est la forme, la tubologie qui est récurrente. Nous le reconnaissons, tout comme nous admettons que certains tubes femelles – du plomb! – sont attachés au poteau de torture et qu’il ne s’agit encore là que de mythologie personnelle, de Totenwaglchen, de Hangt, de Mumienschrein, de boîte, d’enfermement, de prison, de WC, de salle de gymnastique, de dortoir et non pas d’une vague d’horreur passant – elle ricane la faucheuse – de proche en proche. La tête est de moine, la coupe ronde. Les bandes de gaze évoquent la momification mais si le site peut être archéologique, il peut non moins être celui d’après la catastrophe. La figure et l’homme rappellent irrésistiblement le passé mais sa parole bombarde à coups de neutrons ces âges moyens. Ses nouveaux gisants, ses nécropoles, ses ombres portées, ses fosses le sont non pas de Pompéi ou d’Hiroshima mais d’un futur incertain. Le transi est l’humiliation d’une chair jouisseuse, sa pourriture et non son dessèchement. Rien n’en est plus loin qu’une momie tout comme de celle-ci un grand brûlé enveloppé de bandages et recroquevillé dans la tente des derniers soins. Brodwolf n’hésite pas: c’est tout noir ou tout blanc. Fragments, reliques, empreintes, variations, suites, fugues sur les missiles Perching. Millénarisme, macération, fœtus adulte, Earshead, vers de terre: images de terreur. Il est temps d’exhiber le danger, de rendre les tombes transparentes, de donner à voir les vivants tombés en plein air, tels quels, autour du bivouac, dans un trou de verdure, dans un parc, dans un petit val qui mousse de rayon.

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HEIDI BUCHER

Ces poètes seront! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l’inconnu! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons. Arthur Rimbaud. Body comme Art. Poisson comme Heidi. Comédie comme Tragédie. Textile comme Horizon. Atmosphère comme Personne. Mémoire comme Riche. Objet comme Monument. Consécration comme Fétichisme. Contact comme Corps. Aura comme Sensuel. Peau comme Gaze. Soft comme Sculpture. Neuf comme Surprise. Rêve comme Rêverie. Relique comme Domestique. Opalescence comme Vulnérable. Fragile comme Signification. Dérouler comme Filer. Existence comme Caractère. Tactile comme Marginal. Solitaire comme Processus. Objet comme Métamorphose. Univers comme Actif. Développer comme Dévoiler.

ALOIS DUBACH

DÉSORDRE [dezordr(e)]. n. m. (1377, «querelles»; de dès- et ordre). 1 ° (1530). Absence d’ordre. Mettre qqch. en désordre, du désordre quelque part. v. BOULEVERSER, CHAMBARDER, CHAMBOULER, DÉRANGER, MÉLANGER, MELER. Tout est en désordre (Cf. pêle-mêle, sens dessus dessous). Choses, pièce en désordre. Quel désordre! v. FOUILLIS, PAGAIE. Un savant désordre, un désordre voulu, désordre d’objets destinés à rompre la monotonie du décor, à donner du naturel. Vx. Réparer le désordre de sa toilette. Désordre des idées, incohérence, manque de logique, v. CONFUSION. « Le désordre de ma pensée reflète le désordre de ma maison » (GIDE). Désordre dans les affaires publiques, dans l’administration de qqch. v. DÉSORGANISATION, GABEGIE. 2° Spécialt.. Trouble dans un fonctionnement, v. ALTÉRATION, PERTURBATION, TROUBLE.
Désordre fonctionnel. 3° (1535). Littér. Absence de règle, de morale, v. DÉRÈGLEMENT, DISSIPATION, LICENCE. Vivre dans le désordre. Conduite déréglée, débauche. «Les grands désordres jettent aux grandes dévotions» (ZOLA). 4° Absence d’ordre ou rupture de l’ordre, de la discipline dans un groupe, une communauté.
v. ANARCHIE. Semer le désordre dans les rangs d’une armée. «Comme tout le monde a son billet pris d’avance, l’entrée s’effectue sans le moindre désordre» (GAUTIER). Assemblée où règne le désordre, (v. PÉTAUDIÈRE). Plur. Manifestation d’indiscipline, trouble qui interrompt la tranquillité publique, l’ordre social. AGITATION, BAGARRE, ÉMEUTE, TROUBLE. De graves désordres ont éclaté. Ant. Ordre, organisation. Cohérence. ORDRE [ordr(e)]. n. m. (1080, sens II; lat. ordo, ordinis). I. (1155). Relation intelligible entre une pluralité de termes, v. ORGANISATION, STRUCTURE, ÉCONOMIE. «L’idée de la forme se confond avec l’idée de l’ordre» (COURNOT). 1° Didact. Disposition, succession régulière (de caractère spatial, temporel, logique, esthétique, moral). «Villes barbouillées de mot d’ordre» (NILKORIAN). Et cetera.

ANTON EGLOFF

Signes quotidiens et cachets. Constellations, étoiles, les Pléiades, Orion. Signes usés et empreintes. Il passe à l’assaut des murs. Lucarne et cosmologie. L’homme dans ce monde: la forme organique et la forme artistique. Boules rondes signifiant un espace infini. Le haut égale le bas. Ce que l’homme fait avec peine, la nature l’offre: le sucré et le salé, le chaud et le froid, le bois et le métal… Feuilles, gouttes d’eau, cocon, larve: alphabet initial d’une sémiologie idiolectale. D’un visage raviné au nez régulier, aux orbites creusées, aux lèvres esquissées pleines d’un sourire rentré peut-on déduire que la gauche est la droite? Littérature et portrait valent bien pédagogie et dénotation. On ne peut pas rabattre saleté et pureté sur culture et nature. Weltanschauung et Zeitgeist : ce chemin des images et ces images de chemin sont des signes simples qui se com-plexifient et se dynamisent en se répétant. Sont-ce des barques pour aller au ciel ou une irrépressible et forte volonté de dire ou les deux en même temps? Pensée et sensualité. La sculpture l’intéresse moins que la musique nous a-t-il assuré avec un air malicieux. Arbre mort, arbre vivant, qui l’emportera ou sont-ils condamnés à l’accouplement comme Anton et Antonella, le son, l’espace, le temps, Messiaen et Mozart, Lucerne et Düsseldorf, attirés et repoussés à la fois? Le concept et la réalité sont-ce le croisement des sentiers et le carrefour autoroutier? Y a-t-il concordance entre tous les arts, symbolisme des couleurs ? Expérimental et conservateur. Socle et saule. Croix et masque. Émotion et idée. Intuition et intellect. Une boîte de nuage et une froide raison.

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OLIVIER ESTOPPEY

Ce protestant a déjà tenté, avec sa petite famille, de s’évader. Cap au Sud! Ils l’ont repris. Le voilà attaché à sa table, n’ayant plus pour lui que les nuits et le rêve. Il déborde d’histoire dont personne n’a jamais entendu la fin. A l’aise dans son corps de boxeur mi-lourd, il est sérieux, refuse la plupart du temps de descendre dans la cour lors des récréations mais lorsqu’il y est, il y est bien et joue comme on doit le faire, avec passion. Ne vous fiez pas à son air doux, à ses attitudes de paysan endimanché, à ses sabots. C’est un mégalo! Il ne veut pas animer l’espace, déconstruire la vision ou donner à penser. Il n’est pas des vieilles avant-gardes, il ne veut pas étonner, provoquer, maltraiter le public. Il veut émouvoir, intriguer, bercer, prendre des risques, partir à l’aventure, voir grand. Il se méfie des mots et ceux-ci le lui rendent bien. Je ne sais pas pourquoi mais pour moi il est aussi ce soldat jeune, bouche ouverte, tête nue. Sans doute parce qu’il est si fidèle à son poste… Va! Sculpte, dessine, scie, cloue, colle, assemble, photocopie, peint, donne, donne, donne! Il a un rapport d’attraction-répulsion vis-à-vis de l’architecture, des historiens d’art et des fruits de mer, vieille blessure toujours suppurante. Si l’aigreur ne l’entame pas, ses récits plastiques vont s’épaissir, gagner en profondeur, envoûter. Dormeur du Val, il a dans l’esprit plus d’un bestiaire, des elfes, des farfadets et de sibyllines sirènes. Passerelle, cage, bateau, chanson archaïque, refrain de prisonnier, tout est ambition ramassée sur elle-même et prête à bondir. Le buffle est patient et le rhinocéros véloce. L’avez-vous vu, l’Estoppey qui se tricote à la lumière de la lune une échelle de songe? Ne renie pas… Creuse! Si ils savaient… Nous sommes tellement riches, pleurs salés et rires en murmures. Et moi je m’en allais, les poings dans mes poches crevées.

LAURENT DOMINIQUE FONTANA

Sweet. Sons, lumières, ruines, pierres chaudes, fleurs pâles, hulottes, sansonnets, loriots, herbes folles, crépuscules, lueurs d’améthyste, déraison, flâneries exquises, amours mélancoliques. Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, il voit une fois encore, au soir qui tombe, le désert rosir au couchant et le vide, le lien qui enserre, le regard qui s’attarde, fesses, seins, effectivement ça, idéalisation idéale, bien-bien. Il alimente celui-là même que Samuel Beckett voulait mettre à la diète, cet inoffensif loufoque qui court, comme d’autres au cinéma, dans les galeries, au musée et jusque dans les églises avec l’espoir – tenez-vous bien – de jouir. Qui exige l’éternel retour du même? Qui inachève, inabouti, immature volontairement? Les saules frissonnants pleurent sur son épaule / Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux. Arthur Rimbaud. Callipyge? Cally pige? Kallosae la pugê! Stéatopyge? Non merci. Remarquable franchise de ce désir de volupté. Enfin la joie de vivre, la libido impériale, le touché, le plaisir! Cette vieille garce d’Éros, cette balafreuse éternellement juvénile, quelle détresse refoule- t-elle? Et dans un coin toujours ce même couple qui danse le tango… Le plomb luit comme un lac et son corps a laissé dans les draps une trace qui semble pattes d’oiseaux dans le sable. Elle avait souvent des brindilles dans les cheveux, elle mangeait des fruits jours et nuits et elle riait à pleines dents lorsqu’il évoquait ses femmes. Bref, pas d’hésitation, à toi Fontana le dernier mot: Immensamente rispettoso di ciô che è, délia ninfa opale che tréma alla prima mitezza dell’aha, dell’erba, dell’erbaccia II cui stelo affilato rivive infine dopo mesi di vento, di neve, di ghiaccio, délia tremolante goccia di rugiada che imperla la gemma del salice, più giù nel burrone.

DANIEL GALLEY

Les pales camarades qui venaient pour parler de rien ou d’amitié… C’est ça, oui, un vieux disque de Léo Ferré: Les gens, il ne conviendrait de ne les connaître que disponibles à certaines heures pâles de la nuit près d’une machine à sous avec des problèmes d’homme, simplement, des problèmes de mélancolie. Est-ce d’instinct, toi l’instinctif, que tu confrontes des droites à des courbes, ce qui interloque les uns et suscite un rire complice chez, les autres? Tes formes s’affrontent sans se fondre, ton éclectisme est multidirectionnel et tu es, sans forfanterie aucune, content d’un certain nombre de tes pièces. Ta fusée-phallus-obus, tu la veux humoristique, rigoureusement humoristique et humoristiquement rigoureuse. Il est impossible au vu de la tenue plastique de tes œuvres et de la vigilance de ton ironie de rire contre toi, de toi, on ne peut rire qu’avec toi et de nous… Ton énergie que tu qualifies de pulsionnelle te pousse un pas en avant, te ramène deux pas en arrière, te propulse un pas… et pourtant, tu avances. Chez toi, il n’y a ni doxa ni idéologie mais situations plastiques assorties de diverses cabrioles. Tu débordes d’anecdotes et moi les anecdotes, ça me botte. Tu veux parasiter les règnes et les styles, ne pas te laisser enfermer, pervertir les genres, n’être sérieux que sur la facture. Tu ne veux pas nuire, faire une critique ad hominem, lancer des traits mais bien ouvrir, défricher, semer. A la forge des neurones, tu te dopes aux fortifiants ferrugineux. Dans ta logique illogique et conséquente, la discursivité ne peut naître que de l’expérience matérialisée en Paysage afghan ou en Spécial Démission. Tout comme le vieil Hugo, tu sais qu’on ne fait pas plus de pensée avec la logique qu’on ne fait un paysage avec de la géométrie. Jongleur miné d’anxiété, de digression en digression, de mécanique générale en études littéraires, d’une curiosité en éveil constant à la netteté d’un atelier sur mesures, d’espérances inabouties en échecs magnifiques, tu accumules tes opus déraisonnables mais entre tous reconnaissables. Qu’ajouter si ce n’est: Monsieur William, encore un petit! Pour la route.

PIERRE-ÉTIENNE GENIER

Il peint le marbre et a horreur du bon goût. Il ne recule pas devant la pornographie. Moi non plus. Dans ses dessins sadomasochistes, les corps sont liés, enchaînés, lanières sculptant la chair, douces friandises frivoles, ô sœurs de charité… Le franc hard chauffe, l’hypocrite érotisme défrise, la silhouette est tremblante, la forme mouvante, l’émotion soutenue. J’ignorais qu’il avait tenté de tailler des ombres – pas des substances – des ombres! Tout comme il ignorait que dans Aviso j’ai écrit: Qui a passé des années à tenter de donner une forme à son ombre ne peut que comprendre… Lui, pour vaincre l’anxiété tape dans la pierre et moi dans les mots. La dérision et l’usage de matériaux classiques nous sont communs. Il parle, je me tais mais jamais je ne me suis senti aussi à l’aise au milieu de mes feuilles qu’il ne l’est dans son atelier parce que ses choses y parlent pour lui! Nos yeux ont le même regard lorsqu’ils fixent l’écartement entre le slip et le pli imberbe qui longe le pubis, imberbe de fraîche usure, de frottements, de caresses jamais données. Pour qu’il lui pousse un sexe l’ange doit déchoir, perdre ses ailes, accepter cette bestialité qu’il a toujours repoussée. Bourreau, victime, qu’importe au cœur transpercé… La douleur vient de la distance, de l’écart que nous n’arrivons jamais à combler, de la moue qui les défigure. Kafka l’a soutenu: Saleté et pureté, caractéristiques des êtres qui pensent intensément. Restait à le vivre… C’est fait, au moins pour un bon bout… Le Max Weber que nous avons évoqué s’intitule L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Tiens bon et j’essayerai d’en faire autant de mon côté.

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ANDRÉ GIGON

tout produit de dégoût susceptible de devenir une négation de gigon est gigon. proteste aux poings de tout son être en actions destructrices: gigon. connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par la queue pudique du compromis commode et de la politesse: gigon le peloteur de plastique pure et impure, abolition de toute hiérarchie et équation sociale installées pour les valeurs par nos valets: gigon le mutant hilare des rires en cascade, chaque objet, toutes les fusées, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sacrées courbes, sont des moyens pour aller squatter des chantiers en chantant: une grande parenthèse, le gigon courant est mordant, malheurs de la guerre, joies de la couleur, petits bonshommes grinçants, flûte de pan: si tu mets ton oreille tu entends la Mer des Sarcasmes, le répliquant continue à respecter toutes les individualités dans leur folie du moment: craintive, sérieuse, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste, froide, eh oui froide, et crache comme un torrent lumineux la pensée désobligeante, digne ou amoureuse, ou la choie avec la vive satisfaction que c’est tout à fait égal, avec la même intensité dans l’arbre qu’au sol. bon dieu, être bourré! hurlement des volumes crispés, entrelacement des contraires, des grotesques, des inconséquences: c’est gigon et ce n’est pas pour les avortons… dernière minute: le sculpteur jurassien andré gigon déclare qu’il a terminé l’évolution du cubisme, de l’abstraitisme, du surréalisme, du concrétisme, du scandinavisme au pair, du géométrisme, du moyénagisme, du carcassonnisme, de l’expressionnisme, de l’action sculptingisme, du cinétisme, du brutisme, du réalisme, du minimalisme, de l’hyperréalisme, du povérisme, du conceptualisme, du land artisme, du formalisme, du fétichisme et du science-fictionnisme. il compte faire autre chose.

JURG HAUSLER

Pas de meurtre du père mais dérive douce histoire espace soft Yin Yang à propos d’un travail du rêve qui est situé dans un atelier aux frontières floues entre les différents arts images en trois dimensions collage paravent corps transparent forment un véritable centon d’équinoxe hirondelles épervier loutre arc-en-ciel dans un ciel froid couvert pluvieux ubac porte fermée nuit hiver retraite vie recluse dragon sombre femelle énergies repliées latentes ET de chaleur ensoleillement adret porte qui s’ouvre rosée jour été faisan mâle clarté lumière énergies agissantes manifestes s’alternent ou s’opposent ou s’opposent et alternent ou concentrent et s’harmonisent ou vont-et-viennent sans s’arrêter à des excès de débauche ou à la chasteté car il n’y a ici pas d’abstraction par temps de plénitude de décrépitude d’affinement d’épaississement d’endurcissement d’affaissement d’enfantement…

ROLAND HOTZ

Rigueur. Dépouillement. Stèles massives. Noms mystérieux: Tor, Altar, Aton. Expression de la joie au travail. Matériaux nus. Pas de formes psychologisantes. Une raie, deux raies, trois raies. Le avec, le sans, le ici, le là-bas, le bouchardé, le lisse, le brut, le poli, le triangle, l’ovale, le rectangle mais pas le carré. Le dormeur est dans la pierre dressée. Il a quatre talus sur sa ligne d’horizon, quatre anges gardiens, la rivière, la verdure, la lumière, une détonation, les quatre éléments. Nature, berce-le chaudement: il a froid. / Les parfums ne font pas frissonner sa narine; / Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. Comme l’a souligné si pertinemment un commentateur spécialiste du lieu, de la chose et de la période considérée, Hotz est issu de la dure école de sculpture zurichoise et si son œuvre remonte de la géométrie aux formes naturelles, c’est sans nostalgie, sans pessimisme, sans fuite hors de l’époque. Plutôt que d’une opposition entre modèles naturels et figures arbitraires, il faudrait parler ici de mariage donc d’accouplement et de permanence.

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SCHANG HUTTER

DÉMOCRATIE. Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour /Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. Arthur Rimbaud. Quarante ans ont passé et rien n’a changé depuis que Sartre assignait comme tâche à Giacometti et à ses collègues, non pas d’enrichir les musées avec des œuvres nouvelles, mais de tenter de prouver que la sculpture est possible. Oppression, humiliation, vulnérabilité sont restées pareilles pour le plus grand nombre des manants, pareilles à elles-mêmes. Danse de Saint-Guy, Pierrot, Arlequin, sourire blême, tristesse des pantins: c’est dérangeant! Qu’est-ce que ça hurle? Le règne d’Abondance? Échasses filiformes, solitudes qui se croisent, se repoussent, s’écrasent, s’ignorent. Remarquable jeu de jambes. Masse de pions, souffrance muette, entassement catégoriel. Celui qui tombe, c’est à terre qu’il reste… N’était-ce pas quel qu’excentrique qui s’est obstiné!

RENÉ KUNG

Les oliviers, la source, l’échelle lunaire: livres de pierre, livres de chair. Pique dans trèfle, la croix, et, cœur en carreau, la fenêtre. Traiter ses propres paysages intimes avec douceur et respect. Le calcaire se laisse ouvrir… Toujours vers le ciel comme les cathédrales ou… les cloîtres. Fenêtres, cieux, porte, rosace, tympan, chaque détail, nostalgie d’une communauté dissoute, émotion en partage. Il était une fois un groupe de mozarabes et d’asturiens qui se rendaient à pied à Saint-Jacques de Compostelle. Avant de partir, ils avaient emprunté des motifs aux arts mineurs qu’ils préféraient aux autres à cause de leur modestie. Ces compagnons étaient fermement décidés à souligner par la taille de chapiteaux les points sensibles, ceux où les arcades prennent appui sur leur support, ces chapiteaux soit inspirés du corinthien, soit dégrossis, épannelés jusqu’à ce que se dégage des palmettes, des fleurons ou des entrelacs, tout motif datant du temps de la splendeur de Byzance. S’inspirer du décor d’un meuble carolingien ou des figures tracées sur un bijou ottonien pouvait tout aussi bien faire l’affaire. Le porche, couronné de feuilles d’acanthes, depuis l’extension de la voûte à la nef et à ses collatéraux, berceau en plein cintre ou brisé, déambulatoire à chapelle rayonnante, arkose blonde et pierre de lave, surmontait un portail à ébrasements profonds et à ressauts, installé dans une maçonnerie massive, elle-même plaquée contre la façade. Le tympan, par sa forme arquée et par son ampleur, était tout désigné pour les aspirations à la gloire. Autour de lui, les éléments secondaires du thème étaient distribués sur le linteau et les vous¬sures. Les ébrasements, où s’affirmait un jaillissement vertical, appelaient des récits, soit que ceux-ci s’adaptaient à la forme rectangulaire des piliers, soit qu’ils s’établissaient de biais sur leurs angles abattus. Quel luxe, cette pure jouissance sans sens: les mots.

PAUL LE GRAND

Tout refus et toute négation témoignent d’un manque de fécondité: au fond, si nous étions un bon champ de labour, nous ne laisserions rien périr sans l’utiliser et nous verrions en toute chose, dans les événements et dans les hommes, de l’utile fumier, de la pluie et du soleil. Nietzsche. Chaque fois que je quitte un lieu comme Monthey, je ne peux me séparer pendant quelque temps de ce sentiment bien connu et insipide de désolation, mêlé de respect devant quelque chose d’inébranlable. Le Grand. Trente rais se réunissent autour d’un moyeu. C’est de son vide que dépend l’usage du char. On pétrit de la terre glaise pour faire des vases. C’est de son vide que dépend l’usage des vases. On perce des portes et des fenêtres pour faire une mai¬son. C’est de leur vide que dépend l’usage de la maison. C’est pourquoi l’utilité vient de l’être, l’usage naît du non-être. Lao-Tseu. D’une vitalité rare, tenace, éprouvante. Cette monotonie. Jamais vénal. Réservé, économe, modéré, tempéré, frugal. Absurdes inconvenances. C’est d’un laborieux… Clameurs grotesques. Bras tendus au-dessus de la tête. Avidités brouillées. Friandises, plaintes, caresses. Le petit incident est dû à une réminiscence. Misérables obsessions. Je me pétrifie. Civilités. Je reste sommaire. Trop tard… Nuit sans fin de l’inventaire. Je manque de mains douces. Je ne peux plus fuir. Tenret. Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. Rimbaud.

CLAUDE MAGNIN

Rien, négation, sites détruits, êtres sans visage, silhouette sans caractéristique individuelle, chaos, apocalypse, suicide: l’autodidacte est-il plutôt pessimiste? Voie de détresse, feux de détresse, cris de détresse: rébellion croissante? Espace de rencontre? Quête d’identité? Longue, si longue dépression? Rachat possible? Est-ce trop tard? Il ne faut pas l’avoir rencontré bien souvent pour s’imaginer que l’angoisse puisse être productive. Quels sont les besoins, où est le danger, quelle est la source de cette souffrance? Qu’en est-il de ce cauchemar? Qu’est-ce qui gène, oppresse, effraie, épouvante? Le Temps est-il proche? Qu’est-ce qui ici ou là-bas agonise? Ça suffoque, étouffe, meurt sans jamais avoir été? Pas de sanglots? De transes? Affres anonymes et perpétuelles? L’indicible ne se dit-il pas, ne va-t-il pas jusqu’à l’ironie, ne se matérialise-t-il pas avec une espèce d’indifférence amusée vis-à-vis de la trivialité de ses supports? Briques, fer, bois, marbre, chimie, qu’importe! L’Apocalypse: Et ma vision se poursuivit. Lorsqu’il ouvrit le sixième sceau, alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint aussi noir qu’une étoffe de crin, et la lune devint toute entière comme du sang, et les astres du ciel s’abattirent sur la terre comme les figues avortées que projette un figuier tordu par la bourrasque, et le ciel disparut comme un livre qu’on roule, et les monts et les îles les s’arrachèrent de leur place; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands personnages, et les grands capitaines, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes…

CHARLES DE MONTAIGU

Un homme demanda à de Montaigu: Qu’est-ce que c’est? Il répondit: Ni objet, ni signe, ni figure. On demanda un jour à de Montaigu: Quand aucune pensée ne remue dans l’esprit, y a-t-il là de l’erreur? Il répondit: Je suis très lent, ça mûrit en moi. De Montaigu répondit: Mou! à cette question d’un quidam: Y a-t-il de la nature-de-culture dans cela? Mou signifie ici littéralement non ou aucunement, mais lorsque ce mot est proposé comme exclamation, il ne se réfère pas à son sens littéral, c’est ou pur et simple. Lorsqu’un villageois lui demanda de lui donner son secret, il répondit: Je ris. Je ris beaucoup. Un passant demanda à de Montaigu: Quel est le sens de cela? Il répondit: Il doit passer comme un nuage… Un enfant demanda: Toutes choses, dit-on, sont réductibles à l’Un, mais à quoi l’Un est-il réductible? De Montaigu répondit: Maintenant, j’ai beaucoup de mal à expliquer. Peut-être qu’il n’y a rien à comprendre… Lorsqu’un vieillard vint voir de Montaigu pour la première fois, il demanda: Qui est-ce qui n’a pas de compagnon parmi les dix mille choses du monde? De Montaigu répliqua: Je me noye très facilement donc il faut que je fasse les choses les unes après les autres.

RENÉ MOSER

Avant il avait l’épée au côté. Ce n’était pas une arme d’estoc, une rapière ou un sabre mais un mince fleuret démoucheté et richement orné. Les deux trous rouges au côté droit, c’est lui qui les avait fondus. Son gothique était flamboyant et ses couronnes, hyalines. A présent, sans rien renier de son monde particulier – portique, char, bateau, outil, table ou fontaine – il se sent prêt à manier les éléments en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Des échantillonnages de pierre, un tronc de bois non traité, un burin en fer, chacun avec sa vibration de matériaux naturels, peuvent par son intervention, sa façon de les placer, de les opposer ou de les réunir, restituer une énergie manquante dans un lieu consacré à des activités sans personnalité propre. Moser aime son pays et ses mythes. Dans son village d’origine, il a installé une fontaine dont la fonction est, outre de lui donner un centre, un axe, une identité, de marquer les équinoxes. La pierre en est calcaire car c’est ainsi que sont les pierres locales. Sa boîte oblongue, son Dormeur du Val, est peut-être un cercueil mais sûrement aussi un emballage, un habit, une armure, une caisse, une enveloppe, bref un corps autour d’une âme et une protection pour les deux. Aujourd’hui comme hier, il pense que le doute sur le pouvoir de certaines amulettes n’est jamais que la preuve de l’insensibilité de celui qui l’éprouve. Mes œuvres diffusent de l’énergie, les gens le sentent, ou pas. Et c’est sur l’archéologie, l’histoire, sa biographie – il est né à deux pas du Rhin – ou sur des archétypes immémoriaux qu’il appuiera au besoin ses convictions et son espoir de vous les faire partager.

HEINZ NIEDERER

Beurre en coquille, dolmen, chewing-gum, fourche d’arbre, plexus solaire, plaque de goudron rompue à froid, polyuréthane expansé, sirop finissant en ruban, bois éclaté, caramel chemisé, Niflheimr, nougat de sucre, chlorure ferreux, protosulfure, bisulfure, marrons glacés, cheveux de moisissure verte, mycoses bleues, sesquioxyde, vitriol – je n’utilise pas d’acide, il y en a assez dans l’air – aluminium, creuset, batterie écrasée, électrolyse, Albulapass – un bassin dont les eaux iraient s’écouler jusqu’à, d’un côté, la mer Noire et de l’autre, la mer du Nord – je tiens mille ans avec la pollution actuelle et cinq mille avec les normes des années 60 – de la violence généreuse, la peau – la forêt est une peau – des déchirures, les glaciers, les tables de la loi, des stèles runiques, du sidérolithique coulé, travaillé en couches comme du bois ou de la pierre, monté comme de la pâte feuilletée ou brisée, tiré vers le haut, scié, affaibli, éclaffé, flanné, tanné, séparé à coups de coins, tout cela, et sans doute encore tant d’autres molécules d’acier non identifiées par nos pauvres métaphores, est logé sous un entrecroisement de ponts, carrefour urbain qui m’a semblé propre à éveiller la nostalgie, le désir enfin renaissant de repartir à l’aventure.

JOSEF M. ODERMATT

Nous les montagnards dans les montagnes, on n’y peut rien d’être où nous sommes. Lors de la dernière visite de Fredy Melchior Murer, Josef Maria Odermatt lui a montré les trois cercueils que lui ont inspiré l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Pourquoi trois? Parce que trois enfants, 1977, 1978, 1980, et que ce geste écartait un peu l’angoisse. Et maintenant les cercueils sont encore là et les enfants aussi et Murer les a filmés les uns devant les autres. Ce même Murer qui a sorti la montagne de l’exotisme et de la suissitude, de l’idylle et de la meringue. Oui, celui du bouèbe et des irascibles. Et si j’en parle ce n’est pas pour rien, c’est parce que Odermatt ne supporte plus de se faire traiter de primitif, d’artisan, de forgeron, de sauvage, de Vulcain de la Ur-Schweiz, de gnome, de faux débonnaire, de bête, d’agressif, de cruel, de rustique, de lent, de têtu, de millénaire, de mythologique, d’ancêtre, d’inflexible, d’ombre, etc. Eh oui, on peut être Nidwaldien, de Suisse centrale, et détester les lieux communs. Avez-vous vu oui ou non Hohenfeuer? La télévision, les billets de banque et le fœhn? Egal wo. Egal wo est la juste actualisation du Dormeur du Val. Odermatt a dû attendre que son épouse Régula se mette à écrire sur lui pour qu’on arrête de le réduire à une pseudo-puissance maîtrisant de pseudo énergies élémentaires. Et lorsqu’il s’exprime sur lui-même, il confie son inquiétude, son introversion, sa peur de la violence, de la répression, de la pollution et, ceci spécialement dans sa région, de l’enfouissement de déchets radioactifs. Il confie aussi que lorsqu’il a concouru pour un endroit public, il a réfléchi au thème de la communauté. Il ne parle ni de son tour de biceps, ni de sa forge, ni du poids de ses œuvres mais bien d’émotions, d’idées, d’événements ou encore de rébellions.

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ERICA PEDRETTI

Fine, femme, forte. Nomade sédentaire polyvalente. Chamois, moineau, dauphin. Je ne croyais pas que cela allait tenir et deux hivers après c’est toujours là. Hélice, parachute, colonne sans fin. Babélienne, six langues! J’ai toujours et je veux toujours attirer le regard vers le haut dans tout ce que je fais. Ce sont les ailes d’Icare, pas celles d’un ange. Vérification: ces ailes deviennent voiles. Girouettes seulement pour que cela ne résiste pas au vent. Les chiffres ronds sont fétiches. Bon anniversaire, mes salutations les plus respectueuses, les mots de l’attribut. Des messages, du céleste, des démons, du mouvement, des rebelles. Faire la bête! Pim, Pam, Poum ! Et que tinte l’angélus et que rentrent manchot et aptéryx! C’est la règle des errants: épuiser le point d’eau avant de repartir… Voler!

HENRI PRESSET

La tension du tireur à l’arc zen

Ardeur et satisfaction: des ressemblances…

Amertume de la différence crédule,

Cippes blasonnées.

Est-ce lui ou elles

Qui soulèvent son chapeau?

ANDRE RABOUD

JEAN SCHEURER

Il est soupe-au-lait, réfléchi, élégant, réservé, mystérieux, didactique, bourru, heurté, arrangeant, tenace, très tenace, artiste, ouvert, pratique, sincère, individualiste, collectif, peintre, libre, voyageur, équilibré, pudique, indépendant, sculpteur, ombrageux, droit, désinvolte, patient, dessinateur, ardent et que sais-je encore puisque je ne le connais pas! Ah les palmiers, le sable, le jaune… Il le garde d’ailleurs pour la fin. Peut-on conclure que c’est un sensuel? A qui prophétise Héraclite? Aux vagabonds de la nuit, aux mages, aux possédés, aux bacchantes, aux inspirés. C’est eux qu’il menace de l’au-delà, c’est à eux qu’il prophétise le feu. Car ils se font initier sans piété aux mystères reconnus par les hommes. Ce qu’il sculpte, c’est ce qu’il ne peut pas dessiner, ce sont des coupes dans l’espace. Il décadre, superpose et ne s’impose pas tout en étant là et bien là. Ça marche sans qu’il ne soit en rien nécessaire d’y ajouter un articulet sur la marche. Si c’est non verbal, pourquoi le verbaliser et si ça ne l’est pas pourquoi l’ériger plutôt que de le rédiger? Scheurer signe en capitales, écrit en capitales et de toutes façons écrit le moins possible. Est-ce que je dessine, moi? La théorie c’est du même tabac, pas plus sur la forme que sur la couleur, c’est le sensible qui fait la différence. Et puis qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens contre les grands cris puérils qui soulagent ceux qui les poussent? J’ai toujours introduit à la peinture par la composition et la touche. Évidemment pendant que moi j’introduisais lui travaillait et de son alphabet raisonnable, il a fini par sortir des mots puis des phrases entières et par les tendre dans les aérogares, les prisons, les prés et les champs. Sa signalisation s’est offerte du mystère. Et c’est tant mieux! Au premier signal nous sommes emportés en avant, déchirant le temps caduc… Le temps dans son vol balayera et tranchera le ballast alourdi de vieilleries, le ballast dévasté par l’incrédulité, disait Maïakovski.

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DANIEL SCHLAEPFER

Il porte un petit gilet tricoté, un chapeau haut de forme, des guêtres. Pourquoi ça? Parce que c’est un sculpteur vagabond pardi! et qu’il a beaucoup voyagé… Daniel traverse le village endormi et court jusqu’à une fenêtre éclairée. Hop, d’un bond il saute sur le rebord. A l’intérieur, au beau milieu de jouets, d’automates et de boîtes à musique, un artiste achève d’un coup de pinceau sa dernière création: un basidiomycète en forme de petite fille. Et si je l’appelais Installation? Installation, c’est joli! Figaro le chat et Cléo le poisson approuvent joyeusement. Eh bien, Installation, tu m’as donné beaucoup de mal, tu es le chef-d’œuvre de mes vieux jours. Et il ajoute d’une voix plus basse: Si seulement tu n’étais pas en lamelles! Daniel a vu deux grosses larmes rouler sur les joues du vieil homme lorsqu’il a prononcé ces mots. Attristé, le vieillard soupire, ferme les yeux et s’endort. Daniel, qui a bon cœur, se demande ce qu’il peut faire pour lui quand soudain… Quelle est cette jolie dame qui ressemble à un ange? Chut ! fait la dame, je suis l’étoile des Souhaits, on m’appelle la Fée bleue. Je connaissais bien sa bonté et j’attendais depuis longtemps une occasion valable pour exaucer sa prière. Elle pointe sa baguette magique vers le pistillaire: Libère-toi de tes thalles, Installation, et éveille-toi! Daniel n’en revient pas: à peine la baguette a-t-elle touché Installation que celle-ci s’écrie: Je peux parler, je peux remuer! Cette fois Daniel stupéfait n’a pu se retenir, il a poussé un cri. La Fée s’est retournée vers lui et a déclaré: Pour que Installation devienne une vraie petite fille, il lui manque une conscience. Acceptes-tu de jouer ce rôle? Daniel bafouille, Installation s’étonne: Une conscience? La Fée lui répond: C’est quelqu’un qui saura t’éviter les faux pas. Acceptes-tu, petit poète? Daniel accepte: D’accord, madame la Fée, comptez sur moi! Le lendemain, quand le bricoleur s’éveille, qu’entend-il? Bonjour, papa! Il n’en croit pas ses oreilles. Tu es vivante, s’écrie-t-il. Et il danse de joie à travers l’atelier.

DENIS SCHNEIDER

Provocateur! Trottinette! Se mouille, s’implique physiquement, peint comme un alpiniste, Neuf mètres de haut! Se gonfle! La couleur te rentre dans le corps. Braille! Et ça n’impressionne personne… Ce n’est pas le but. Il ne veut pas avoir raison, scandaliser, agresser… Non! Il veut découvrir, causer, monter des spectacles. Des trucs de rues! Rien à contempler et tout à toucher! Toi, moi, lui, eux! Face à face! Le premier geste et ses enchaînements inéluctables! Pfft… Un mètre d’homme saoul. On titube, on rate la marche, c’est heurté… Poupée gonflable, aérophagie, speed ! Elle se fait hara-Kiri jusqu’à ce que l’autre comprenne que c’est lui qui la tue avec son indifférence… La vie quoi! Toujours cette tension… Discuter, mimer, s’agiter, conter, multiplier les anecdotes, montrer les faiblesses des choses, tout et n’importe quoi pourvu que les gens ne res-tent pas là bras ballants, bouche ouverte, sinus encrassés. Badaud! Gobe-mouches! Tsssit… Pissoirs à vampires aristocratiques! Espèce de Nicolas de Flüe distillé… Sculpture de cape et d’épée. Une baffe, une borne dans sa vie! Le premier pas de l’autre, son premier geste, suite irréversible. Pudeur! Pétomane, forain, manouche, bohémien, pompe à pied-de-nez! Artiste imberbe! Tout ce qui est beau est chétif… Des gens assemblent, d’autres regardent, la caravane passe, qui aboie? Pfaf ! Prrr…Tchi! Ô féroce sérénité nonchalante! Saltimbanque! Homme-orchestre! Il tire la langue, gigote, se dandine, siffle, expire, inspire, se dégonfle, rebondit, est une Kermesse à lui tout seul… Auto-tamponneuses! Carrousels! Chevaux de bois! Et parmi les arts, peut-il y en avoir un au-dessus de l’art de vivre?

LUDWIG STOCKER

Il rit! Il est ardent, frais, clair et il habille de sarcasmes les nombreux et divers maté-riaux qu’il utilise. Il n’illustre jamais une idée et pour cela – épiphanie – il polysème à l’aide de symbole. L’épiphanie est effet de sens, révélation, syncrétisme, suivant Joyce, incident trivial, soudaine manifesta¬tion spirituelle se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phase mémorable de l’esprit même. Il incombe à l’artiste de l’enregistrer avec un soin extrême car elle est volatile essence
du mouvement de la pensée. Ce n’est pas elle qui est spirituelle mais l’œil qui la fixe, l’oreille qui l’écoute, la langue qui la goûte – ça goûte? dit-on d’où je viens – la main qui la palpe. Représentation et dévoilement vacillent entre expression et silence mais l’aliénation du sujet dans ses objets reste pour l’essentiel méconnue de nous. Il n’y aurait plus qu’un seul bouffon au monde et il serait le présent scripteur? Partout l’esprit de sérieux est confondu avec le sérieux de l’Esprit. La parole priverait de corps et le corps de parole? L’épiphanie n’est pas qu’extase, elle peut aussi être dialogue de
la pensée avec sa substance. Heureux celui qui garde intact son enthousiasme et qui est donc porté aux transgressions… L’autre n’est pas le même!!! Altérité & respect! L’épiphanie stockerienne se veut fragile et se défend de tout bavardage. N’est-ce pas dans le banal que logent les plus belles illuminations?

ANDREAS STRAUB

Bing ! Nederlandse tekst op aanvraag, C/O, to care off, à l’attention de… Certaines images, malgré des recherches assidues, ne peuvent pas toujours être trouvées. Si ceci devait vous arriver, vous avez le droit de nous envoyer un bon d’échange avec vos images à double et nous vous ferons alors volontiers parvenir des images neuves. Et les gants? The life-time gâte... Le dormeur sur le toit… Percussions passionnelles. Atlante di osteologia e miologia del cavallo… Contrapposto abstrait. Mouvement! Entschuldigung mais que faire des vertèbres enlacées et des gueules à ressorts! Handle with care… Ça bouge, nom de Dieu! Utilisez votre frein moteur. Go boys! Enivrons-nous de térébenthine, la forêt est à repeindre, à trouer, à fendre, herbe dévastée, à replanter la tête en bas. Achtung, help, shopero ! A pied, à cheval, en bateau à vapeur ou accroché à son volant, c’est l’escape lane que l’homme poursuit, quête à l’angle de l’étambot et de la quille. Pas d’abandon: véhémence! J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, / Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, la circulation des sèves inouïes, / Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs! Arthur Rimbaud. Straub veut tout capturer dans ses rets. Tout! Il veut exposer des montagnes, déplacer des cahutes, faire danser des îles. Ralentissez! Plus grand, plus vaste, franc! Pas de fétiche, pas de totem, rien que des saccades et des trépidations, un bain acidulé pour y tremper tous les genres et toutes les disciplines avant qu’ils ne se fanent à jamais.

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PAUL SUTER

Pendant que lui dématérialise la pesanteur du fer et lui donne un caractère presque immatériel, moi, j’y vais de mes références à mes chers grands disparus, j’en matérialise la pesanteur et leur donne un caractère presque matériel. Malevitch! Finaud, il me répond qu’un critique a écrit que ses choses, en deux dimensions, seraient du Kandinsky. Touché-coulé! Ce bon géant, à coups d’obliques, de droites, de parallèles, d’appuis en triangle et de courbes pratique un art résolument non anthropomorphique. A chaque mouvement qu’opère celui qui la scrute l’œuvre change ses rapports tout de tensions. Il aime enjamber les ponts, les coteaux et les rivières. Ses sculptures me semblent – vigoureux paradoxe -non pas chanter la civilisation moderne, le progrès, l’avenir idéalisé, l’abstraction ou le rationalisme, ni aucune naïveté de ce type, mais être des ruines du futur, de l’euphorie, du nihilisme et particulièrement celle de la voie pavée entre la Wiesenstrasse et la Fasanenstrasse à Bâle. L’euphorie sus-mentionnée est celle qui m’envahit face à cette œuvre de plus de 30 mètres. Le monumental m’attire, et c’est là qu’est le paradoxe, car pour moi il annonce la fin d’un règne. Ninive, Babylone, Rome, des ruines et des petits hommes qui contemplent interloqués ce qu’il en reste, qui s’émeuvent et s’étonnent comme figés dans un éternel face à face avec les statues de l’île de Pâques. De même peut-être suffira-t-il aux archéologues des générations perdues de retrouver une seule pièce de dimensions plus humbles de Suter pour reconstituer tout un pan de l’esthétique de ce siècle. La terrestre et l’aérienne.

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ANDRÉ-PAUL ZELLER

Père Dupanloup dans son berceau-Courant d’air. Ni dieux ni maîtres! Voilà enfin des bidules débarrassés, ainsi que le souhaitait Brancusi, de toute narcose reli¬gieuse. Le narrateur est 36 fois schizophrénique et Zeller fait ronfler littéralement le Dormeur du Val. C’est lui qui anime la noce! Il décapsule, recapsule, décapsule, recapsule… Quel sabbat! Cet artiste concret qui hait le Kessah veûdihr est ambidextre et s’il ne l’est pas, il mériterait de l’être. La purge! Surprise, Il n’est pas Degas, Seurat, Van Gogh, Munch, Kandinsky, Joyce, Hegel, Malevitch, Gabo, Pevsner, Calder, Larianov, Balla, Archipenko, Duchamp, Moholy-Nagy, Tatlin, Rodchenko, Man Ray, Louis-Bertrand Castel, Survage, Eggeling, Hans Richter, McLarens, Raoul Hausmann, Ravel, Bergson, Héraclite, Parménide ou Empédocle, de tous, comme ses collègues Kosice, Schöffer, Tinguely, Soto, Bury, Le Parc, Robert Muller, Kramer, Takis, Duarte, Lev Nusberg, Chollet ou Witschi, il est l’héritier. Zeller est Zeller et cette tautologie peut nous amener bien plus loin que tout ce que vous êtes en train de digérer. Personne jusqu’à présent ne s’est jamais donné la peine de démontrer la spécificité de l’œuvre zellerienne (de quoi?) et de remonter le long de son inépuisable veine inventive..

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Je viens d’écrire un petit texte pour Frédérique Lucien, une dessinatrice quinquagénaire et cela m’a rappelé les trois catalogues exceptionnels pour lesquels j’avais écrit des textes en 1989 et 1990. Ces catalogues étaient supervisés par l’atypique, le bourru, le généreux et totalement fiable Nicolas Raboud. Vous allez me demander : En quoi est-il si remarquable ? Eh bien, je vais vous répondre : Non content de mettre les uns et les autres en valeur, il leur laisse beaucoup de liberté et les pousse toujours à se dépasser… Les deux autres catalogues seront mis en ligne ici même la semaine prochaine.