Portrait de l’artiste en révolté (dossier de presse).

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Articles parus lors de la publication de ce livre d'Yves Tenret.

Chronique : Portraits de l’artiste en figure de l’imaginaire

Le Journal des Arts – n° 324 – 30 avril 2010

Plusieurs ouvrages signés d’auteurs tels Jean-Claude Lebensztejn ou Pierre-Michel Menger explorent l’image de l’artiste d’hier et d’aujourd’hui.
N’en déplaise aux artistes-activistes aujourd’hui engagés dans des pratiques sociales, au demeurant souvent des plus respectables, l’autorité et la légitimité qui les portent est faite d’une histoire ancienne, très ancienne. La figure de l’artiste aujourd’hui mérite certes les études qu’en font les sociologues (voir par exemple Pierre-Michel Menger [lire le JdA no 307, 10 juil. 2009, p. 16]).

Mais sa dimension dans l’imaginaire symbolique de la culture demeure fondatrice et demande à être considérée à une échelle temporelle, millénaire ou séculaire, qui est aussi celle du mythe. C’est dans cette temporalité élargie que les titres suivants travaillent notre image de l’artiste.

Originaire parmi toutes, la figure de Pygmalion retient Jean-Claude Lebensztejn, qui, dans un petit livre touffu et passionnant d’à peine cent pages, parcourt textes et représentations qui lui sont attachés. Le mythe de Pygmalion campe de manière décisive l’artiste dans le rapport au « mystère » de la création, au divin et au désir. La puissance de la créature (les Galatée de toutes espèces, de la première sortie de la pierre aux innombrables ève futures des XIXe et XXe siècles) divinise son créateur.

Ainsi Lebensztejn cite-t-il le texte grec intitulé Les Amours, attribué à l’incertain Pseudo Lucien (quelque part entre IIe et IVe siècle), où il est question d’un amant épris éperdument d’une Vénus de Praxitèle, lequel « honorait Praxitèle à l’égal de Zeus lui-même ».

L’inscription dans l’extraordinaire du pouvoir d’incarnation de l’artiste est décisive, pendant qu’une boucle se noue : le créateur et la créature sont à tour de rôle les acteurs de l’imaginaire sans cesse en transformation de l’amour et de la sexualité, tantôt charnelle tantôt idéale, tantôt homo, tantôt hétéro. Car l’objet du désir relève toujours de « l’ouvrage artificiel ». Dans les nombreuses représentations de Pygmalion aux XVIIIe et XIXe que regarde Lebensztejn, « la tonalité affective va du spéculatif (Burne-Jones) au salace (Gérôme), mais partout subsiste l’autocélébration d’un art rendu tout-puissant par l’amour (p. 24) ». L’érotique de l’art passe du marbre antique au cinéma, dans des pages qui auraient pu, au-delà de trésors de références et de pistes d’interprétation essentielles, laisser plus de place à l’écriture de Lebensztejn.

Du « storytelling »

C’est, comme le rappelle la préface de Gombrich, en travaillant sur le sculpteur Messerschmidt que le jeune Ernst Kris décide de revenir sur les archétypes narratifs de la biographie d’artiste. En collaboration avec un autre jeune historien viennois, Otto Kurz, Kris fit paraître en 1934 un petit volume qui demeure une mine formidablement féconde.

Les éditions Allia en proposent une nouvelle édition, cette fois traduite de l’originale allemande sous le titre La Légende de l’artiste, après l’édition traduite de l’anglais parue chez Rivages en 1987 et intitulée L’Image de l’artiste. Usant d’une érudition à la fois profonde et délicieuse, de traversées temporelles fulgurantes et d’une organisation thématique convaincante (trois grands chapitres, « L’héroïcisation de l’artiste », « L’artiste comme magicien », « La position spécifique de l’artiste »), les auteurs relèvent et mettent en relation les topos narratifs, les croisements entre mythes, fictions, anecdotes, motifs et poncifs qui alimentent la figure de l’artiste. Le « storytelling » est ainsi à l’œuvre comme une dimension opératoire de l’art, bien au-delà de la biographie « scientifique ».
Invoquant en particulier Pline et Vasari en regard de ce genre majeur et canonique qu’est l’hagiographie, Kris et Kurz conduisent le lecteur d’aujourd’hui à interroger les archétypes sur lesquels se fondent non seulement notre vision des artistes, mais aussi nos conceptions, souvent impensées ou non explicites, de l’art en général.

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« Promesse de bonheur »

Le Portrait de l’artiste en révolté que donne Yves Tenret aux éditions de La Différence est construit sur une ligne historique décidée : de Bosch à Courbet, d’Ensor à Allais, de Grosz à Hausmann, de Jorn à Dubuffet, c’est celle des barbares, des révoltés, des enragés, des irréductibles, des engagés qui se trace avec verve. Tenret l’annonce en préface, affirmant voir en l’art une « promesse de bonheur ».
En 83 reproductions couleur d’œuvres et une petite centaine de pages de portraits se mêlent savoir historien et parti pris critique, pour suivre la traînée de poudre d’un art qui relève de l’insurrection (le mot est de Baudelaire appliqué à Courbet). Par une écriture dynamique, chargée de points d’exclamation, et sous un héritage situationniste revendiqué, le texte construit en permanence l’aller et retour entre l’exaspération de l’homme et celle de l’œuvre.

L’exercice, vital et nostalgique, rejoint de plain-pied et sur son versant à la verve radicale cette longue construction de l’image de l’artiste moderne en rupture, en résistance, rebelle. Figure dont il reste à se demander comment les artistes contemporains la métabolisent, dans un paysage contemporain d’industries culturelles, mortifère et hégémonique.

Domino Christophe

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Yves Tenret, Portrait de l’artiste en l’artiste

artpress n°366, avril 2010.

Éditions de la différence

L’intention est annoncée par le titre : définir la figure de l’insoumission dans l’art, à travers un certain nombre d’artistes dont le dénominateur commun est d’avoir une œuvre marquant non seulement une différence avec celles de beaucoup de leurs contemporains mais, plus encore, qui cristallise un différend avec les mœurs et le système de pensée dominant. En quelle mesure Dubuffet, Ensor ou Bosch sont-ils de tels « barbares » ? Sont-ils animés par une même révolte se manifestant sous des formes difficilement intelligibles ? Autrement dit, s’agit-il ici de faire apparaître un personnage conceptuel ou, plus légèrement, de faire chaque fois une monographie au pas de course, avec des miettes et des raccourcis, avec des faits remarquables et ignorés ? On ne saurait le dire, tant les deux lectures semblent permises. Cet essai, drolatique par moment (cf. le portrait de Raoul Hausmann, bigame à Limoges), répond à un besoin de précision, à une rectification biographique nécessaire ; l’auteur démystifie et éclaire tout à la fois les points obscurs, explique les périodes troubles et nous tire vers cette vérité souvent oubliée : avoir une œuvre n’est pas suffisant, n’est pas l’essentiel, et il est même complètement idiot d’accorder trop d’importance à une chose si ordinaire. Il faut, nous dit-il, discerner, parmi les artistes, ceux dont l’œuvre se distingue par une nécessité propre qui en fait des révoltés. Sans le dire, Tenret définit ainsi une activité critique, certes peu orthodoxe quant à son expression, mais plutôt précise et documentée. Il ne donne pas dans la philosophie de l’art ou dans la science du goût. Une occasion de se souvenir que l’œuvre d’art n’est pas strictement la résultante d’un système ?

Thérèse Moro

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Tenret, Yves
Portrait de l’artiste en révolté
Paris : La Différence, 2009, 186p. ill. en noir
et en coul. 21 x 15cm, (Matières d’images)
ISBN : 9782729118440. — 20€

Critique d’art, n°35, printemps 2010.

Ni biographies ni monographies, les courts textes qu’Yves Tenret consacre à huit artistes, et même le neuvième qui porte sur un groupe, les « hydropathes », farceurs monochromistes de la fin du XIXe siècle, font écho au genre ancien des « vies » : collection, dans un désordre apparent, d’anecdotes, d’opinions, de propos rapportés et d’éléments de portrait. Chez Tenret, la désinvolture voulue par le genre ne va pas sans l’érudition, tout aussi nécessaire pour donner, avec un joli cahier d’illustrations, un recueil d’études aussi peu universitaires que possible sur des artistes en révolte contre les conformismes de leur temps. L’ensemble aurait été encore plus convaincant si la langue de l’auteur ne cédait pas elle-même aux facilités d’un non-conformisme m’as-tu-vu dont l’implicite pourrait être : la grammaire, c’est petit-bourgeois.

B-N.A.

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ELOGE DE LA REVOLTE par philippe schweyer

Novo, n°6, 01.2010

DANS PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉVOLTÉ, YVES TENRET RACONTE À TRAVERS DE COURTES MONOGRAPHIES COMMENT CERTAINS ARTISTES MARQUANTS (DE JÉRÔME BOSCH À DUBUFFET EN PASSANT PAR DUCHAMP ET COURBET) SE SONT OPPOSÉS AU SYSTÈME DOMINANT.

Yves Tenret enseigne l’histoire des idées à l’école d’art de Mulhouse, écrit des romans (Comment j’ai tué la Troisième Internationale situationniste et Maman) et publie régulièrement dans la revue Social-Traître. Il a collaboré avec l’écrivain-dessinateur Frédéric Pajak, l’artiste Stéphane Magnin et le vidéaste Loïc Conanski. En 2008, les architectes Berger&Berger lui ont commandé une série de récits fantastiques dans le cadre de leur résidence au 104 à Paris. Morveux for ever, provocateur attachant et libertaire indécrottable, Yves Tenret est surtout un raconteur d’histoire(s) fascinant. Rencontre rock’n’roll dans les locaux de la webradio mulhousienne MNE pour évoquer la vie chaotique d’artistes qui, bien que morts depuis longtemps, ne nous avaient jamais parus aussi vivants.

Dans la préface, tu écris que si la révolte est excitante, l’art l’est encore plus…

Contrairement à ce que pourrait faire croire ce livre, je ne pense pas du tout qu’il faille absolument se révolter et faire un art révolté. D’ailleurs, j’ai mis un tableau de Fragonard au début du livre. J’ai énormément d’estime pour un peintre comme Poussin au XVIP siècle, qui était heureux, qui vivait à Rome et qui ne supportait pas les rapports de soumission à la cour du Roi de France. Je ne crois pas du tout à une obligation de se révolter. Je voulais appeler mon livre Portrait de l’artiste en caractériel, mais l’éditeur a refusé parce qu’il avait peur qu’on le range dans le rayon « Psychologie ». Mais le fond de mon livre, c’est plutôt « obéissez à vos impulsions, soyez pénibles ! »

Dans ton livre, il y a quand même l’idée de donner envie aux jeunes artistes de se révolter ?

C’est ça, mais ça ne se limite pas aux jeunes. On vit un moment assez mou. Il s’agit de poser aujourd’hui, dans un contexte très précis, l’idée de l’art et de la révolte. Je montre la vie de ces artistes, les contextes historiques dans lesquels ils se sont révoltés et comment ils se sont révoltés. Mais ce qui m’a aussi intéressé, c’est une problématique métaphysique sur la compulsion à faire de l’art, sur la question fondamentale « Qu’est-ce que c’est l’art ? ». Il y a une chose qui me fascine et qui court tout le long du livre, c’est l’intérêt pour le graffiti. À un moment donné, George Grosz a une telle rage qu’il va dans les pissotières relever les graffitis pour changer son style, pour le rendre plus agressif. Picasso dit à Brassai qu’il adore les graffiti. Avant de le comprendre profondément, je croyais que ce que faisait Paul Klee, c’était de la régression infantile. Kandinsky a fait un livre sur les fondements de l’art… Tous ces gens s’interrogent métaphysiquement sur l’art. Mon livre s’arrête à Dubuffet qui va exposer des graffiti en 1945. La critique, ça n’existe plus malheureusement, va réagir au quart de tour ! Jeanson, qui sera secrétaire de Sartre, va dire que Dubuffet a inventé le Cacaïsme ! Je n’avais pas du tout pensé aux tags, mais quand je dis graffiti, les jeunes gens pensent tag. Je ne sais pas si je n’ai pas cherché l’essence du rock’n’roll en faisant ce livre…

Le rock, c’est davantage la rébellion contre les parents que contre la bourgeoisie…

Si on lit Please Kill Me, un très bon livre sur les punks américains publié chez Allia, on voit que le punk dépasse la révolte yéyé. Il y a un mûrissement qui va très vite. Les punks ont essayé quelque chose en s’inspirant des situationnistes qui sont la référence « ultragauche » après guerre.

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Tu écris à la fin de ta préface qu’en scrutant le tableau Tête de vieillard de Fragonard au Musée de Nice, ce que tu hallucines est une promesse de bonheur…

Il y a une histoire autonome de la peinture. Fragonard représente le moment où, à la fin du XVIIIe siècle, s’invente la peinture moderne. C’est un peu le plaisir de peinture. Je me vois écrire un bon livre avant de mourir. La question du bonheur est une question très récente qui a à voir avec ce dont on parle. Aujourd’hui, mon slogan est « qui cherche le bonheur trouve le confort ». Le système de consommation est plus fort que nous. Alors que je n’ai jamais rien possédé, j’adore la micro-informatique ! J’aime Dubuffet qui a réussi sa carrière et qui reste complètement révolté jusqu’à la fin de sa vie. Il se fâche avec tous ses amis en écrivant qu’il faudrait créer des instituts de déculturation pour former un corps de spécialistes aptes à dire non. C’est une idée formidable !

C’est ce que tu apprends à tes étudiants ?

Je ne suis pas un idéologue et je n’apprends pas aux étudiants des attitudes. J’apporte mes propres opinions, très tranchées, pour leur permettre d’avoir les leurs. Mais si il y a quelqu’un qui me dit qu’il préfère rester suspendu à sa liane toute la journée en fumant des joints, pourquoi pas. Je ne sais pas ce que les gens doivent faire. Je serais davantage en deuil d’un art intéressant que d’une attitude politique intéressante. Le militant était très mal vu par l’Internationale Situationniste parce qu’il a un côté christique. Il veut la révolution pour demain et quand il souffre, c’est pour le bien des autres. Il y a un reste de chrétienté là-dedans que je déteste ! Je déteste évidemment toute la soupe politique et j’ai peur de l’écologie. Je suis plutôt dans l’individualisme exacerbé.

Les noms des mouvements auxquels tu t’intéresses (les zutistes, les fumistes, etc.) rappellent les noms de certains groupes de rock.

À l’époque, il y a un changement des outils de production industrielle. Le prolétariat arrive à la lecture et à l’écriture. Il se créée une petite classe moyenne de gens qui savent lire et écrire et qui cherchent un emploi. On donne envie aux gens de faire quelque chose qui n’est pas possible. C’est la même chose de nos jours. Ces gens sont malheureux et ils font des mouvements de révoltés, mais dans un esprit très potache. Par exemple, Nerval va se promener avec un homard vivant en laisse au Jardin du Luxembourg. Ils font des gags sans arrêt. Mais derrière cet aspect potache, il y a une plainte. Le but de ces regroupements, c’est de se réunir, de boire comme des salauds, d’essayer d’avoir des rapports avec les femmes. Ils inventent quelque chose qui ressemble au rock’n’roll.

Y a t il aussi des exclusions ?

Il y a des fâcheries comme dans tout mouvement, mais il n’y a pas d’idéologie dominante puisque ce sont des trucs de fous. Alphonse Allais traverse tous les mouvements. C’est vraiment quelqu’un d’adorable. Mais le type que je préfère est en queue de comète, c’est Félix Fénéon qui va faire des revues et un boulot d’édition formidable. Il va aller aux procès défendre des gens qui ont mis des bombes. Le peintre de référence, c’est Vallotton. Les autres semblent un peu attardés. Après, il va y avoir le grand mouvement Dada qui lui, est dos au mur. Ces gens sont vraiment dans l’engagement politique. A la première révolte sérieuse, l’armée assassine Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. De ce malheur, les Dadaïstes n’arriveront jamais à se relever. Un type comme George Grosz est très célèbre en Allemagne. En mars 1933, les nazis débarquent dans son atelier pour l’envoyer dans un camp de concentration, mais il n’est plus là. Il arrive aux États-Unis où il n’est plus personne. Il devient professeur dans une école privée de jeunes filles. Et il est très malheureux…

Quel est le point commun entre ces artistes ?

Depuis Jérôme Bosch jusqu’à la dernière toile de Dubuffet, ils sont tous antirationalistes. Tous ces gens sont violemment contre Descartes, contre la Grèce classique, pour un retour à la sauvagerie, à la barbarie. C’est un rock’n’roll qui serait sublimé, qui n’est pas le rock’n’roll commercial des rééditions en coffrets à 600 euros. Ce qui les relie aussi, c’est le goût qu’ils ont pour ce qu’ils font. Ils sont prêts à crever pour faire ce qu’ils font et ce qu’ils font est plus important que leur engagement politique. Degas était d’extrême droite et Pissarro d’extrême gauche. Degas est antisémite et Pissarro est un gauchiste juif. Ils s’adoraient, ils tiraient des lithographies ensemble, ils étaient copains comme cochons parce qu’ils aimaient ce qu’ils faisaient et ils se réunissaient là-dessus ! Duchamp n’a jamais eu d’argent. Personne ne le dit alors que ça devrait être mis en avant. Quand Tinguely va le voir après guerre à New York et qu’il apprend qu’il paye 40 dollars de loyer par mois alors qu’il est déjà très célèbre, il tombe sur le cul. Il n’y a rien chez lui. Duchamp est un type extrêmement élégant qui arrive à vivre sans frais fixes. Il avait ce dégoût de la possession. Jorn paye des revues à des jeunes gens exaltés dès qu’il a de l’argent. Dubuffet fait un truc fantastique à la fin de sa vie quand il commence à avoir vraiment beaucoup d’argent : il construit une maison en pente dans le sud de la France sur un terrain vaseux, une espèce d’ceuvre d’art en vrai pour brûler cet argent. Ce sont des gens désintéressés, alors que la première chose qui frappe dans l’art contemporain, c’est la vénalité. De même que quand je te parle de rock’n’roll, tu entends money, fric… des choses assez laides.

Comment as-tu choisi les artistes auxquels tu t’es intéressé ?

J’ai été fortement marqué par le Situationnisme. Je me suis rendu compte après coup que c’était le pivot inconscient du livre. Les situationnistes aimaient beaucoup le millénarisme, les mouvements exaltés : quand on en peut plus, qu’on brûle tout le monde… Et Bosch était un millénariste nudiste. C’étaient des proto protestants assez délirants qui faisaient la messe à poil, qui valorisaient la femme à un moment où elle ne l’était pas tellement. Ensuite, on passe à Courbet qui est une icône de la lutte des classes en France. Un situationniste anglais, Timothy James Clark, a écrit un très bon livre sur Courbet. Courbet, c’est Andy Warhol, un type qui utilise tout le monde, qui fait sa propre pub, qui aime le public plus que tout, qui est d’une vanité émouvante. C’est un gros ours plein de santé. Enfermé après la Commune, il écrit à ses sœurs : « C’était moche, mais ça va bien pour mes toiles, elles ont gagné 50% en importance marchande. » Chaque fois qu’il fait une rentrée d’argent importante, il achète du terrain pour se construire une superbe maison avec un atelier. Il n’y arrive jamais parce qu’il mène une vie d’artiste et qu’il est très vivant. Il couche vraisemblablement avec la plupart de ses modèles. On sent son goût pour la chose, alors que Proudhon est un coincé qui pense que Courbet peint des femmes nues pour montrer que les putes sont dégradées par le système. C’est vraiment l’idéologie la plus stupide qu’on puisse imaginer ! Courbet est touchant. Il a grandi avec ses sœurs et il a dû jouer beaucoup à touche-pipi avec elles. Il a un rapport heureux aux femmes. Il se comporte très bien pendant la Commune, mais comme il appartient aux classes moyennes, il n’a pas intérêt à changer le monde. Il a réussi, il aime le monde comme il est, mais il aime aussi beaucoup la Commune. Il a quelque chose de paradoxal. Après la Commune, il finit dans un désespoir total comme George Grosz qui meurt dans son vomi, comme Jimi Hendrix, très peu de temps après être rentré en Allemagne. C’était lui aussi un type très excessif qui picolait beaucoup…

Pour être artiste, il faut picoler ?

Pas du tout ! Je commence à douter, mais toute ma vie j’ai pensé qu’il fallait travailler contre soi pour élargir son territoire. Dubuffet, quand il arrive à la maîtrise de quelque chose, il l’abandonne et il va dans le sens inverse. Toute ma vie j’ai pensé que quand on était un homme, il fallait trouver sa féminité. Si on était jeune et plein de vitalité, il fallait trouver en soi son côté vieillard. Si on était un homme mûr, il fallait retrouver son côté enfant. Si on était blanc, il fallait trouver son côté noir. Norman Mailer a écrit Le Nègre blanc. C’est un révolté pour lequel j’avais beaucoup d’estime quand j’étais jeune.

Tu pourrais écrire un Portrait de l’écrivain en révolté...

Dans le cas de l’écriture, c’est presque un pléonasme. Même des contemplatifs comme Kafka et Musil sont des révoltés. Kafka est complètement révolté par le milieu juif dans lequel il vit. James Joyce, pourtant une figure anti politique vraiment militante, était capable de dire du bien d’Hitler uniquement pour faire chier. James Joyce qui est l’icône des écrivains du XX* siècle, est révolté par la situation en Irlande. Il trouve qu’il n’y a que des crétins dans les deux camps. C’est vraiment un caractériel formidable. La plupart des écrivains finissent dans des conditions très difficiles. Ils ont des vies dramatiques. Ils ne vont pas à la soupe. On a l’idée de gens qui auraient vécus en marchant sur l’eau, mais ce n’est pas ça du tout. Ils étaient dans la merde jusqu’au cou. Musil finit sa vie dans une cave à Genève. C’est très difficile d’écrire à un certain niveau. Ça demande une espèce de rage, de compulsion. C’est violemment obscène. Contrairement à l’art où le savoir-faire revient très vite, le langage résiste vraiment. On est toujours au bord de la platitude ou de l’incohérence. Dotremont qui était le théoricien de Cobra finit dans un asile de vieux en banlieue bruxelloise ! Appel est millionnaire. Corneille est millionnaire et ce sont les mêmes merdes ! Jorn est très célèbre et gagne beaucoup d’argent. L’écrivain est un peu le maudit de notre temps. Les mecs qui tirent à 100 000 exemplaires comme Marc Levy ne sont pas des écrivains. J’espère pour eux qu’ils n’écrivent pas leurs livres eux-mêmes !

Y a-t-il des Marc Levy de l’art contemporain ?

Très certainement. Mais, le côté mondain est lié à l’art. J’aimerais aimer le côté léger, le côté design, la mode… Je n’y arrive pas. Je suis un vieux briscard et je ressemble plus à un vieux bout de cuir boucané qu’à une jeune fille fraîche et rose…

Portrait de l’artiste en révolté, Editions de la Différence (Matière d’images)

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(Yves Tenret lit ses textes pour les auditeurs de la webradio mulhousienne

Et la vie continue. Au milieu d’un tas d’autres choses passionnantes, http://f-mur.blogspot.fr/ publie les textes de mes actuelles performances ! De plus, il me faut, en toute modestie, vous signaler que le contenu de cette page est approuvé par la Société des Voyageurs Immobiles.