Lutte des classes en Suisse et musique improvisée : M. Bülher & L. Francioli

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Entretiens par Yves Tenret parus dans Voir, n°43, octobre 1987

Michel Bühler chroniqueur de la mémoire ouvrière.

CHANTEUR, POÈTE ET MUSICIEN. MICHEL BÜHLER PUBLIE CE MOIS-CI UN ROMAN CHEZ BERNARD CAMPICHE EDITEUR : LA PAROLE VOLÉE. CE RÉCIT EST UNE TENTATIVE DE DESCRIPTION DU LIEN AFFECTIF QUE L’AUTEUR ENTRETIENT AVEC SAINTE-CROIX ET LE JURA. NOUS AVONS AXÉ NOTRE ENTRETIEN PRINCIPALEMENT SUR LE THÈME, PEU SOUVENT TRAITÉ ICI, DE LA LUTTE DES CLASSES. NOUS TENONS À PRÉCISER QUE LE ROMAN COMPORTE D’AUTRES ASPECTS. NOTAMMENT DES ÉVOCATIONS NATURALISTES ET D’AUTRES ENCORE PLUS INTIMES.

YT : Votre roman, «La parole volée», raconte la fermeture des usines de Sainte-Croix. Où en est-on à présent ?

Michel Bühler : Ils attendent l’occasion de tout vendre en bloc. D’autres entreprises qui veulent s’installer ici ont dû bâtir des usines. C’est bizarre.

YT : L’usine du roman, c’est Hermès ?

MB : Ouais. Et puis, bon, les ouvriers sont sûrement moins chers en Italie, en France ou ailleurs… Alors voilà.

YT : L’aspect laborieux de l’écriture, anti-lyrique, c’est volontaire ? Y a-t-il un rapport entre cet aspect laborieux et le sujet, les ouvriers ?

MB : J’ai essayé d’écrire un peu comme les gens parlent. J’ai essayé de rendre ce côté lourd, le manque qu’il y a dans l’esprit…

YT : Ça marche bien. Ecrire une chanson, est-ce différent ?

MB : Tout à fait différent parce que, pour une chanson, il faut raconter une histoire en trois couplets, donc il faut beaucoup resserrer les choses. On n’a pas le temps de s’allonger sur des paysages ou des états d’âme. Il faut dire en quelques mots, suggérer les choses. Alors qu’avec l’écriture, plus conséquente, on a davantage de temps. On peut revenir en arrière.

YT : J’imagine qu’une chanson c’est l’inspiration, un climat, une idée, que cela peut venir très vite. Tandis que dans votre roman, on sent l’application, la volonté de dire.

MB : L’inspiration… Il y a une part d’inspiration mais il y a aussi une grosse part de boulot, de réflexion. Une fois qu’on a une idée de départ pour faire une chanson, il arrive que cela vienne tout seul, en un après-midi. Cela arrive de temps en temps mais dans le huitante pour cent des cas c’est quand même du travail.

YT : Le roman ne joue pas du tout sur l’inspiration ?

MB : Il y a des passages qui sont plus poétiques que d’autres, qui font peut-être appel à l’inspiration. Je n’en sais rien. Je dois dire que le mot «inspiration» c’est un mot qui…

YT : J’ai un point de vue de lecteur. Peut-on résumer le livre en disant qu’à part l’histoire d’amour, c’est l’histoire d’un endroit où les gens ont perdu l’habitude de ce genre de démarche s: la signature d’une pétition, puis un cortège de plus ou moins cinq cents personnes ?

MB : Ouais, ouais, ouais-ouais…

YT : Est-ce que pour exprimer cela, la forme du roman est la plus appropriée ?

MB : Au départ j’avais envie de faire un film. Je me disais : «Ça ferait un bon sujet de film». Le fait d’écrire un scénario, ça m’effrayait un petit peu. Je ne connais pas les techniques du scénario. D’autre part, il aurait fallu trouver un metteur en scène, beaucoup d’argent. Et je me suis dit : «Le roman, le récit, ce sera quelque chose qui sera plus immédiatement accessible au public».

YT : Et un documentaire ?

MB : Un ouvrage tout à fait documentaire, cela a peut-être quelque chose de rébarbatif. Il n’y a que les spécialistes, les sociologues, qui vont lire ça et moi j’avais envie d’atteindre le plus de monde possible.

YT : Avez-vous une idée des lecteurs ?

MB : Quand j’écris des chansons, j’écris d’abord de la manière qui me plaît le plus à moi puisque je suis seul juge au départ. Ensuite, une fois que j’ai terminé une chanson, je la chante, je la réécoute, je me dis : «Je vais pouvoir la chanter, ça va peut-être plaire à quelques personnes, il y a une certaine sensibilité». Il est bien clair que c’est une histoire tout à fait locale au départ, mais je crois que toutes les histoires locales sont des histoires universelles, finalement. J’espère que cette histoire peut être lue par n’importe qui.

YT : C’est assez compliqué. II y a des choses pas expliquées, pas décrites. La Migros ou la Coop par exemple. Il y a un flottement entre l’intérieur, le récit pour une communauté, et l’extérieur, les tentatives d’explications.

MB : Quand on dit dans un roman qui se passe en France, «Prisunic» ou «Félix Potin», tout le monde comprend. On fait l’effort.

YT : C’est pas vrai. Handke ou Djian disent: « Grandes surfaces». Etes-vous dans la mémoire ouvrière ou ouvert vers l’autre ?

MB : J’ai essayé de faire les deux à la fois. D’autre part, je pense qu’en Suisse, il y a quantité de choses qui se passent dont on ne parle pas et dont il vaudrait la peine de parler. Il vaut autant la peine de parler de la vie des gens d’ici, de Lausanne ou de n’importe où, que des gens de Paris ou de New York. Donc, quand ces événements se sont passés, j’ai eu envie d’en parler, d’en parler plus loin. Et en même temps, j’ai eu envie de garder les noms d’endroits, les noms de choses. Ça me paraissait important.

YT : Vous donnez la parole à des gens qui sont deux fois dominés, en tant qu’ouvriers et en tant que Suisses, c’est-à-dire qu’ils sont dans un pays où la lutte des classes est au point mort. Par moments, ce n’est pas très clair. Par exemple les explications sur les Italiens et les Espagnols n’ont pas de sens pour les gens qui sont ici et je ne pense pas que quelqu’un d’extérieur, à travers ces petites explications, puisse comprendre. Bon, reprenons ! Les gauchistes viennent. Est-ce une génération exceptionnelle puisque leur apparition nationale n’est pas liée à un contexte de crise ?

MB : Ils ont toujours été là. Ils sont toujours venus vendre « La Brèche» le samedi matin.

YT : Une génération d’activistes ?

MB : C’était bien sympathique mais il y a beaucoup de conneries qui se sont faites. J’ai toujours été heureux que les gens qui étaient dans ces groupes maoïstes ou autres ne soient jamais venus au pouvoir parce que j’aurais été fusillé sur-le-champ. Ce qui m’a toujours gêné, chez ceux qui venaient ici donner des leçons au monde ouvrier, c’est qu’ils étaient la plupart du temps, complètement à côté de la plaque, qu’ils ne connaissaient rien à la réalité, à la vie quotidienne des gens. J’avais le sentiment que les gens d’ici les regardaient un peu comme des bêtes curieuses.

YT : Dans le roman, le héros défend les trotskystes.

MB : Parce qu’à ce moment-là, avec le POP, c’est les seuls qui ont bougé. Les gens d’ici ont dit : «Ne bougeons pas. Vous êtes fous. Ça se fait pas. Vous allez vous faire taper sur la gueule. Vous allez tout foutre en l’air». A l’époque, j’avais le sentiment que si tout le monde avait discuté, réfléchi ensemble, les choses auraient pu se passer différemment.

YT : Dans le roman, ils n’apparaissent pas comme des manipulateurs ou des excités…

MB : C’était justement l’accusation que portaient les gens d’ici.

YT : Cette accusation ne vous paraît pas fondée ?

MB : Dans ce cas particulier, non.

YT : Y a-t-il eu un héros qui a fait descendre cinq cents personnes dans la rue ?

MB : La plupart des choses se sont passées vraiment.

YT : Le héros, c’est vous ?

MB : Non, mais j’étais dans les premières séances.

YT : Un de vos personnages dit: «Pour que les gens se révoltent, il faut qu’ils n’aient pas à bouffer». Il y a aussi une explication historique : «La Mob» aurait prouvé l’efficacité de l’encadrement, de la hiérarchie, puisque les nazis n’ont pas envahi la Suisse. Qu’en pensez-vous ?

MB : L’une des explications les plus plausibles c’est que les patrons étaient des gens qu’on connaissait, des voisins. On avait été à l’école ensemble. Il n’y avait pas cette immense différence de classes comme par exemple en France, dans les grandes fonderies de Lorraine. Un voisin qu’on croise quand on va à l’église ou en train de faire ses courses, il y a moins de distance.

YT : La paix du travail existe aussi dans les concentrations ouvrières zurichoises ou à Renens.

MB : Oui, mais les conditions générales sont parfois le résultat d’additions de conditions locales.

YT : Vous décrivez le Vaudois comme prudent, circonspect, grave, économe, avare de mots, etc. C’est assez juste, mais dire que les gens sont taciturnes parce qu’il fait froid ou que les gens sont renfermés parce que la ligne d’horizon est assez basse…

MB : J’essaie de trouver des explications. Ce sont celles que je trouve. Les Italiens sont en général plus volubiles que les Suédois mais je ne sais pas pourquoi. Dans les pays où l’hiver dure de cinq à six mois, il est très difficile de se mettre devant sa porte et d’inciter les voisins à venir boire un verre à la maison.

YT : Quand il fait chaud on ne travaille pas. Et la Grèce du Ve siècle avant Jésus-Christ ? Ya-t-il un drame du chômage helvétique ?

MB : C’est dramatique dans les cas particuliers. Ça c’est sûr.

YT : 0,8%…

MB : Il y a certaines régions où il y a 10% de chômage.

YT : Le chiffre national devrait être plus élevé.

MB : Non, si c’est sur une population de 4 000 personnes. Par rapport à 6 000 000 de personnes, ça fait pas des masses.

YT : Ça veut dire que les gens n’ont pas du tout de mobilité. Il y a quand même une sclérose. C’est bien beau de défendre ces ouvriers mais s’il y a du travail…

MB : Je pense qu’il y a des gens qui se sont bâti une espèce de bonheur quelque part. Les gens disent: «On a bossé comme des cons pour se bâtir une villa et maintenant on doit se tirer, aller habiter en ville dans un HLM». Ils préféreraient quand même rester ici. Moi, je trouve dégueulasse ce mot de «mobilité». On dit : «Les gens n’ont qu’à se déplacer, n’ont qu’à bosser douze heures par jour…»

YT: De l’extérieur on voit la prospérité de la Suisse et c’est difficile d’y insérer ce micro drame. L’ouvrier suisse est content !

MB : Ce n’est pas parce qu’il y a une majorité de gens qui sont satisfaits qu’on n’a pas le droit de parler de ceux qui ne le sont pas, qui sont malheureux.

YT : Je ne dis pas le contraire mais c’est difficile à comprendre.

MB : Ce n’est pas parce que la Suisse n’est pas totalement sinistrée qu’on n’a pas le droit de parler…

YT : …On a tous les droits…

MB : …Ce n’est pas parce que toutes les femmes ne sont pas battues qu’on n’a pas le droit de parler d’une femme battue.

YT : Les gens vont toucher des allocations-chômages, ils vont être aidés.

MB : Je ne pense pas que ça doit être rigolo d’être au chômage. Il y en a qui vont être con¬tents, qui vont dire : «Bonnard, ça fait des vacances pendant deux-trois mois, c’est bien». Mais dans le cas d’un mec qui a passé toute sa vie à bosser, pour qui le travail c’était sa vie – d’ailleurs on voit parfois sur les tombes : «Le travail fut sa vie» – et qui perd son boulot…

YT : Ils étaient encore très attachés à leur entreprise ?

MB : Ouais.

YT : Ils sont partis, ces gens ?

MB : Il y avait 7 500 habitants. Il n’y en a plus que 4 000.

YT : Depuis 1945, la Suisse est très dynamique : secteur bancaire, assurances, chimie, Je ne crois pas à ces laissés-pour-compte de la prospérité helvétique.

MB : Je n’ai pas de statistiques mais c’est sûr qu’il y a des gens qui gagnent deux milles balles par mois en Suisse et qu’il y en a beaucoup. Je ne pense pas que ce soit des gens qui participent complètement à la prospérité suisse.

YT : Leurs enfants auront une bourse pour aller à l’université.

MB : Une Suisse dynamique, c’est vrai, mais il y a des régions entières qui sont délaissées, tout le Jura, l’Arc jurassien. A Neuchâtel il y a des usines fermées, les gens ont dû se déplacer. Ce sont des populations déplacées.

YT : Et la Swatch ? N’est-ce pas une bonne réponse ? Dans votre roman, on sent la résignation face au cynisme du haut patronat étranger. Tous les autres ont l’air fatigués.

MB : Ici, il y avait des caméras, des platines, des machines à écrire. C’était la pointe de la technique, il y a une vingtaine d’années. L’usine a été vendue par les vieux Thorens. C’étaient des gens âpres au gain. Ils ne tenaient pas à la recherche. Ils ont trouvé plus facile de vendre. HPI de Paillard, à un moment donné, était en pleine expansion. Ils ont bâti des usines à Orbe, à Yverdon, au Brésil. Et puis, je ne sais pas pourquoi, ils se sont cassés la gueule et ceux qui ont fait les frais des erreurs des directeurs, ce sont les ouvriers. Je trouve ça dur. Il y avait dans cette région un potentiel de technique extraordinaire qui a coulé.

YT : C’est le patronat qui aurait cessé d’être inventif alors qu’il y avait ici tous ces ouvriers spécialisés ?

MB : La plupart du temps, aux ouvriers, on leur dit : «Faites votre boulot et fermez votre gueule». Quand quelqu’un, un ouvrier, allait vers le patron ou le contremaître pour dire : «Ecoutez, on gaspille du temps, on gaspille des pièces», on lui disait : «Tu fermes ta gueule. C’est pas ton truc. On a des idées en haut lieu». Dans mon histoire, si on voit beaucoup de gens résignés c’est que, la plupart des gens dynamiques, quand ils ont vu que ça allait se casser la gueule, ils se sont dit : «On va chercher ailleurs». Et ceux qui sont restés ce sont ceux à qui on a toujours dit : « Fermez vos gueules». A force de se faire taper sur le bec quand on parle, on prend des habitudes.

YT : Il y a une allusion à la femme qui, toujours brimée, finit par penser qu’elle est bête.

MB : Oui, oui.

YT : Les histoires anciennes, c’est la volonté de faire l’histoire de la région ?

MB : Moi, quand je regarde une région, un pays, j’aime bien savoir ce qui s’est passé avant. Les choses se bâtissent peu à peu. J’aime bien savoir sur quoi est bâti un pays. C’est pour ça que j’ai rappelé ces vieilles histoires.

YT : La richesse de la Suisse n ‘est-elle pas l’amour du travail bienfait ?

MB : C’est aussi ça, mais c’est pas que ça.

YT : Ça existe donc aussi ?

MB : C’est-à-dire qu’aux ouvriers, on leur a justement dit: «Faites bien votre travail et tout se passera bien». Ils font bien leur travail toute leur vie et puis ils se retrouvent au chômage, donc il n’y a pas que ça. Je crois qu’on endort les gens en leur disant: «Si vous faites ça vous aurez une récompense». On leur donne un sucre. Je crois que les gens réfléchissent pas assez par eux-mêmes.

FP : Ils réagissaient comment les gens par rapport à Lip ?

MB : Ici ? Je ne sais pas. A l’époque c’était encore la haute conjoncture…

FP : Est-ce que ce n’est pas la fin de la mécanique, le début de l’âge électronique ? Tout le monde se connaît ici. Les patrons étaient-ils ouverts sur l’extérieur ?

YT : C’est un faux problème. Il y a un système suisse comme il y a un système japonais de rapports de travail. Le système suisse, c’est le paternalisme. En France, Mai 68 a brisé les derniers restes de paternalisme dans les rapports de classes.

MB : En 73, ça marchait encore fort ici. Les gens qui étaient politisés voyaient cela avec sympathie. Moi j’ai été deux ou trois fois chez Lip. On y voyait des gens de Sainte-Croix mais c’était quand même la France. On se méfiait un petit peu. Les gens, ici, ne sont pas politisés.

FP : Il y a peu de contacts avec les Français ?

MB : Il y a les frontaliers, mais la frontière, c’est quand même quelque chose. Je crois que la majorité ne connaissent pas le village d’à côté qui est en France.

YT: La conclusion du livre c’est que c’est un pays où il n’arrive jamais rien.

MB : Ça, c’est un peu de l’ironie.

YT : Il faut s’entendre sur le «jamais».

MB : C’est au deuxième degré mon histoire. La mutation, elle aurait pu avoir lieu mais c’était pas le rôle des ouvriers, des manœuvres, de ceux qui perçaient des pièces, de dire : «Il faut faire une mutation». Si un type à la chaîne avait dit : «Ecoutez, il faut s’intéresser aux puces électroniques », on lui aurait encore une fois dit : «Il faut fermer ta gueule».

YT : Vous écrivez: «On va traiter les gens ici comme des Brésiliens ou des Coréens». C’est la morale du livre : les capitalistes, quand ils n’ont plus besoin des gens, ils les jettent ? Le héros se fait aussi quitter par sa femme et reste seul, comme un ouvrier sans emploi.

MB : Oui.

YT : Il y a un problème de style. Le livre bavarde beaucoup pour dire que les gens sont silencieux. Ne pouvait-on pas coller ces deux choses ensemble ?

MB : Il y a des gens qui ne sont pas silencieux, peut-être un dix pour cent de la population qui est formé de grands bavards. Dans un bistrot, il ne se dit pas grand chose mais ce n’est pas propre à la région. En général c’est : «Il fait beau. Quand est-ce que la pluie va arrêter ?» C’est la conversation des gens normaux, des gens qui ne sont pas des intellectuels.

YT : Le héros est-il marginal par rapport au monde de l’usine ? Ça m’a un peu gêné. Est-ce de la pudeur? Cela renforce la sensation de l’agitation forcée, gauchiste.

MB : Ouais, ouais…

YT : Il y a l’expression «une race de vaincus». C’est très sévère…

MB : Le mot «race» j’aurais pas dû le mettre, mais… Je ne vois pas la Suisse comme un peuple de vainqueurs ou de gens extrêmement dynamiques.

YT : C’est bizarre. Ils sont dynamiques. Ils dominent le marché bancaire, les assurances. Ils sont présents en chimie. Nestlé c’est…

MB : …Je peux me tromper…

YT : …Pourrait-on penser que les différences sociales sont plus marquées qu’on ne l’imagine ? Que c’est l’idée du Suisse qui est une fiction ?
MB : Je pense.

YT : Peut-être que les ouvriers suisses ont toujours été traités comme des Brésiliens ou des Coréens ?

MB : Je dis pas que c’est un scandale, je dis que c’est comme ça. Je porte pas de jugement de valeur.

YT : Ça ne vous énerve pas ?

MB : Ah, ça m’énerve ! Mais j’essaie de ne pas donner de leçons, d’expliquer les choses comme elles se sont passées. C’est pas un pamphlet. Dynamique… Il y a une Suisse terriblement conservatrice. Il n’y a qu’à voir, chaque fois qu’il y a des élections ou des votations, quel pourcentage de Suisses se déplacent pour influencer l’avenir du pays. Il n’y en a pas 20%.

YT : C’est peut-être parce que ce n ‘est pas la classe politique qui gouverne mais le Vorort ?

MB : Donc il y a 80% qui disent : «Il n’y a rien à faire».

YT : Ils sont lucides.

MB : Lucides et résignés.

YT : Votre livre est-il un deuil ? La petite amie est partie, les usines ferment. C’est la fin des ouvriers ?

MB : Moi, j’ai essayé de mettre dans cette histoire un espoir formidable. Ça ne transparaît peut-être pas, hélas. Le héros de l’affaire, entre le premier chapitre et le dernier, à mon avis, il s’est transformé. Au départ, il est complètement désemparé, il ne sait plus où il en est et, par le fait de participer à cette histoire, il retrouve sa place dans le village, une raison de vivre. Et les ouvriers aussi. Bon, ils se cassent la gueule à la fin mais ils ont eu pendant un instant un retour d’espoir, de dignité.

YT : Etrange ! Ça m’a semblé totalement désespéré.

MB : (Rires).

YT : On a l’impression qu’ils partent battus, continuent battus et arrivent battus.

MB : Faut dire qu’en face ils ont des gens assez costauds. Ça a été le début d’une lutte et puis, faute d’idées, de conviction, de force, de soutien aussi, c’est une lutte qui s’est cassé la gueule. Il faut dire aussi que c’est arrivé à des gens qui ne se sont jamais battus. Je pense que si les ouvriers, si par hasard, ils sont mécontents de leur sort… mais… la grève c’est quelque chose d’épouvantable pour eux ! Ça fait peur. On a tellement appris aux gens qu’il ne fallait pas faire la grève, que c’était grâce à ça que notre pays était prospère, que faire la grève c’est faire la révolution, c’est prendre un fusil, donc il faut un courage monstrueux pour faire ça.

YT : La trahison syndicale est très bien montrée dans votre livre.

MB : Dans cette affaire là, la FTMH effectivement avait d’autres voies qui n’étaient pas celles qu’auraient voulues les ouvriers. Ils étaient non seule-ment écrasés par le capital mais aussi par ceux qui auraient dû les défendre. Qui a raison, ça j’en sais rien…

YT : À un moment, un gauchiste dit au héros qu’il prend les gens pour des connards et qu’il s’est peut-être trompé.

MB : Ouais, parce que j’aime pas les gens qui sont trop sûrs d’eux… Effectivement, peut-être bien que cette histoire de pétition et de cortège, ça a été une connerie…

FP : Sans les gauchistes, cela se serait-il passé ?

MB : Non.

FP : Il y aurait eu quoi, alors ?

MB : Les gens auraient eu quelques ulcères de plus à l’estomac et puis ils se seraient fait descendre à Yverdon comme ils se sont fait descendre une année plus tard.

YT : En fait, le patronat perd patience. S’il avait licencié par groupes de 30 au lieu de 400, il ne se serait rien passé.

MB : Peut-être, peut-être…

YT : C’est ce que j’ai compris dans le roman. Les gens sont décrits comme égoïstes et mesquins. Quand c’est l’autre qui est touché, ça ne les concerne pas et celui qui est touché tout seul, il ne peut pas se défendre.

MB : À ce moment-là on était vraiment arrivé à une situation d’angoisse, d’incertitude. On savait qu’il se tramait des choses. Et bon, on avait quand même la mémoire de tous ceux qui s’étaient fait foutre dehors avant. Finalement les 300 et quelques qui restaient se disaient : «Ça va quand même être notre tour». Puis on trouve des petits moyens d’espérer, non, peut-être pas… Il y a toujours des rumeurs qui courent et la rumeur courait que tout allait fermer. Ce qui a peut-être mis le feu aux poudres, ce n’est pas les gauchistes mais c’est les protestants, le conseil de paroisse protestant qui a mis un jour dans La feuille de Sainte-Croix une lettre demandant des explications, demandant enfin qu’on dise aux gens ce qui allait arriver. Ça s’est passé avant les réunions convoquées par le PSO et le POP.

FP : Vous êtes né ici ?

MB : J’ai toujours vécu à Sainte-Croix.

FP : Vous avez participé pourquoi ? En tant que quoi ?

MB : Ben, pfff… C’est un moment où je n’avais pas des masses de boulot donc j’avais un peu de temps pour voir ce qui se passait là autour. J’ai toujours été intéressé par ma famille à ce qui se passait dans les usines. Mon père, mes oncles étaient ouvriers d’usine. La plupart des gens qui participaient à ce truc-là étaient des gens que je connaissais. Ils avaient l’air de se bagarrer, de se démerder, donc j’ai eu envie de voir ce qui se passait avec eux.

FP : Mais vous aviez des idées politiques précises ?

MB : Moi ? Pfff… Disons que je suis ce qu’on peut appeler « de gauche». Mais je crois qu’on est toujours en train de chercher des choses. J’aimerais bien que tout le monde soit heureux. C’est ça mon idée principale.

YT : Le héros répète qu’il aime les gens, qu’il voudrait le leur dire et qu’il n ‘y arrive pas.

MB : Ouais-ouais.

YT : Etant jeune, avez-vous été à l’usine ?

MB : Non, non. Jamais.

YT : Comment ça se fait ?

MB : J’étais instituteur. J’ai fait l’Ecole normale, ce qui représentait quelque chose d’extraordinaire dans ma famille. J’aurais jamais osé dire à mes parents : «Maintenant, je vais faire l’université». Ils auraient dit : «T’es fou». Ma mère faisait des ménages pendant que j’étais à l’Ecole normale pour payer la pension. Donc, même avec une bourse qui n’était pas extraordinaire, on n’avait quand même pas le même statut que le Suisse normal dont vous parlez et, pourtant, on était des Suisses normaux. Il fallait se serrer la ceinture…

YT : Vous parlez d’il y a 20 ans… Aujourd’hui vous auriez été à l’université.

MB : Vous regardez les statistiques. Il y a peut-être 10% de fils d’ouvriers.

YT : Il n’y a plus d’ouvriers suisses !

MB : Est-ce que les enfants d’ouvriers étrangers vont à l’université ?

YT : Ça c’est autre chose. Les immigrés…

MB : Moi, dans mon histoire, les Suisses, c’est les gens qui habitent ici.

YT : Il y aurait à faire un roman sur un ghetto d’italiens mais c’est autre chose…

FP : L’histoire se passe en quelle année ?

MB : En 84.

FP : Vous avez commencé à l’écrire quand ?

MB : Trois ou quatre mois plus tard.

FP : Qu’est-ce qui vous a motivé en fait ?

MB : Comme j’ai suivi tout ce qui s’est passé, à chaque fois que je rencontrais ces gens, je me disais : «C’est des choses qu’il faudrait dire, qui ne devraient pas se perdre». Je trouvais ça terriblement important. Et, à un moment donné, je me suis dit : « S’il faut l’écrire, je vais le faire».

FP : Vous en avez parlé avec les gens ?

MB : Oui. Ils étaient tout contents. Quand ça va sortir, certains seront contents, certains choqués.

FP : Qui sera choqué ?

MB : Pas les bourgeois. Ils peuvent s’attendre à ça. Les gens du syndicat par exemple, parce qu’à mon avis, ils n’ont pas fait leur travail correctement et je le dis. Ce n’est jamais agréable de se faire reprocher quelque chose. Je pense aussi à certains socialistes qui disaient aux ouvriers: «Attention, c’est dangereux. Bougez pas. Si vous bougez les patrons vont partir plus rapidement». Je pense que ces gens-là ne seront pas contents non plus.

FP : Vous avez mis combien de temps pour écrire ça ?

MB : J’ai mis à peu près uns année… deux ans en tout, mais pas en bossant tous les jours.

FP : Vous avez été discuter avec des gens pour rafraîchit votre mémoire ou bien est-ce uniquement votre point de vue ? Il n’y a pas d’enquête ?

MB : Non, il n’y a pas d’enquête. Assez rapidement, après ces événements, j’avais noté au jour le jour ce qui s’était passé, dans l’idée de faire un film. Alors j’ai eu qu’à reprendre ces notes.

YT : Et les nationalistes ?

MB : Les nationalistes, attention ! Moi, je prétends que je suis nationaliste aussi. J’aime mon pays ! Simplement, je n’aime pas un pays où il y a des inégalités. Ceux qui font partie des partis nationalistes sont des gens qui aiment leur pays comme il est aujourd’hui, un pays où il y a des inégalités sociales, où il y a des gens qui viennent travailler, des saisonniers qu’on renvoie dans leur pays trois mois par année. Ceux qu’on appelle nationalistes sont des conservateurs. Je refuse à tout crin qu’on me dise que j’attaque la Suisse. Je dis les choses comme elles sont et j’espère qu’elles changent.

FP : Vous y croyez ?

MB : Les choses changent petit à petit. Il y a des choses qui peuvent s’améliorer. Je crois qu’en disant les choses on peut contribuer à les faire changer.

FP : Mais dans quel sens ? Dans le sens des inégalités ?

MB : Non. Non. Je me serais pas crevé le cul pendant deux ans pour faire ça.

FP : Les gens, les 18-20 ans qui viennent à l’Ecole technique, vous les fréquentez ?

MB : Non, non !

FP : Pas du tout ?

MB : Quasiment pas.

FP : Vous en connaissez quand même pas mal des gens qui ont 18-20 ans, non ?

MB : Ouais, ouais.

FP : Vous trouvez pas qu’ils adorent l’argent ?

MB : C’est possible, oui.

FP : Tous ces gauchistes, je ne suis pas statisticien mais ils sont devenus patrons, non ?

MB : C’est évident, oui. Avocats, médecins… Mais ce n’est pas parce qu’une chose est difficile qu’il faut y renoncer. Quand je dis que les choses changent, je dis aussi que les modes changent. Après 68, les jeunes crachaient sur le pognon, sur la vie de leurs parents. Maintenant on assiste au retour du balancier et ce n’est pas impossible qu’il reparte dans l’autre sens. Donc ce n’est pas parce que je pense qu’il faut que je ferme ma gueule. Je pense que la comparaison est excessive – mais quelqu’un qui se trouvait pacifiste ou humaniste dans l’Allemagne des années 30-35, il devait se trouver drôlement à côté de l’opinion publique, vachement seul. A mon avis le type qui continuait à se battre, à conserver ses idées à ce moment-là était un type éminemment respectable, mais à l’époque c’était un paria.

FP : Avant, vous chantiez des chansons contre l’armée. Vous en faites encore ?

MB : Ça m’arrive.

FP : C’est des convictions profondes, alors?

MB : J’ai la conviction profonde que faire la guerre est une connerie monstrueuse.

FP : Mais vos chansons ont changé par rapport à l’esprit général ?

MB : Non… Je ne crois pas beaucoup.

FP : Il y a quelque chose de social dans vos chansons, non ?

MB : Souvent, ouais.

FP : Vous dites quoi, maintenant ?

MB: J’ai écrit une chanson qui a à peu près le même sujet que le roman. Je dis: «Voilà. On s’est fait foutre dehors. On n’est que des bêtes de somme qu’on renvoie quand on n’en a plus besoin».

FP : C’est un peu du passé dont vous parlez ?

MB : Je crois que les gens qui se font foutre dehors aujourd’hui, c’est l’actualité. Les réfugiés, c’est l’actualité.

FP : Vous pensez quoi de cet immense amour de l’argent qui s’installe partout ?

MB : Si ça m’arrivait d’avoir beaucoup d’argent, je ne cracherais pas dessus mais, avoir pour but dans la vie l’argent… Je pense qu’il y a toute une part spirituelle dans l’homme qui est complètement écartée.

FP : Dans cet amour de l’argent, il y a aussi un amour des places sociales, de la libre entreprise. C’est bien parce qu’il y a des gens qui veulent faire de la libre entreprise que les usines rouvrent…

MB : Mais je… je… je salue les patrons dynamiques. Bien sûr ! Mais il faut pas que les entreprises réussissent au détri¬ment des ouvriers. Ici on a un problème très, très concret. On a des frontaliers qui viennent bosser ici et qui acceptent de bosser à des prix très inférieurs, un tiers inférieur. Donc les patrons suisses vont dire aux Suisses : «Vous allez travailler au même prix que les frontaliers». Moi, je dis que c’est dégueulasse.

FP : C’est qu’une question d’argent alors ?

MB : Il faut de l’argent pour vivre. Ça c’est évident. De là à en faire le but de sa vie, moi je trouve que c’est une erreur.

YT : Je vous cite : «… cet équilibre morne et délicat dans lequel on se complaît malgré tout…» Par rapport à cela, faut-il faire de la provocation ?

MB : Ça, ça dépend du caractère de la personne.

YT : Ça dépend du caractère ?

MB : Ouais. Moi, quand je veux me foutre en rogne, je regarde les pubs à la télévision. Parce que, si c’est ça l’homme, alors non, je vais me mettre à quatre pattes, je vais brouter de l’herbe. Je trouve que ce qu’on nous propose comme modèle de bonheur, moi, ça me convient pas. Le bonheur qu’on nous propose est un bonheur à l’américaine. Je suis allé aux Etats-Unis l’année passée, pendant deux mois j’ai traversé le pays. Eh bien moi, je n’ai pas envie d’un bonheur comme ça, je trouve que les gens ont l’air d’être des bœufs. Si être heu¬reux c’est bouffer des hamburgers et regarder la télé le soir, moi ça ne m’intéresse pas.

YT : Des Bernois repeignent des voitures en rose la nuit. Ils vont avoir les ouvriers contre eux et pourtant ils ne sont pas résignés.

MB : Il y a des moments dans l’histoire où il faut provoquer mais, les gens, d’après leur sensibilité, sentent que c’est un moment ou un autre. Moi, je ne sens pas…

YT : Faut-il continuer à investir en Suisse son idéal révolutionnaire dans la classe ouvrière ?

MB : Bonne question. La classe ouvrière suisse n’existe pas ou n’a pas le sentiment d’exister, ce qui est différent. Alors… Maintenant, la révolution, je ne pense pas que… On est pas à une révolution comme la révolution bolchevique. Tout le monde le sait. Ça ne marche pas beaucoup mieux que chez nous, alors il faut trouver autre chose, continuer à réfléchir.

FP : J’aimerais bien savoir comment vous faites pour aimer votre pays ?

MB : J’aime beaucoup les paysages, j’aime beaucoup une grande partie des gens. J’ai des tas de copains que j’aime bien qui habitent ici, donc, si je veux les voir, faut que je sois dans ce pays. Et malgré tous les reproches que je peux lui faire, je trouve que si on fait le tour de tous les pays du monde, la Suisse n’est pas parmi les plus mauvais. Du point de vue de la vie quotidienne, je pense que les gens vivent quand même relativement bien, bien qu’il y ait des inégalités. Du point de vue de la liberté, je pense qu’on est quand même relativement libre dans ce pays. Alors voilà, je trouve qu’il y a un système démocratique qui est à la base une idée formidable, le problème c’est qu’on l’utilise peu.

FP : Vous aimez « votre » pays ou « votre» région ?

MB : Ouais, quand je dis pays c’est peut-être plus la Romandie que la Suisse entière. Je connais mal la Suisse allemande.

FP : Les vaudois sont-ils aigres, méchants et sacs à vin blanc ?

MB : Non… Les Vaudois sont mous plutôt qu’aigres et méchants.

FP : Il y a le Vaudois à jeun et le Vaudois pas à jeun. Le Vaudois à jeun, il a une éducation, il est extrêmement poli, il est assez précis et en même temps réservé. Jacques Chessex exprime bien, de façon concentrée, le caractère du Vaudois pas à jeun.

MB : Je sais pas si la transformation du caractère suite à l’absorption d’alcool, est propre au Vaudois. C’est propre à tous les êtres humains. Cela dit, si la soûlographie peut nous permettre de sortir de nos limites, alors : « Vive la picole ! »

FP : Dans vos nouvelles chansons, il y a des chansons sociales ?

MB : Il y en a, ouais, ouais. Il y en a une sur les réfugiés, une sur les ouvriers d’ici.

FP : Puis les autres ?

MB : Il y en a une sur les bœufs…

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES TENRET ET FREDERIC PAJAK.

EXTRAIT DU ROMAN DE MICHEL BUHLER
LA PAROLE VOLÉE

Il y avait eu la Grande Guerre, et il avait quatre ans à son début. Maintenant il est à la retraite, ça va faire neuf ans, il se dit qu’il en a assez vu, que la vie est longue et qu’il ne s’en doutait pas au commencement. John Junod est dans sa cuisine, à la rue des Rosiers, il voit par la fenêtre la gare et le train rouge et jaune qui manœuvre. Il écarte un peu le rideau, c’est sa femme qui l’avait brodé en disant : «Tu verras, ça fera joli, avec ces fleurs bleues sur le voilage». Aujourd’hui, ça lui bouffe la lumière. Sur la table de formica, qu’il a soigneusement essuyée après le petit déjeuner, la Feuille d’Avis de Sainte-Croix. Toutes sortes d’articles laissent entendre que des événements inhabituels se préparent. Tout à l’heure, il ira prendre son dîner au Café Beau-Séjour avec un autre veuf, et ils parleront de tout ça.

De sa vie, jamais il n’a vu un tel remue-ménage, même du temps de la Crise. Qu’est-ce que c’est, ce Comité des ouvriers qui organise un cortège, et cette assemblée du syndicat, qu’est-ce que c’est que ce mouvement de sou¬tien dont on nous a parlé à la soupe paroissiale ? Avant midi, il lui faudra encore récurer son étage d’escaliers, c’est son jour, et chaque locataire fait sa part, comme il n’y a pas de concierge. Avant, songe-t-il, on se rendait moins compte de la durée de l’hiver, parce qu’on n’avait pas la radio et la TV pour vous dire qu’ailleurs il fait beau, on s’imaginait que le monde entier était comme vous, en attente, alors on soupirait et on prenait patience. Ou peut-être que c’était parce qu’il travaillait, qu’il était occupé, et les jours devant les machines, qu’il fasse gris ou bleu, étaient tous pareils.
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Sur le buffet, une photo le montre le jour de leur mariage, avec Jeanne, il ne savait pas alors qu’arriverait le temps de la vieillesse, la vie coule si lentement qu’on ne sent pas les années passer.

Parfois, il dit fièrement à ces jeunes qui viennent prendre l’apéro au Centre, pour leur montrer qu’il est quelqu’un, et il parle de lui comme s’il s’agissait d’un autre :

— Le John, quarante-cinq ans d’usine, et fidèle au poste !

Mais sans plus de conviction maintenant. Quarante-cinq ans et puis quoi ? Des pantoufles à carreaux dans une cuisine impeccable, un vieux gilet troué aux coudes qu’il met pour faire son ménage.

Jour après jour, sa vie repasse dans sa tête. Il allait à l’école au Collège de la Poste, chez le régent Martin, qu’on appelait Martin-Bâton, parce qu’il fondait son autorité sur cet instrument. Il se souvient encore de l’Armistice, toutes les classes avaient défilé pour fêter la défaite des Prussiens, et le monde était simple alors. Il y avait les Alliés, qui représentaient le bien, et les autres qu’on voyait caricaturés dans les journaux, avec des visages féroces. Il y avait les bons nègres des colonies qui venaient donner leur vie pour la France, avec un large sourire et des dents blanches. Tandis qu’aujourd’hui, le monde est trop compliqué, et plus personne n’est content. Qu’est-ce que c’est que la vie, et qu’est-ce qu’il en reste ? Le train va partir, la barrière du passage à niveau est baissée, il regarde sa montre : ça va, ils sont à l’heure. Quarante-cinq fois Noël, et ça n’est pas beaucoup, avec de petites maladies parfois, et Jeanne qui se décourageait et parlait d’une toute petite voix, il la secouait :

— Ce n’est qu’une grippe, tu ne vas pas en mourir…

— L’amour du travail bien fait, murmure-t-il, cette phrase lui revient, c’était Martin-Bâton qui la lui répétait à tout bout de champ, «Ce qui fait la richesse de la Suisse, c’est l’amour du travail bien fait, et ça, personne ne pourra jamais nous l’enlever…»

Il s’assied sur un tabouret, chausse ses lunettes et reprend la lecture du journal. On annonce la mise à l’enquête d’un garage à L’Auberson, et le Grand Hôtel des Rasses sera fermé pendant quinze jours pour des travaux d’entretien. Attendre que tout ça finisse, sur la Feuille on mettra un faire-part : John Junod, retraité, et il y aura à côté un mot du syndicat : Membre honoraire.

Léon Francioli.

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LES AIGLONS

J’ai eu une période yéyé en 63, 64. Je faisais partie d’un orchestre. On a été assez souvent en France, à l’étranger. Les disques se vendaient bien. Ensuite, j’ai un petit peu travaillé dans la variété. Dans la région parisienne notamment, et cela a duré jusqu’à l’âge de 20 ans à peu près. En même temps, j’étudiais au Conservatoire de Lausanne et je prenais des cours de perfectionnement en composition à Paris et à l’ORTF, des cours de musique électronique essentiellement. C’était l’équipe à Pierre Schaeffer. Ils étaient une dizaine de compositeurs et j’y allais en tant qu’auditeur. Par passion ! Je venais d’un milieu «classique». J’avais étudié le piano. Le rock, le yéyé, c’était un défi de copains, pour moi. J’ai bien aimé et j’ai gagné ma vie. J’ai appris la contrebasse. J’ai pris une autre trajectoire. Je me dirigeais plutôt vers la musique d’orchestre, classique. Je m’intéressais donc plus particulièrement à la musique contemporaine mais je pensais que j’allais être musicien d’orchestre pour gagner ma vie, et aussi par passion. Et puis, je ne sais pas ce qui a fait que j’aie plutôt «sombré» dans le côté jazz. Je ne sais pas. Le jazz, à l’époque, ne m’intéressait pas. En 1965, je trouvais cette musique plutôt chiante. C’était pas du tout mon histoire.
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Notre groupe s’appelait Les Aiglons. Plus aucun ne fait de la musique. Il y en a un qui a une petite boîte. On ne se revoit pas beaucoup. Ça fait quand même vingt-cinq ans ! A l’époque, je jouais de la guitare, un instrument dont je ne joue plus. Après, j’ai progressé avec la contrebasse. J’ai eu une très mauvaise impression des quelques remplacements que j’ai faits dans des orchestres classiques. Jouer cette musique que j’aime avec ces fonctionnaires de la musique, je ne m’attendais pas à un truc aussi dur.
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Mon père a été naturalisé quand j’avais 14 ans à peu près, dans les années soixante. Je suis né à une époque où il y avait beaucoup de naturalisations d’italiens, en 1946. Je suis né ici. Au temps des yéyés, j’ai fait des remplacements avec Sylvie Vartan, des enregistrements avec Sheila. Hugues Aufray passait en première partie des Aiglons quand on tournait. Il était la vedette anglaise, nous, la vedette ! Il chantait encore des chansons de marin un peu bretonnes. Pour faire ça, on devait demander des autorisations à l’école et aux parents. Ça ne rapportait pas d’argent. Ça permettait seulement de bien vivre, d’aller de temps en temps faire les malins dans les restaurants de luxe. Voilà ! C’étaient de belles expériences !

FELIX LECLERC

Alors, je suis parti. Félix Leclerc qui habitait en Suisse, m’a demandé de jouer avec lui et je m’en suis allé cinq, six ans tourner avec lui. Cent-cinquante galas par année, un peu partout dans le monde. J’ai fait un disque avec lui, L’Alouette en colère. Ça, c’est une époque que j’ai beaucoup aimée. Sa musique est très simple et très intéressante à accom-pagner. C’est quelqu’un de très libre, un grand original qui ne joue jamais la même chose. De très beaux textes, de très belles idées. En tournée, nous étions seuls, lui et moi. C’était sympa. On nous prenait pour le père et le fils.
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Il y a quinze ans, quand il voyait un jeune chanteur commencer, avec une guitare, comme il l’avait fait, lui, il disait : « Pauvre homme ! » Je me rappelle qu’il me racontait : « Quand j’ai commencé, j’étais le seul au Québec et en plus j’avais une belle voix. Une drôle de voix. C’était original, il y avait au moins une caractéristique ! Maintenant, les chanteurs disent tous la même chose. Je les plains pour se faire une place sur le marché ! Quand tu es le premier ou l’un des premiers, tu n’as pas de problème : le marché, tu le crées !» D’ailleurs, il s’est retiré parce qu’il en avait plein le cul. Ça ne l’intéressait plus de faire des choses comme ça.
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Les derniers temps, où je jouais avec Leclerc, je jouais aussi avec un saxophoniste-clarinettiste français, Michel Portal. Je me partageais entre deux trucs : le jazz contemporain et la chanson poétique québécoise. Ce sont deux mondes apparemment différents mais pas tant que ça, quand même. Et c’est pour ça que j’aimais bien.
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Après Leclerc, j’ai surtout travaillé avec des musiciens français, Portal, Luba et tout ça. Avec un percussionniste suisse, Pierre Favre et un tromboniste allemand, Pierre Mangelsdorf, un type assez étonnant. Et aussi un saxophoniste anglais, John Surland, avec lequel j’ai fait pas mal de tournées. Là, je n’ai presque plus fait que du jazz et j’ai davantage accompagné.

LA POLYGAMIE

Accompagner, pour moi, c’est une question d’équilibre. S’il y a une musique plus éclatée, plus intellectuelle, j’ai aussi besoin de faire quelque chose qui soit beau, rond, où je ne me pose pas de questions, qui soutienne ce que l’autre fait devant. On essaie de faire le mieux possible pour l’autre. Ça, c’est une ques¬tion d’équilibre parce que ta musique ou même celle du groupe, c’est souvent un peu déchiré. Ça vient de la tête, souvent. Tandis que là, c’est le calme, c’est le calme dans ton métier !
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C’est une balance dont j’ai besoin, pas économiquement, psychiquement ! Economiquement, c’est agréable aussi ! (Rires). Pour moi, ce n’est pas vraiment polyvalent. Je crois que tout le monde devrait faire ça. Pour être un peu équilibré… On croit que le fait de se spécialiser, c’est la qualité. Chose qui m’étonne un peu. L’autre jour, alors que je jouais en Suisse allemande avec Jean-François Bovard, un journaliste m’a demandé : «Faire autant de musiques hétéroclites, différentes, est-ce que ce n’est pas une erreur ?» Je lui ai répondu : «Est-ce que vous êtes vraiment persuadé qu’on est moins équilibré si on est polygame que si on est monogame ?» Je pose la question ! Puisque tous les monogames, ou presque, ne rêvent que d’être polygames… Ici, il n’y a presque plus de studios. A une époque, j’en faisais beaucoup. Des musiques de films, de publicité, de chanson. Parfois, au studio, tu ne sais même pas pour qui tu enregistres. Maintenant, tout est électronique. Un même type fait tout. Les sons qui ne sont pas synthétisés, le grand public ne les écoute même plus !

BBFC

Et puis, on a créé ce groupe, Musiques, avec Bovard, Bourquin, Clerc et moi. On essaie de faire des choses qui rayonnent autour de ça. Des fois, on élargit à treize musiciens. A Vidy, nous sommes six avec Didier Hatt, un trompettiste de Genève, et Pascal Auberson qui chante et qui joue des percussions. On a aussi fait un truc, il y a quelques temps, avec un comédien, Armand Abplanalp, sur la guerre du Sonderland. Notre but est un peu qu’il y ait un noyau, nous quatre, et de s’étendre à la poésie, à la chanson. A quatre, on a aussi accompagné Bühler. Une vingtaine de galas avec un trompettiste en plus. Pour Vidy, on compose tous ensemble. On amène plein de choses, on mixe et puis on voit. Ça fait des mois qu’on bosse là-dessus, d’une manière collective. Chacun amène un «menu », des choses déjà prêtes, des fois complètement écrites puis, après, on transforme. Il y a toujours un instigateur. Nous, on bénéficie d’un acquis : jouer une musique libre, sans aucune écriture. Mais on essaie d’introduire tous les paramètres, toute notre culture, tout ce qu’on connaît. Il n’y a pas à jeter un air de be-bop ou une valse de Chopin. Tout ce qui nous plaît, on le prend. Maintenant, il faut voir quelle signification ça a. On ne colle pas n’importe quoi avec n’importe quoi.
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BBFC existe depuis cinq ans. Notre prochain truc, 1991, le 700e anniversaire de la Suisse et, en sous-titre, Andante patriotico ma non fanatico. Ça fait un mouvement musical. C’est une chose qui va normalement se passer d’une manière très classique, en trois mouvements. Un premier mouvement entièrement écrit, très illustré, une musique très imagée, assez descriptive. C’est un peu l’emmurement de la Suisse. On a écrit un scénario. La seconde partie, c’est l’éclatement et pour ça, on écrit rien, ce qui viendra viendra ! Et la troisième partie, c’est une espèce de conclusion reprise de la première partie et juste transformée. C’est un peu ironique…

LE MARCHE

Ici, le marché est à créer mais c’est un tout petit marché. C’est clair qu’il y a vingt fois trop de musiciens pour le marché existant. Plus de musiciens que de comédiens ! C’est énorme ! Depuis une dizaine d’années, s’ouvrent un peu partout des écoles de musique improvisée ou de jazz. A Lausanne, une école qui existe depuis seulement trois ans, a déjà à peu près cinq cents élèves. Une demande pour mille ! Ils ne savent pas où les mettre, ils ont de petits locaux. Il y en a une à Montreux, une à Fribourg, une à Berne. Partout où s’ouvre une école, il y a cinq cents, six cents, huit cents élèves ! Cela répond à un besoin. Et ces gens-là, c’est évident qu’il y en aura un ou deux qui joueront. Les autres, ce seront de nouveaux professeurs pour de nouvelles écoles. Donc, c’est seulement pour passer le temps après le travail. C’est l’organisation des loisirs.

LA CONTREBASSE

Le piano, c’est l’ancêtre du computer, la programmation. Avec le piano, tu as tout devant toi mais c’est la même restriction qu’un programme : com-ment en sortir ? Avec la basse, tout est permis. Je n’ai pas de touches, pas d’obligations, je peux mettre la note où je veux. J’ai des cordes. J’en ai quatre. Si je veux en rajouter ou en ôter, je peux le faire. Je peux les grat-ter, les pincer, les frotter et je peux mettre les doigts où je veux. Ce qui me plaisait dans la basse, c’est que c’est l’instrument que tu touches le plus, tout ton corps le touche. C’est sensuel.
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Quand j’avais douze, treize ans, un de mes amis qui jouait avec moi avec les yéyés, a perdu son père qui était violoncelliste à l’orchestre de chambre. Alors, je lui ai dit : «Un jour, je remplacerai ton père». Et puis, à 18 ans, j’ai dit : «C’est trop tard pour apprendre le violoncelle alors j’apprends la contrebasse». Et j’ai joué quelques fois avec l’orchestre de chambre, comme ça j’avais tenu parole. En fait, j’aurais voulu apprendre le violoncelle.

MICHEL BUHLER

Il y a toujours eu Michel. J’ai fait des disques avec lui. On a le même âge. On se connaît depuis très longtemps. Je joue avec lui parce que c’est un ami et aussi parce que je suis à peu près d’accord avec tout ce qu’il raconte. Des fois, la forme me plaît moins mais ce qu’il dit, le fond de ce qu’il dit, je suis qua¬siment toujours d’accord avec. C’est bien. Ce qui est important pour moi, c’est d’essayer de faire, avec très peu de notes et des musiques faciles, le plus rond, le plus beau possible. C’est vraiment le plaisir de ser¬vir mais pas de manière servile, de manière critique. II dit qu’il aime que ce soit joli, or, de temps en temps, je lui dis que telle chose, ce n’est d’une part pas joli et que, d’autre part, ça ne va pas dans le sens de ce qu’il dit. J’essaie de le contrarier mais qu’il reste d’accord avec ce que je dis. Je crois que, dans son dernier tour de chant, il a découvert que, même quand on est que deux et qu’on ne joue pas très bien de la guitare, qu’on n’est pas un virtuose, travailler un tout petit peu sur les nuan¬ces, ce n’était pas vilain, ça apportait ! Il n’avait pas besoin de changer beaucoup d’accords mais, rien que les nuances, c’est comme si on changeait beaucoup d’accords. C’est une chose qu’il devait certainement savoir mais qu’il a découvert en pratique.
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Le Chili, ça reste un sujet d’actualité. Apparemment, ça a pété très fort ces derniers temps. Ils y vont fort ! Je suis d’accord avec Michel. Simplement, des fois, je lui reproche… C’est pas un reproche ! Il en parle parfois d’une manière un petit peu trop douce. Je pense que c’est bien de dire d’une manière douce, de gueuler ça ne sert strictement à rien… en chanson. La douceur sur une chose aussi dure, fait certainement mieux passer les choses. Mais, des fois, j’ai l’impression que c’est juste glissé entre deux. J’aimerais mieux que ce soit un peu plus appuyé.
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Tu as deux solutions. Soit tu te dis : «Je fais soixante-huitard attardé», ce que tu es certaine¬ment quand tu as quarante ans, attardé ou non, mais tu as des restes. Soit tu as peur qu’on te traite de bobet et ça te gêne de parler comme on parlait il y a vingt ans, soit tu te dis : « J’en ai rien à cirer. Moi, je crois qu’il faut le dire et je continue à le dire». Et tu passes pour un imbécile ! Mais ce n’est pas grave. Auprès de certains… Michel, il passe à travers les modes. Il va tout droit et il a raison !

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Spéciale dédicace à Adrien Chiquet et au festival Météo de Mulhouse. Bientôt sur [MNE->http://www.radiomne.com/emission/Les%20Lundis%20d'Yves%20Tenret]