L’îl / The I-land

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Film de Fabrice Coppin, 2019

Durée : 39mn
HDV / Super 8
Avec : Lysias Maingre / Geoffrey Couët / David Yon / François Billaud / Fabrice Coppin
Image : Fabrice Coppin / David Yon
Images additionnelles : Philipp Cartelli / Ulysse Coppin
Son : Fabrice Coppin / Achille Chiappe
Montage :  Fabrice Coppin assisté de Caroline Beuret / David Yon / Tarek Sami
Co-Production : Fabrice Coppin / Numéro zéro / L’argent / 2019

Synopsis

L’îl est un coming out, et bien au-delà il est le témoignage d’un désir qui surgit des profondeurs de l’intime.

The I-Land is a coming out, but much more than that it is the testimony of a desire which arises from the depths of the intimate.

 

« Je pouvais passer des lunes sans penser à cet autre que j’étais en train de rechercher ; le phénomène le plus enivrant, c’est qu’il donnait de la consistance à toutes les parts de l’île qui n’étaient pas sous mon regard ; il démultipliait mon attention, étalait ma conscience ; dans un trouble d’ubiquité mes perceptions se superposaient pour conférer à cette île une étrange amplitude… » (Extrait de L’emprunte à Crusoé de Patrick Chamoiseau)

À l’origine du désir et à l’origine du film : L’île

Au commencement il y a la question du désir, de mon désir. Quand je me suis questionné intimement à propos de celui-ci, il m’est venu spontanément des profondeurs de l’intime l’image d’une île. J’y ai très vite vu une analogie évidente entre mon désir et celui que j’ai depuis l’enfance pour une île. En relisant Vendredi et les Limbes du Pacifique j’ai compris que mon désir pour une île ressemblait étrangement à mon désir pour les hommes. Il y a à la fois dans cette métaphore une sorte de résolution physique et psychologique de ma propre expérience de l’homosexualité. J’y ai vu tous les ingrédients inconscients qui sont à l’œuvre dans ces deux mouvements qui me tendent à la fois vers l’île et vers l’homme.

L’expérience de désirer une île est donc pour moi dans l’absolue, la métaphore parfaite pour expliquer mon expérience de l’homosexualité.

L’île dont je parle à ses caractéristiques. Elle est presque inaccessible mais pas totalement. Elle est suffisamment éloignée des continents pour avoir son autonomie, son existence propre. Elle est un monde dans un monde. Elle rassemble à elle seule le désir de séparation et de fusion. C’est un corps parfait, magnifiquement autonome. Elle est l’origine perdue, l’expérience matricielle.

« Rêver d’une île c’est à la fois rêver qu’on se sépare ou qu’on est déjà séparé et c’est aussi la sensation d’une union absolue de sois avec le monde. Une sorte d’idéal qui serait l’expérience des deux vécue au même moment. L’élan qui pousse les hommes vers les îles prolonge celui de l’île avant les hommes, pour peu qu’ils soient absolument séparés et absolument créateurs pour donner à l’île une conscience du mouvement qui la produite, au point qu’à travers l’homme l’île prendrait enfin conscience de soi comme déserte et sans hommes. L’île serait seulement le rêve de l’homme, et l’homme la pure conscience de l’île ». (Gilles Deleuze, L’île déserte et autres textes).

Dans les lectures que j’ai eu du roman de michel Tournier j’y ai vu tout cela très clairement. Mais c’est davantage L’emprunte à Crusoé de Patrick Chamoiseau qui m’a inspiré pour exprimer ce qui restait pour moi indicible mais que lui a réussi à éclairer par sa poésie. La lecture de certains extrais du roman pour mon film m’ont servit à mieux révéler mon île et bien sûr cet Autre « il » que j’évoque.

Extrait :

« Je pouvais passer des lunes sans penser à cet Autre que j’étais en train de rechercher. Son existence disparaissait en moi, mais elle était tellement tissée de ses apparitions qui n’arrêtaient pas de me mettre en émoi, qu’à aucun moment je n’avais le sentiment de l’oublier ou de perdre cette envie impérieuse d’un contact avec lui. Le phénomène le plus enivrant c’est qu’il donnait de la consistance à toutes les parts de l’île qui n’étaient pas sous mon regard. Il démultipliait mon attention, étalait ma conscience. Dans un trouble d’ubiquité, mes perceptions se superposaient pour conférer à cette île une étrange amplitude. De fait, elle devenait plus immense, plus puissante que ces vingt dernières années durant lesquelles je m’étais contenté de l’axe unique de mon regard. J’avais à chaque instant conscience d’être plongé au cœur d’une entité qui ne s’arrêtait pas aux rives de ses plages comme je l’avais toujours cru. L’île se poursuivait sous l’eau, chevauchait les vagues, se mélangeait au ciel et aux nuages, s’étendait aux sous-sols des ravines, se déployait dans les boyaux des grottes où j’avais bien souvent enterré mes premières terreurs, tant d’espace, tant de profondeur, tant de perspectives soudaines qui s’emparaient du moindre de mes regards et l’amplifiaient à l’infini. Et tout cela sans que je ne vois jamais cet Autre, ni surprenne son odeur, ni devine son ombre. Mais au bout d’une de ces nuits agitées, je me rendis compte que l’autre, bien qu’il fut introuvable, se retrouvait dans la moindre de ces formes insensées, je réalisais qu’elles ne provenaient pas de moi, que lui les suscitait. C’est lui que j’envisageais dans ces flots de chimères, tout ce vivant, toutes ces humanités c’était lui. Je tendais vers lui en l’imaginant de moult manières possibles, sans limites de formes et sans clôtures d’espaces. »

A propos de la fabrication du film

J’ai commencé à travaillé sur ce film il y a plusieurs années avec l’envie de raconter mon désir pour les corps masculins. Le cinéma pouvait me permettre de dire ce que voulais exprimer à propos de ce désir sans rien enfermer. Mes deux films courts, îls, et Anges photophores, marquaient déjà un premier mouvement vers cela. Mais avec L’îl je souhaitais aller beaucoup plus loin en questionnant ce désir de manière très intime en partant de ma propre expérience. Le fait que j’incarne moi-même mon propre personnage me place dès lors en sujet actif et non plus en simple observateur.

Le processus du film s’accorde depuis le départ aux mouvements de ma vie. C’est en effet à partir d’événements qui surgissent du réel que j’envisage les principales séquences. Le film n’était donc pas écrit à l’avance, il se découvrait alors que le faisais.

J’avais commencé à tourner en super 8 il y a quelques années en choisissant un « modèle » masculin. La construction du film commence comme cela, d’abord avec cette urgence de filmer les corps en allant au plus près de la peau.

De là sont nées des complicités artistiques. La première est avec le poète Pierre Guerry qui écrit un récit inspiré de mes premières séquences super 8. Son poème m’a révélé un aspect beaucoup plus sombre du film que je n’avais pas envisagé au départ. Mais c’est aussi une prise de conscience d’une souffrance dont je n’avais pas encore mesuré l’impacte sur la construction de mon propre désir n’ayant je le croyais jamais vécu d’actes homophobes. En réalité je prenais réellement conscience d’une domination insidieuse qu’avait provoquée sur moi la culture hétéro normée dans laquelle j’avais toujours vécu. Du silence familiale à celui imposé en société il m’aura fallu du temps pour m’extraire de la puissance de cette domination. Ce poème parle donc de cet enfermement dont tout Homme mettra plus ou moins de temps à se libérer. Mon film commence donc en rappelant cela.

Extrait :

Là-bas, au pays, nous étions surveillants et bourreaux de nous-même. Des prisonniers, écrasés d’urine et de mépris, cisaillés dans les failles de nos corps soumis. Leurs slogans étaient nos effrois, et le chaos se lisait sur nos visages avariés. Des cellules d’angoisse proliféraient dans nos chairs, le sang des choses nous éclaboussait l’âme… la douleur s’immisçait dans nos entrailles, nous n’étions plus que les jumeaux noirs de nous-mêmes. Nous délirions dans nos ombres tuméfiées…, alors qu’ici la lumière fait un vacarme prodigieux. Ils ont inventé ma première plaie. De leur salive ils ont fait ma boue, et leurs injures m’ont brisé, désordre, peur… Comment sous tant de crasse ai-je pu rester intact ? Depuis leur vie hermétique, mes plaies me questionnent : Un corps total m’est-il accessible ?

Puis est arrivée une seconde complicité, celle d’avec le cinéaste David Yon avec lequel je nourris de nombreux échanges tout au long de la fabrication du film. J’avais beaucoup aimé la texture des images qu’il avait tournées pour son film « La nuit et l’enfant ». Nous avons donc utilisé la même caméra, une Black magik  équipée d’objectifs photos. J’ai utilisé  pour ce film différentes matières qui participent à l’hétérogénéité du récit qui passe du rêve à la réalité.

Teaser l’îl

 

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Contact : fabrice.coppin@gmail.com