Francine Simonin & André-Paul Zeller

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Textes d'Yves Tenret parus dans deux catalogues en 1989 et 1990.

AVISO

Il n’est question ici que de mettre en présence deux artistes qui se connaissent, parlent la même langue, disent les mêmes choses. Aucune illustration, la spontanéité est un instrument de travail. Ils ne se commettent pas l’un avec l’autre, ils manifestent ensemble leur condition d’artiste. Leurs gestes sont rapides, précis, ils savent qu’il faut souvent jeter. Elle se tourne vers son enfance et s’étonne de la trouver intacte; il ne veut voir que l’avenir et parle encore du présent. Les différences, les contradictions et les confrontations ne résistent pas aux ravages de la passion.

Francine Simonin, artiste peintre, est née à Lausanne le 2 octobre 1936. Ecole des Beaux-Arts à Lausanne. Depuis 1968, partage sa vie entre la Suisse et le Canada. Nombreuses expositions, prix et distinctions.

Yves Tenret, écrivain, est né à Bruxelles le 26 juillet 1948. Études de Lettres à l’Université de Lausanne. Actuellement sans domicile fixe. Nombreux textes publiés dans des revues.

Nicolas Raboud

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Inachèvement .Oui, oui, j’ai les questions. ..Combien de fois déjà me la suis-je racontée cette légende sans héros ni battant? Cette crainte d’éclater en sanglots devant les gens ou de ne plus pouvoir contenir le possédé qui habite dans cette chair molle, boule de nerfs, que je n’ai jamais réussi à sortir de son goût à l’autodestruction et aux plus vulgaires des braillements.

Reflux et feeling déjanté. Errance dans le dérisoire. Qui a passé des années à tenter de donner une forme à son ombre ne peut que comprendre ce qui a poussé Robert Walser, lorsque plus personne ne voulut de ses petites proses, à aller se présenter de lui-même à l’hôpital psychiatrique pour y prendre, avec un bail de trente ans, une chambre.

j’ai remarqué que certaines femmes aux alentours de la cinquantaine , des femmes toutes de tempérament comme celles pour lesquelles on tremble et vibre lorsque l’on assiste à la projection d’«Une femme sous influence» ou de «Love Streams» de John Cassavetes, tressautent elles aussi et bouillonnent en tournant autour de ces édifices où l’événement psychique est délivré du quotidien.

On mitraille les manuscrits anciens aux ultra-sons et les impuretés tombent dans la cuvette. Ces femmes sont délaissées ou pensent l’être. Elles font un forcing, une réduction radicale des «Maîtres-Chanteurs».

L’hystérie, douleur armée, risque amniotique, fascine. Un rivet saute, une flaque s’étend, chaque atome de cette chaîne moléculaire est à la torture.

Le survoltage est par définition fragile et c’est sans effort que nous saupoudrons de fatigue nos oeuvrettes. J’ai mis très longtemps à admettre la différence qu’il y a entre rien et quelque chose. Si on le peut d’un mari, d’enfants même loin, partis, parents à leur tour, on ne le peut en aucune façon de soi-même. Walser fredonnait mais il ne pouvait pas se faire chanter: «Aujourd’hui c’est la crise, tu lèches le noyau de la cerise. Demain, ce sera vachement mieux… » Les temps, ô éternellement jeunes véliplanchistes multicolores et skieurs fitness, ne sont pas à la compassion. C’est comme vous voulez mais sachez que vos dents brillantes, vos shampooings secs et votre grégarisme ne m’impressionnent ni ne me gênent. Scanner, je vous vois et les amygdales pour ceux qui les ont encore et le pancréas. Pas de scène pas de ménage! Vous voilà passant commande par Minitel de grands disparus livrés en kit. Je parie ma dernière chemise là-dessus.- le noir et blanc reviendra. C’est en maître que je règne dans ma chambre meublée où je terrorise les cafards, les fourmis ailées, les larves de mouches, les morpions et les blattes. Guère actif que quatre ou cinq heures par jour, le reste du temps je paresse tel un chat maigre, étendu dans un endroit ombragé, assoupi. Je ne sors de ma léthargie que lorsque les bruits et la chaleur accablante du jour s’estompent. Au soleil couchant, je me réveille et pars assouvir ma faim. La lutte est inégale. Le monde répand sur ses opposants un effluve poivré, aigre, piquant. Mais, et enfoncez-le vous bien dans la caboche, c’est un effet de surface car le contemplatif connaît et ne connaît que l’allégresse. Sa terreur est sienne!

Le propre de l’homme est d’ignorer la satiété. Il n’y a pas trente-six éthiques. L’ascète est un sensuel. Être odieux exige un esprit tendu. L’allergie au pathétique peut être surmontée. Cela demande de la ténacité et du courage mais que ne ferait-on pas pour une courte illumination, pour aviver le développement de nos facultés intuitives ? Cette douceur qui vous étreint face à la femme susmentionnée n’est-elle pas l’ébauche d’une réconciliation ? La vie attire le respect! Ce n’est pas pour plaire que nous durcissions les contrastes. C’est pour qu’enfin il se passe quelque chose. De mer lisse et presque vierge, je suis devenu terre dévastée, deuil, place forte. Je me suis couvert le chef de cendres grises. Je me suis souvent retrouvé face contre le sol mais il ne m’est jamais arrivé de ne pas me relever. Ringard!

Ils nous alignent par deux, nous interdisent le bavardage et ne savent que faire de la tête qui dépasse. Ils sondent, comparent, gèrent, étiquètent, classent, déclassent, approuvent ou rejettent. Ils sont excédés, intimement persuadés que nous en faisons trop et pour eux, notre souffrance n’est que du cabotinage, le suicide, une plus-value, et notre liberté, un manque de sens pratique. Mais comment font-ils pour se cacher à eux-mêmes qu’ils ne sont plus que de tristes figurants? Que dans leurs cuisines on s’entend mastiquer ? Que leur dernier sourire est devenu un vestige archéologique? Et que si la nuit, tu es une bouillotte pour moi, je ne vois pas ce que je pourrais être pour toi ?

L’art n ‘est pas un ensemble de documents historiques, un témoignage, une vision d’une société, l’esprit d’un peuple, un appel à l’obéissance, une morale relativiste, un symptôme ou une pulsion, des styles qui s’affrontent dans une lutte des castes, un domaine autonome, la vérité, la cristallisation d’une émotion, une rétention fanatique, un état d’âme, le reflet d’un système, une représentation de mythes divers, le label «carte noire», des topoi figuratifs, une rhétorique, une déclaration d’amour ou de guerre, de la nourriture en boîte pour psychologues sagaces, un réseau de symboles ou de fonctions, des indices, des filiations ou la chasse gardée d’une brochette de génies. L’art est la part non encore réalisée de nous-même et tout ce qui est cela en est.

Quand je m’accroupis dos au mur, au Musée des Beaux-Arts de Nice, scrutant la «Tête de vieillard» (huile, ovale, 60X50, 1765) peinte «alla prima» – sans interruption dans l’exécution -par Fragonard, ce que j’hallucine est une promesse de bonheur. L’art rend humble et fait mal, très mal. Ceux qui répètent à leur progéniture que ce n’est pas un métier savent-ils à quel point ils ont raison? L’art ne peut s’accommoder de déterminations négatives. Aussi pessimiste, cynique ou désespéré qu’il puisse être, il n’en reste pas moins toujours porteur d’espoir car ceux qui sont au-delà de ce sentiment ne peignent ni n’écrivent, ne filment ni ne jouent, ne sculptent ni ne dansent, ne sont ni en fa dièse ni en ré mineur. La dépression est muette, trou noir, meurtre intime.

Roulette russe ou invocations, l’art ne permet pas le mensonge sur l’essentiel. Pouvez-vous imaginer ce que c’est que de devoir tout rejouer chaque jour ? On vous les a montrés du doigt, oui celui-là là-bas, et vous leurs avez trouvé une allure minable. «Mais enfin, je ne comprends pas, ce n’est pas si difficile que ça, ceci, cela etc.». Détrompez-vous ! C’est très difficile… La sensibilité est l’obscénité majeure, le scandale, pathos excrémentiel, retour du refoulé. Artisans du premier jet, nous sentons de suite si ça vient ou si ça ne vient pas. Quand la sulfateuse est chaude, les dernières barrières sont physiques. Alors ça y va après des déclarations d’intention, les «j’arrête ceci», les «demain, je me mets à cela» tant il est vrai que c’est un bien long chemin celui qui sépare ce qui nourrit et entretient de ce qui fonce et défonce, de l’adrénaline à la gymnastique suédoise…

Allons-y pour la représentation. Fermez les yeux, poussez sur vos paupières, bouchez-vous les oreilles! Le pitre est terne, vide, honteux. Tout est fini. Il se sent sec, froid et «hystérile» mais il a quand même le pinceau, la plume à la main. Un dernier essai. Son visage se ride, son dos se courbe, son bide se bombe, il fait grimace sur grimace. Qu’est-ce qu’il est laid! Mais écoutez-bien, au fond de vous-même, l’entendez-vous cette musique? C’est sans rapport mais voilà que resurgit ce que vous aviez cru oublier à jamais, l’adoration, vos corps enlacés roulant sur le sol trempé du parking. Mais oui, il pleuvait à torrents ce jour-là et vous étiez… Seulement, c’est à la vie comme à la vie, on ne peut pas se chauffer à un feu de paille, il vaut mieux s’asseoir sur tout cela, ces contes de bonnes-femmes, ces histoires d’enfants qui ne veulent pas grandir. Ce n’est pas un choix mais une ruse, ô nourrisson de Zeus, qui tend à rouler la pudeur dans la farine. On est coincé, bloqué, inquiet, interdit. On n’a pas le droit! Alors, on se chauffe, on se contourne, on tente de se prendre par surprise. Ni vu ni connu, on a les mains moites mais la page est pleine. Et on y va tant qu’on peut, oubliant de respirer, jusqu’à s’effondrer, s’écrouler et le lendemain, dégrisé… La foire est de retour, ce jour sera chômé, que la fête commence! Celui qui s’appartient ne peut être que dilettante, amateur, fraternel, promeneur, son propre bourreau et sa propre victime. Le flux est puissant. Ça jaillit, effleure l’ordre, le caresse, ça cache son insouciance sous la plus terne des sournoiseries. L’autodidacte est un rebelle indompté. Ça va à son inclinaison du moment. Ça n’affronte plus les conventions sociales, ça les esquive. Pas de calcul et la perte de toutes les lucidités! L’élan est sincère et ceux qui ricanent sont des envieux qui ont déjà compris quelque chose. Laisse tomber la laisse!

Yves Tenret

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Rédaction: Nicolas Raboud
Graphisme: Pierre Neumann et Anne Zurlinden
Crédits photographiques: Musées cantonaux, Sion: Heinz Preisig, Sion
Photolithos: Busag, Berne
Impression: Constantin & Stella SA, Sion
Reliure: Mayer et Soutter SA, Renens
© Musée cantonal des beaux-arts, Sion, 1989
L’exposition et le catalogue bénéficient de l’aide du canton de Vaud.

André-Paul Zeller, Structeur

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« Travailler d’arrache-pied pendant trois semaines pour jouir trente secondes d’une machine dont on sait pertinemment qu’elle va s’arrêter dans trois minutes. »
A.-P. Z.

Avant les hydromobiles

« Courage vieux pousse-loi au cul
Il y a encore des jours derrière Chasserai
disait mon père… »
A.-P. Zeller

A l’âge de 35 ans, Zeller revient à la peinture qu’il avait déjà pratiquée pendant ses études et n’avait vraiment jamais abandonnée puisque dans l’intervalle il fut décorateur de théâtre. Jusqu’en 1960, il peint des paysages, les raffineries du Rhône ou Monthey la nuit, puis introduit, pour réfréner quelque peu sa fantaisie, des matériaux naturels tels que tissu, sable, pierres, verres. Mais en même temps, dès 1956, il s’était lancé dans la troisième dimension en fabriquant des kaléidochromes. Ceux-ci étaient composés, dans leur forme la plus évoluée, d’écrans blancs fixes et de six projecteurs encapuchonnés dans un cylindre perforé, de façon variée, et dont chaque perforation était recouverte d’une ou de plusieurs feuilles de cellophane coloré. Une hélice mue par la chaleur et par la friction entraînait des projecteurs. L’un de ses kaléidochromes, Le Théâtre magique, avait une scène, deux coulisses, cours et jardin, d’où partaient les sources lumineuses, et sur cette scène, il y avait plusieurs plans et profondeurs, ce que les gens de théâtre appellent «rues», ces plans étant des formes blanches inclinées dans différents angles sur des axes verticaux. Ces formes, à cause des réflexes perceptifs des couleurs, semblaient bouger alors qu’en fait c’étaient les projos qui glissaient en coulisse… Tout cela présentait beaucoup d’inconvénients techniques, la rotation des écrans était trop rapide, l’aluminium des projecteurs se dilatait, le cellophane en se contractant et en se gondolant finissait par freiner l’ensemble et risquait de brûler… Et c’est là qu’est la charnière! Aléa jacta est. Voulant utiliser du verre de vitrail, le kaléidochromeur a besoin d’un moteur plus puissant. Il essaie le moteur à sable mais celui-ci a une autonomie trop courte. Il pense à une turbine à eau bien isolée. Il se renseigne, regarde, tombe sur ses premières roues à aube et en les voyant comprend de suite qu’elles sont trop belles pour rester cachées. Fin de la lumière, une autre aventure commence…

Les hydromobiles aux mouvements sporadiques et brusques

«Et même s’il existe sur terre aussi marais et épaisse tristesse: celui qui a les pieds légers, celui-là court même sur la boue et y danse comme sur de la glace solide. Haut les cœurs mes frères, haut, plus haut encore! Et tâchez aussi de ne pas oublier les jambes! Haut les jambes aussi, bons danseurs que vous êtes et mieux encore: sachez vous tenir sur la tête! »
F. Nietzsche.

Le premier hydromobile, en 1963, est un simple essai. Il est façonné avec des cames et des leviers actionnés par l’eau passant dans une roue à aube et agitant un marteau, des boîtes de conserves et un gong. Le tout étant d’un mouvement prévisible, Zeller s’en lasse vite et se rend compte que ce qu’il désire est une machine qui ne tourne pas rond, qui se caractérise par son irrégularité et ses sautes d’humeur. Qu’est-ce qu’ils sont narcissiques ces artistes! Il y a deux types d’hydromobiles dans l’opus zellerien: le premier se subdivise en deux générations et le second en trois générations. Dans le premier type les axes restent toujours à la même place. Le Don Quichotte 1(1984) est construit selon les principes de la première génération de ce type: roue à aube et godet. Il y a plusieurs godets car avec un seul, la chose s’arrêtait et seule une légère chiquenaude pouvait la faire repartir. Il a aussi en plus une roue carrée et en moins un certain nombre d’augets, c’est-à-dire de petits seaux ou godets fixes à la circonférence d’une roue pour recevoir l’eau motrice. La deuxième génération s’épure de la roue. La Blécherette à Lausanne s’honore d’en posséder l’exemplaire le plus monumental: ce Sémaphore-Métaphore (1977) a environ 17 mètres de hauteur maximale, une hauteur moyenne de 15 mètres et le diamètre de son grand disque est de 2,26 mètres. Son poids total est de 9000 kilos, le grand élément basculant en pesant 5000. La course verticale des éléments extrêmes en est de 10 à 12 mètres et leur oscillation d’environ 60 degrés.

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Les mobiles à mouvements doux et lents

«L’homme, puisqu’il est Esprit, peut et doit se considérer comme digne de tout ce qu’il y a de plus sublime. Il ne peut jamais surestimer la grandeur et la puissance de son esprit. Et s’il a cette foi, rien ne sera assez revêche et dur pour ne pas se révéler à lui. »
G. W. F. Hegel.

Ce second type ne bouge que de bas en haut ou en diagonale par un jeu de leviers. Sa première génération a pour moteur un élément creux. Le réglage de son débit en est l’aspect le plus délicat car il faut juste assez d’eau, mais pas trop, pour les amorcer. Sa suspension est gigogne: tout se meut sauf le pied. L’axe en est simple, il n’y a pas de double cardan, les leviers ne bougent que dans l’horizontale. La Stockhausen (1966-1978), exemple de cette génération, a une particularité: elle est aussi acoustique. «L’essentiel est qu’elle chante, qu’elle gueule ou qu’elle conteste. Chacun y trouvera son compte ou ses mécomptes, les peignes-culs d’horlogers disent que j’ai oublié de la graisser, les lubriques, de la lubrifier. Je dirai simplement que dans cette affaire je ne me suis pas embarrassé de considérations plastiques (je vous concède éventuellement la courbe parabolique du toit, bien qu’elle soit parfaitement organique et fonctionnelle, la pyramide du tronc, si vous voulez, et la forme, encore paraboloïdale, de quelques contrepoids). Pour le reste il s’agissait uniquement de construire un appareil destiné à produire des sons, des bruits si votre oreille est à ce point raffinée (c’est vous qui le dites) ou plus simplement manquerait de sensibilité acoustique (Stockhausen me contredirait-il).» Elle est composée d’une tôle, de tiges, de boules de verre et de tuyaux souples. Son son aléatoire provient d’un limage des tiges contre la tôle et du glougloutement plus discret de l’air dans l’eau. Pour La grenouille et le veuf (1980), Zeller a commencé par une recherche systématique, au moyen d’un cassettophone, des divers chuintements qu’émet l’air aspiré par l’eau. Il miaule, mais des buses dans les tuyaux de vidange peuvent l’amener à croasser. Sa Fontaine aux oiseaux (1982) de l’Institut central des hôpitaux valaisans à Sion, aujourd’hui rebaptisée La grande muette, est pourvue en plus de griffards afonctionnels.
La deuxième génération ne fonctionne plus sur le siphon mais, outre sur une suspension gigogne, sur un mouvement de bascule, comme par exemple le Pintapus, appelé vulgairement La grande araignée, de 1989. La troisième génération a un patronyme, elle est hydropneumatique. Elle se gonfle et se dégonfle par l’effet d’une pression due à un volume changeant, c’est-à-dire que l’eau chasse l’air dans des éléments plastiques, chambre à air, gant de ménage ou autres. La série dite du Père Dupanloup (1979-1989) lui appartient avec ses nombreux avatars, en berceau, en ballon, dans un tonneau, etc., tout comme la Fernande (1989), dédiée à Georges Brassens.

Le monde

« Dans un de ces faubourgs où vont des caravanes/ De chiffonniers se battre et baiser galamment.»
S. Mallarmé.

Qui n’a jamais rêvé, allongé, les mains derrière la tête, les genoux repliés et croisés, au bord d’une rivière? Qui n’a jamais souri devant un épouvantail ou levé des yeux intrigués vers une girouette? Qui n’a jamais perdu le fil de ses pensées en contemplant un arbre pris dans le foehn ou dans la bise, un pin méditerranéen que le mistral a tordu ou une barrière roide de peupliers, sentinelles scintillantes? Qui, bien au chaud dans son R4 ou sa VW, n’a jamais regardé une longue file de phares trouant la nuit tout en songeant: «Je suis bien peu de chose…»? Qui ne s’est jamais arrêté au milieu d’un effort soutenu soudain conscient de la vanité de toute cette agitation? Qui n’a jamais joué avec des allumettes, un tuyau d’arrosage ou un simple robinet? Qui n’a jamais lancé de boules de neige? Qui n’a jamais pris de plaisir à s’oublier devant un feu crépitant ou tendu ses mains dégantées au-dessus des braises bourronnantes? Qui n’a jamais senti naître ou renaître sa sensualité en s’enfonçant dans la moiteur d’un jour d’été? Qui, par un matin sec et froid d’hiver, ne s’est jamais éprouvé pleinement femme, ou pleinement homme, l’un de ces matins où l’on sait soudain de quoi I’ on aurait pu être capable si on avait voulu . . .

Une perception

«Oui a levé le rêve de ses genoux. »
R. Hausmann.

L’ombre. Clepsydres libertaires. Mouvement irrégulier, anonyme, lent, silencieux, rapide, hip-hop, aléatoire, saccadé, sursautant, non mimétique. Rien dans la nature ne bouge comme ça. Ces mouvements ne sollicitent jamais l’entendement mais toujours la sensibilité sensorielle. Ce ne sont pas des concepts, de la théorie sublimée ou une critique acerbe du machinisme, mais du concret. Face à ces hydromobiles, le spectateur n’est pas invité à contempler le ou un mouvement, pas plus qu’il n’est invité à participer à ce mouvement. C’est autre chose. Le spectateur est requis en tant que mouvement, requis d’éprouver le mouvement et de s’éprouver en tant que mouvement. Et ce n’est en tous cas pas aux miteux qui se douchent sous l’une d’elles ou aux rêveurs impénitents qui s’y perdent que je vais apprendre cela. Leur expressivité vient du vide, de l’air traversé de formes ébauchées, de l’absence en eux de tout désir de régression ou de retour à l’ordre, de nostalgie. C’est le chahut, le vacarme, de la chanson… Oscillations et dissonances, heurts feints de masses, paquets d’eau, remous, sons délibérés, mouvements ludiques, monologue intérieur, dialectique désintéressée, bannière noire: voies royales de l’imagination. Rien de boursouflé, d’enflé, de cette bêtise métaphysicomicromacrocosmico et archaïco-sacrotrouduculot. Rythme, tempo, phrasé, rallentando, accelerando, rubato, allegro, andante, boogie-woogie et rock-and-roll! Exil, pensées vives, amours brûlés! Mouvement sporadique, rotatif et oscillant! Et n’oubliez pas cela: les métaphores, approximatives ou non, sont de la nourriture en boîte pour affamés de journaux… Morbiers et contrepoids ont aussi leur place dans tout ceci. «Ce n’est pas des trucs pour gens pressés ça…» ainsi que le dit l’artiste lui-même.

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Petite histoire

«En se transformant le feu se délasse: c’est fatigue et souffrance de servir des maîtres qui ne changent pas.»
Héraclite.

Sartre a écrit à propos des mobiles de Calder qu’ils ne suggèrent rien, qu’ils attrapent de vrais mouvements vivants et les façonnent, qu’ils sont des «absolus». Quarante-cinq ans plus tard nous percevons immédiatement la fausseté de ces assertions. Ce qui pourrait être vrai de certains Tatline ou de certains Rodchenko ne peut l’être en aucun cas des pâtes molles et biomorphiques de l’Américain, récupération par l’ignoble bon goût d’un propos, les mobiles, qui avait de bien plus nobles ambitions. Il y a bien longtemps que devant ces bibelots, quelque soit l’agrandissement qu’on leur aie fait subir et «qui ressemble à d’immenses décorations d’arbres de Noël» (C. Oldenburg), nous n’éprouvons plus la surprise, l’étonnement, l’amusement, la peur et les mille autres sentiments que nous ressentons face à n’importe laquelle des maquettes de Zeller. Que l’«absolu» reste chez lui et les vaches seront bien gardées… Les journalistes affublent notre hydroplasticien, d’une façon tout-à-fait pavlovienne, toujours et encore immanquablement d’un autre père spirituel: le grand one-man show man, incontestablement hyper doué pour les mises en scènes sensationnelles. Tinguely a deux aspects qui rendent cette recherche en paternité facilement déboutable: il est censé critiquer la société avec ses pitreries néo dadaïstes et il utilise des moteurs. «Je ne suis pas fermé à la technique», explique Zeller, «mes sculptures ont d’ailleurs quelque chose de mécanique, mais je n’apprécie guère le moteur électrique sous quelque forme que ce soit. Je lui reproche principalement son bruit continu, source d’énervement et de tension; sa régularité et sa constance me déplaisent tout autant».

Grande histoire

«Avec quelle force se révèle le caractère italien dans des cas comme le sien! L’offensé, s’il ne se venge pas immédiatement, tombe dans une sorte de lièvre qui le tourmente comme un mal physique jusqu’à ce qu’il se soigne lui-même en versant le sang de son adversaire. Goethe (à propos de B. Cellini).

Les avatars subis par Zeller, concours gagnés et non suivis d’un mandat d’exécution, sabotages ou simples marques de mépris dans la vie quotidienne, nous obligent à expliquer la différence qui existe entre la statuaire et la sculpture. La statue est une figure entière et de plein relief, représentant un homme ou une femme, une divinité, un animal, un dieu, etc. C’est un genre qui a été abandonné par les artistes au début du XXe siècle. Sa fonction pouvait être décorative, religieuse, politique ou commémorative. Cimetières, parkings et palais de justice en sont les emplacements idéaux. La sculpture, par contre, ne remplit aucune fonction déterminée. Elle peut donc les satisfaire toutes, représenter aussi bien une idée abstraite que rien du tout. Elle s’est fondée sur le refus des matériaux dits nobles (granit, marbre, bronze, bois). Mais alors, me direz-vous, ce bitoniau qui est érigé au coin de ma rue, c’est une statue ou une sculpture? C’est simple: si c’est un Zeller, c’est une sculpture. Et n’allez surtout pas, malheureux, le féliciter en lui susurrant: «J’ai vu ta mésange, ta cigogne, ton avion à réaction ou ton passage de la Bérézina.» Il vous étriperait… Pour faire ces bidules, il ne part jamais d’une idée mais toujours d’un mouvement. Si ses premiers godets ressemblent vaguement à des oiseaux, c’est à cause de leur fonction et non pas d’une quelconque préoccupation esthétique. Bon… On se calme… Zeller n’est pas du tout, mais alors pas du tout, un homme dogmatique et, depuis des années, il rêve d’arriver à rendre le mouvement véloce des araignées…

L’artiste

«Mais non, il ne faut pas croire que parce qu’on accepte de n’être rien, on devient un homme exceptionnel ».
Bram Van Velde.

En quelle langue faut-il vous le dire? Et qui doit vous le dire? Gehesse: «Prodigieuse richesse de création en même temps qu’une exigence implacable envers lui-même». Chavaz: «Une richesse d’imagination, une fraîcheur merveilleuse, presque enfantine, toujours renouvelée». Roby Tanner: «Zeller, épris de jeux, constructeur de jeux, faiseur de mirages. Chorégraphe, carillonneur, artificier; redécouvre, les yeux éblouis, les écrous, les rouages, les ressorts, les pistons, les culasses, la dynamo, la corde et les violons de la création plastique. Allume les phares, fait glouglouter les breuvages magiques pour moteurs, y installe des horloges à coucou marquant les heures creuses. Frappe les trois coups, ouvre le rideau rouge, tire les portes, agite les sonnettes, pousse les acteurs, dirige les cœurs, tue les méchants, fait l’orage, dépucelle les esprits embourbés, souffle les verres, fait jaillir les éclairs, … reçoit les tomates». M. C. Morand: «A Sierre d’abord et par la suite en Chablais, l’activité non conformiste d’André Zeller éveille curiosité puis intérêt. Créateur de sculptures mobiles toutes plus surprenantes les unes que les autres, il reçoit en 1969 le « Premier Prix du public» à l’exposition de 53 artistes rhodaniens à Sierre et, en 1973, celui du jury pour une fontaine sur la place de la Riponne à Lausanne». G. Favre: «Oserai-je écrire que l’homme est à l’image de ses œuvres? C’est-à-dire pas banal. Mystérieux. Anguleux. Perpétuellement mobile. Une démarche féline et des yeux perçants. Terriblement sensible sous son écorce d’âpreté. Il ne parle pas beaucoup sinon d’une manière hachée et tout d’un coup un poème ici ou là (…). Mélange de candeur et d’humour (attention, pas du plus simple!), de bohème et de rigueur. La vie bourgeoise, comme on l’appelle, n’est pas faite pour lui. Ni lui pour la vie bourgeoise». A. Gigon: «Zeller est l’un des rares artistes vraiment inventifs de ce pays». En 1960 déjà, un journaliste qui signait R, dans le Courrier de Genève écrivait «Foin ici d’images toutes faites, plus ou moins arrangées au goût de l’artiste ou du jour; presque tout choque, étonne, déroute». Sacré Zeller! Non, toi non plus tu n’as pas changé.

La liberté

« Mère Ubu: – Eh! nos invités sont bien en retard.

Père Ubu: – Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim.

Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est-ce parce que nous avons du monde? »
A. Jarry

Liberté, ça fait tellement mal… Le soir du lundi de Pâques de l’an 1969 dans un texte où il délire sur les greffes d’organes – est-il nécessaire de vous expliquer ce qu’il considère en lui comme digne d’être légué -Zeller incidemment écrit: «…tout comme un chacun s’accorde à dire que j’ai la cuite emmerdante…» Lucide, absolument passionné par son art, dénué de tout arrivisme, incapable de courtiser ou de flatter, ce funambule a édifié une œuvre en dehors de toutes contraintes, les inimaginables incluses, et c’est là sa grandeur. Un jour, dans un autre siècle, lorsqu’ils seront enfin délivrés de leurs lourdes chaînes, les automates, les répliquants, tous les androïdes, ces damnés de la mécanique, élèveront une magnifique colonne d’eau à sa mémoire, colonne dans laquelle, outre ces deux vers de Stéphane Mallarmé:
«Las de l’amer repos où ma paresse offense Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance» on pourra deviner l’épitaphe suivante: «Paix à ses articulations».