Bande dessinée, dessin & politique dans le canton de Vaud – 1970-1977.

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Article de Yves Tenret avec la collaboration de Pierre-Alain Schatzmann et Véronique Goël paru dans le numéro 1 de la Revue 48-88, juin 1978

Special dédicace à Mix & Remix qui a repris le flambeau.

Afin de faciliter une lecture comparée, la seule qui nous paraisse véritablement profitable, les monographies qui suivent ont été coulées dans le même moule.
Nous avons préféré au rappel systématique du découpage retenu un système de numérotation destiné lui aussi à favoriser la confrontation des pratiques étudiées.Les chiffres 1 et 2 des monographies de dessinateurs examinent les procédés graphiques, successivement du point de vue de l’image isolée puis de la page ou de la bande dessinée dans son ensemble. Le chiffre 3 procède à l’inventaire des figures et objets récurrents, préalable nécessaire à l’analyse de la thématique qui figure sous chiffre 5. On trouve enfin sous chiffre 4 la description des procédés narratifs.Les chiffres 1 et 2 des monographies de publications donnent sous forme de fiche technique tout ce qui a trait à la maquette et à ce qu’on pourrait appeler « les conditions de production » de chaque publication, alors que le chiffre 3 considère sa problématique, son idéologie et le statut qu’elle assigne au des¬sin.

Enfin les quelques repères chronologiques figurant dans la partie réservée aux annexes permettent de circonscrire le cadre historique des pratiques envisagées.

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Monographies des dessinateurs.

Aeschlimann.

1. Encre. Dessin aux lignes peu apparentes, aux surfaces rigoureusement définies et obtenues par l’utilisation d’un tramage manuel au trait croisé très dense pour les fonds, et de divers types de hachures ou de pointillés pour les figures ou les motifs. Certaines surfaces laissées en blanc et ombrées par endroit, des noirs jamais opaques, un jeu d’opposition continuel des clair-obscur ont pour effet un contraste noir/blanc intense. Sans texte.

2. Dessin unique, autonome, de dimension importante, occupant la moitié ou la totalité de la page. Dessins non-titrés.

3. Les figures humaines, hommes et femmes, sont représentées à mi-corps ou le plus souvent sans corps, seuls les contours des visages émergeant d’un fond noir. Visages et corps mutilés: tête transpercée d’un pieu, corps sans tête, visages sans yeux, sans nez ou totalement dénués d’organes des sens. Les éléments de décor sont peu nombreux, le lieu de l’événement reste généralement indéterminé. Les rares objets représentés – miroirs, fenêtres à barreaux – ont valeur symbolique.

5. Les dessins d’Aeschlimann parus dans La Pomme accompagnent un texte de R. Kesselring ou d’Aeschlimann lui-même. Ils conservent néanmoins leur autonomie.
Aeschlimann parle de son malaise, de son désarroi, de son impuissance face à l’absurdité d’un monde de la logique – le résultat d’une addition, 1+1=2, écrase un individu seul dans un désert où quelques traces de pas sont les seuls signes de vie perceptibles -, un monde de l’argent, de la technologie, de la violence, de l’incommunicabilité. Autre thème récurrent: la castration – la femme castratrice.

Elzingre.

1. Trait continu, gras, sur fond blanc ou noir. Ni trames, ni hachures. Dessin faiblement contrasté, simple délinéation des figures et objets sur fond blanc, ou au contraire fortement contrasté. Le contraste est obtenu par l’utilisation de larges aplats noirs pour le décor. Écriture manuscrite calligraphiée, à 1’intérieur de phylactères. Graphies variées des onomatopées.

2. Dessins autonomes de dimension variable, avec ou sans filet ou bandes narratives. Les cases sont séparées manuellement au blanc ou au noir. Le cadre, sans fonction dramatique, définit arbitrairement l’espace de l’image.

3. Figure récurrente: un homme filiforme, au visage et au nez allongés, barbu, trois cheveux en épi. Ce personnage assume tous les rôles: curé, drogué, soldat, capitaliste, colleur d’affiches, marin, paysan, etc. La femme est le plus souvent représentée nue ou très légèrement vêtue. L’expression est rendue par les yeux, la bouche et les attitudes des personnages.

4. Bandes, sans titre, construites en fonction du gag final.

5. Humour du marteau-piqueur. Qu’il parle de la femme, du travailleur immigré, de la pollution, du racisme ou du problème du logement, il reste dans la tradition d’obscénité et de trivialité du dessin d’humour à la Franc-Rire. Crucifix et Christ en croix fournissent la matière première à d’innombrables gags.

Giroud.

1. Encre. Trait discontinu, maigre. Registre limité des procédés graphiques. Noir en aplat sur certaines surfaces. Effet de ligne. Écriture manuscrite, avec ou sans bulles.

2. Les dessins, de petit format, non-encadrés, s’insèrent dans le texte.

3. La Comédie humaine de Giroud comporte invariablement les deux ou trois mêmes protagonistes: un patron en redingote et haut-de-forme, un syndicaliste ou un bureaucrate à feutre mou, un ouvrier en salopette et casquette. La bouche et les mains seules participent à l’expressivité des personnages. Quelques objets permettent de situer et d’identifier l’événement. Le mouvement est figuré par les signes conventionnels. Avec ou sans phylactère, le texte n’a pas de valeur expressive.

5- Giroud est le type même du militant de base. Sa problématique est celle du journal auquel il collabore, La Brèche, dont il se borne à illustrer les positions sur la politique locale. Les relations entre prolétariat, patronat, syndicats et partis de gauche locaux constituent la trame de tous ses dessins; remarquons que le militant gauchiste n’est lui, jamais représenté. Giroud a également à sa charge la publicité pro-domo de La Brèche.

Gos. *

1. Éventail restreint des procédés graphiques. Trait à l’encre, discontinu, maigre, inconsistant, sur fond blanc. Effet de ligne. Dessins sans contrastes, non-tramés. Calligraphie du texte : les onomatopées seules font l’objet d’une recherche graphique minimale.

2. Organisation parfaitement symétrique de la page. Les images, dépourvues de cadre, alignées horizontalement et verticalement, peuvent être lues indifféremment de gauche à droite ou de haut en bas.

3. Êtres humains – deux au maximum – à l’exclusion des femmes et des enfants. Objets usuels – réveil, téléphone, magnétophone -, unités minimales d’habillement – casquette, poche -, quelques objets symboliques – fleur, bougie -. L’expression des figures, schématiques, dessi¬nées de profil, est rendue aux moyen d’éléments expressifs minimaux: bouche – point, virgule, demi-lune, tache noire -, œil, mains, signes graphiques conventionnels du mouvement, onomatopées.

4. Chaque bande met en scène le soliloque ou le dialogue de personnages figés qui donnent une impression de lassitude, de désabusement; ils ne sortent exceptionnellement de leur apathie que pour tomber dans l’hystérie – pleurs, rire, colère -. Fonction exclusive de dénotation du dessin, de connotation du texte.

5. « Ce que je suis malheureux » (Barbarie, 2/50)
« La foule, c’est la solitude multipliée » (Barbarie, 11/33)
« Le monde est en colère… les ouvriers sont exploités, des enfants meurent de faim…, je me sens très concerné…, je vais sûrement mal dormir cette nuit ». (Chut ! 10)
Le discours, pratiquant l’absurde, nourri de poncifs (Gos plaisante sur le pape, les Belges, les femmes, les punks), s’articule sur un constat de solitude dans le monde (cf. la vision de l’artiste romantique). L’atomisation des individus, l’incommunicabilité, l’ennui, la misanthropie, la timidité sont les thèmes récurrents d’un discours apo¬litique qui tend à privilégier l’individu contre le collectif. L’impression générale est celle d’une grande fatigue, illustrée par les nombreux temps morts dans la bande (images sans texte ni expressivité des personnages).

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* Il n’a été tenu compte ici que de la série « Les Gnomes » qui constitue l’essentiel de la production de Gos. Pour le reste voir « Barbarie » nos 3/6, 5/10 et 6/36 (chronique sur le suicide) et quelques dessins parus dans les différents numéros de « Chut! « .

Leiter. *

1. Dessins paraphés : Feutre large, trait épais. Hachures, occasion¬nellement trame film au point, aplats noirs. Figures et objets sur fond blanc, contraste noir-blanc accentué. Le texte à l’intérieur des phylactères est en capitales manuscrites non calibrées; les caractères typographiques sont en capitales grasses de grande taille.

Dessins signés : Encre. Emploi systématique des différents types de ha¬chures, crachis, griffonnages, bavochures, etc. Contraste noir-blanc intense, effet de surface. Ni bulles, ni texte manuscrit. Caractères typographiques en capitales grasses de grande taille.

2. Dessins de toutes dimensions entourés d’un filet épais tiré à main levée. L’emplacement du dessin dans la page relève du maquettiste.

3. Dessins paraphés : La composition hiérarchisée du dessin condi¬tionne sa perception et sa lecture : d’abord le banc-titre en caractè¬res typographiques en haut du dessin, ensuite le texte à l’intérieur des phylactères, enfin le dessin proprement dit. Le sens résulte de la mise en relation du texte-titre – reprises de titres de presse le plus souvent – et du texte-bulle. Le dessin a, avant tout, une fonction de dénotation.

Dessins signés : Si le principe de la construction reste identique -mise en relation d’un titre de presse et d’un dessin -, le dessin est ici moyen d’expression autonome. Cela tient au soin apporté à son exécution, à l’espace plus modeste réservé au texte, à l’absence de texte-bulle. Personnages et objets sont réduits à une silhouette pleine; seule l’expression du visage est l’objet d’une figuration .plus détaillée. A la différence des dessins paraphés, les personnages sont ici anonymes.

4. Leiter n’a que très rarement recours à la narration. Il publie cinq bandes dans Chut ! dont quatre sont signées. Chaque bande se compose d’une seule rangée de cases de même format. Aucune des bandes ne comporte plus de six cases. L’une des bandes signées est réalisée au crayon.

5. Le discours de Leiter est d’abord une dénonciation de la violence institutionnalisée sans distinction de nationalité : armée, police, tor­tures, dictatures, massacres, peine de mort. Les victimes tiennent une place de choix dans ses dessins : êtres difformes, défigurés, invalides, corps tronqués, disséqués, décapités, etc. Il s’en prend aux marchands de canons, parodie la publicité, dénonce la pollution, l’énergie nucléaire.

Dessins signés et dessins paraphés développent les mêmes thèmes mais sur un registre différent: les premiers sur un ton plus grave, plus solennel, avec moins de cynisme apparent que les seconds.

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* Nous nous sommes basés pour cette monographie sur les dessins parus dans le Dimanche en Travers et dans Chut !

Otto.

1. Encre. Trait continu fermé, maigre, non-tremblé. Ni trames ni hachures. Otto procède par simple délinéation au noir sur fond blanc, ou par opposition de surfaces noires/blanches en aplat. Calligraphies et caractères typographiques variés.

2. Découpages symétriques ou asymétriques, sur fonds blancs ou noirs. Cases en forme de carrés ou de rectangles, horizontaux ou verticaux. Le cadre fait office de ligne d’appui et ne peut être dissocié de l’image.

3. Sont représentés: êtres humains, à l’exclusion des femmes et des enfants. Chaises et cuvette de W.C. occupent une place centrale, com¬me sièges des personnages. Matière fécale, mains (sans corps) à va¬leur symbolique.

4. Otto renonce à créer l’illusion de l’espace. Lignes et surfaces ne sont jamais l’indice de la spatialité ou du volume. Des dessina¬teurs considérés, Otto est le seul a employer, presque exclusivement, l’espace bidimensionnel. Le mouvement est rendu par les habituels procédés cinétiques et par les attitudes des personnages. Le découpage de la page, la dimension des cases ont une fonction dramatique, mais ne participent pas du dynamisme de la narration. Il en va de même du texte et des phylactères, pleins ou vides. Le rendu de l’expression ne passe pas par les procédés conventionnels (bouche, œil, etc.) mais par la configuration générale de la silhouette.

5. Ce qui me passionne dans la vie, ce sont les rapports humains… Je ne vis que pour ça !
… C’est une des raisons pour lesquelles je songe à me suicider. (Chut ! 8).

La thématique est celle de la banalité, de l’atomisation, de l’incommunicabilité dans les rapports humains, figurées par exemple par l’apparition d’une main en amorce qui manipule de petits personnages anonymes. L’empreinte d’un doigt symbolise la revendication d’une identité personnelle.
Otto ne cache pas son intérêt et ses sympathies pour l’écologie : planches contre la chasse, l’urbanisme contemporain, la pollution industrielle … Les références explicites à la politique sont rares, les allusions aux événements locaux inexistantes.

Pajak.

La monographie consacrée à Pajak comporte deux parties. La première (I) regroupe les dessins et bandes de type « cartoon » caractérisés par la rapidité d’exécution et la simplicité des procédés graphiques et narratifs mis en œuvre. La seconde (II) considère les bandes qui recourent à des systèmes figuratifs et narratifs diversifiés et complexes. Nous avons également tenté de mettre en évidence les transformations intervenues dans l’une et l’autre des catégories de Barbarie (73) à Chut! (77).

1. Encre, trait continu, tremblé. Trame manuelle et trame de report au point. Fond blanc. Calligraphie du texte, caractères typographiques pour les titres.

2. Organisation symétrique de la page, avec ou sans cases. Celles-ci de format égal, sont délimitées par un filet maigre tracé à la règle. Le cadre définit l’espace de l’image sans s’y incorporer.

3. Les personnages à têtes d’oiseaux – oeil, bec ou appendice nasal très développé, dents – sont identiques dans leur représentation sans distinction de sexe ou d’espèces. Une série de petits points entourent la tête des personnages et leur confèrent une certaine matérialité – idée d’odeur, de décomposition, de mort. Généralement de profil et en pied, exécutés de manière très schématique, ils évoluent souvent dans la case en dépit des lois de la pesanteur. Vêtements et objets usuels servent à signifier l’appartenance sociale des personnages.
Objets récurrents : corde, revolver, d’une manière générale tous les attributs de la violence, bouteille de vin, chope, verre.

4. Temps de la narration non-complexe. Les particularités graphiques des premières et dernières cases – absence de filet, fond noir en lieu et place d’un fond blanc, etc. – délimitent graphiquement le récit. Le rythme et le sens de la lecture sont fréquemment donnés par le déplacement de gauche à droite d’un personnage. L’introduction du phylactère sert à renforcer graphiquement le discours. Le mouvement n’est jamais figuré.
Si l’on considère les dernières bandes de type « cartoon » réalisées par Pajak (Chut !) les modifications relevées vont dans le sens d’une plus grande maîtrise des moyens graphiques.
Apparition de pleins et de déliés, de hachures. Valeur expressive du texte. Les bandes sans cases sont cernées d’un filet gras ou maigre tiré à main levée. Les personnages ont perdu de leur rigidité : ils sont représentés indifféremment de profil ou de trois-quarts, en pied, en buste ou en tête. La gamme de leurs expressions s’est étendue. Le mouvement est figuré par les procédés cinétiques conventionnels.

II

Les bandes parues dans Barbarie (a) et celles parues dans Nous n’avons rien à perdre et Chut ! (b) sont ici examinées séparément.

1. (a). Crayon, encre, gouache, feutre, grattage, crachis, hachures, striures, trame manuelle, trame film au point, collages, photographies gravures. Contraste noir/blanc ou effet de gris. Calligraphie du texte. Variations graphiques sur les interjections, les exclamations, etc.
(b). Encre. Dessin linéaire, ombré ou graphique. Hachures fines, striures, pointillés, crachis, trame film au point. Détournements de textes publicitaires. Calligraphie du texte.

2. (a). Avec ou sans cases, organisation asymétrique de la page. Cases distinctes de format et d’alignement divers s’imbriquant les unes dans les autres. Puzzle complexe qui laisse au lecteur le soin d’en restituer la logique.
(b). Bandes organisées selon deux, trois ou quatre rangées horizontales de cases de format varié et délimitées par un filet.

3. (a). Pingouins, marabouts; hommes, femmes, enfants à tête d’oiseau. Seules les trois bandes réalisées en collaboration avec Jolibois ne comportent aucun oiseau. Freud, Nietzsche et plusieurs autoportraits. Les personnages sont le plus souvent représentés en buste. Le jeu des mains est particulièrement privilégié. L’environnement est défini dans ses moindres détails ou réduit à sa plus simple expression Le mouvement n’est jamais figuré.
(b). Hommes, femmes à appendice nasal très développé. Références culturelles : Darien, Brecht, Stendhal, Jeune Cinéma 60-70. Arbres morts étendues de sables – bords de mer ou déserts – sont les seules représentations de la nature. Comme précédemment une grande attention est accordée aux mains des personnages.

4. (a). Décor et personnages participent à la narration. Le rythme est donné par les variations d’échelle des plans.
(b). La dynamique repose sur l’échelle des plans, l’alternance de plans descriptifs et narratifs, et principalement sur l’opposition des systèmes de représentation : dessin fortement contrasté en aplat et dessin au trait et en valeur.

5. « C’est ma vie, je suis dessinateur humoristique » (Chut ! 5) « Et puis bien-sûr les histoires dessinées sont la vie, tout est foutu d’avance » (NNRAP l).
Affirmation du moi, sur le mode de l’autodérision, et discours politique sont étroitement mêlés. Problématique existentielle (invariants) : le cancer, la mort, le suicide, la haine de la foule – « d’ailleurs ils sont tous morts, sauf moi, je crois bien que je vais sortir de ma maison » B. 4 -, la solitude, l’ennui, le désespoir, l’alcool. Sans jamais être démagogique, Pajak dénonce avec virulence et ridiculise tous les pouvoirs constitués : États, nations, famille, école, armée, églises, médias, partis – y compris les partis d’extrême-gauche -, syndicats. Il se fait l’apologue de la violence et proclame son dégoût pour toutes formes de résignation, de servilité, de complaisance dans la médiocrité. D’abord proche de l’anarchisme de droite (Barbarie) – le narrateur insulte un vous indéterminé : « Vous rampez sur votre connerie, vous êtes obséquieux » Barbarie n°3 -, son discours dès Nous n’avons rien à perdre – premières références à la lutte des classes et à l’autogestion – va reposer sur une réflexion théorique plus élaborée. L’aliénation – aliénation totale = fin de l’aliénation – devient le thème central de sa problématique.

André Paul *

1. Encre et aquarelle. Trait d’esquisse inconsistant. Faible contraste, dans les différentes valeurs de gris, obtenu par l’emploi fréquent de surfaces aquarellées. Écriture manuscrite en capitales. Bulles.

2. Dans le Dimanche en Travers, André Paul occupe la moitié inférieure de la page de droite. Cet espace est découpé arbitrairement en cases asymétriques, entourées d’un filet tracé à main levée, et disposées selon deux rangées horizontales. L’image ne déborde jamais d’un cadre par ailleurs sans valeur expressive.

3. Protagonistes : une call-girl, différents hommes politiques suisses et étrangers, un pékinois.
Décors : Palais Fédéral, chambre à coucher Louis XV.
Attributs professionnels : TV, téléphone, taxi, avion.

4. Si les personnages donnent l’impression d’une activité débordante, c’est moins par leurs attitudes ou leurs expressions que par la fréquence des changements de décor. C’est sur eux que repose la continuité du récit. Le texte et la bulle, lorsqu’elle est commune à plusieurs cases, servent également de trait d’union narratif.

5. Réalisée d’abord en collaboration avec J. Rolland, puis à partir du 20 février 1977 avec divers scénaristes, 1a bande d’André Paul s’intitule « Les aventures de Chnouki-Poutzi, la Kaul-Görl du Bundeshaus ». Les événements nationaux récents servent de canevas à ces aventures. Lorsqu’il n’est pas anecdotique, l’événement le devient sous la plume d’André Paul. Les membres du Conseil Fédéral, A. Chevallaz en tête, J. Ziegler, F. Weber, les grands noms de la politique étrangère sont les principaux personnages caricaturés. En donnant du monde politique l’image d’un monde d’inactifs, le discours se conforme en cela à la doxa locale en matière de représentation politique.

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* Il ne s’agit ici que de sa participation au Dimanche en Travers

Pichon.

« Vite chéri, va chercher ton copain ! » La Pomme, no 1.

1. Dessin au trait à la plume, jouant sur le plein et le délié. Trait continu et interrompu. Les figures se détachent sur fond blanc. Ni trames, ni hachures, ni surfaces en aplat. Le plus souvent sans texte. Système de double parenthèse pour le mouvement.

2. Dessins et bandes. Celles-ci se présentent comme une série d’ima¬ges sans cadre, composées de deux figures et distribuées de manière symétrique dans la page.

3. Deux personnages, un homme et une femme représentés de trois-quarts, toujours identiques : l’homme, chevelure abondante, nez busqué, menton en pointe, attitude décontractée, col roulé et manches retroussées; la femme, cheveux crêpés, nez retroussé, vêtue d’une mini robe sans manches très décolletée et chaussée de talons-aiguilles. Ordinairement les personnages perdent leurs vêtements au fil de la bande.

4. L’effet de comique est suspendu à la dernière image. Les images précédentes ne sont que la préparation du gag final et la mise en place des éléments indispensables à son intelligibilité.

5. Pichon puise aux plaisanteries les plus éculées sur le sexe et la femme. La dispute, la drague déçue sont ses sujets de prédilection, Si elle est objet de consommation, la femme n’en reste pas moins un objet dont il faut se méfier : elle n’est jamais ce qu’elle paraît, elle dissimule toujours quelque infirmité (faux seins, dentiers, etc.)

Popof.

1. Encre. Trait maigre ou gras, ferme ou hésitant. Contrastes de faible intensité. Hachures plus ou moins denses ou griffonnage. Dessin en volume ou en valeur. Caractères typographiques austères ou lettrage manuel calibré. Divers matériaux, coupures de presse, photos, etc. sont incorporés aux dessins.

2. Dessins de multiples dimensions, pleine page ou à l’intérieur d’un rectangle horizontal ou vertical cerné d’un filet gras tracé à la règle.

3. Popof témoigne d’un souci de réalisme presque excessif. Il accorde la plus grande attention au décor, toujours détaillé avec minutie. Il semble pour chaque dessin, vouloir se poser et résoudre avec application un nouveau problème de représentation.

5. Il n’y a pas de véritable récurrence thématique chez Popof. Le thème hebdomadaire de La Pomme ou un événement anecdotique tiré de l’actualité immédiate servent de prétexte à des dessins souvent naïfs dans leur inspiration. Il représente Dieu, assis sur un nuage, victime de la pollution, des curés-vampires, un cor des Alpes électrifié. Un faux-monnayeur, emmené par un policier, proteste: « Et la liberté de la Presse ? ». Il s’inspire de l’iconographie des bas-reliefs égyptiens pour illustrer le conflit israélo-arabe. Acquérir la maîtrise progressive du dessin, le plaisir pris à l’exécution, semblent devoir être ses motivations premières.

Reymond.

1. Encre, trait maigre. Certaines surfaces sont hachurées ou traitées en aplat sur fond blanc. Avec ou sans bulles. Écriture manuscri¬te calligraphiée.

2. Reymond dispose dans le Dimanche en Travers d’un rectangle ver¬tical dans la moitié supérieure de la page de droite. Cernée par un filet, la bande est divisée symétriquement en rangées horizontales séparées les unes des autres par un texte. Chaque rangée est composée de deux ou trois vignettes sans cadre, très rapprochées.

3. Les personnages sont stéréotypés – Le Suisse : un capet de vacher. L’Américain : un chapeau de cow-boy, un foulard, chemise à carreaux et gilet – ou dénotés par un mot placé à côté du dessin – « étudiant » ou « gauchiste » à côté d’un personnage à cheveux frisés -. Certaines figures de la politique nationale ou internationale – Chevallaz, Kissinger – sont caricaturées avec maladresse. Les lieux et les événements sont eux aussi systématiquement dénotés par le texte.

4. Les dessins ont une fonction d’illustration. Le texte à l’intérieur des bulles fait office de commentaire du texte disposé sous chaque vignette. Ce dernier assure la continuité du récit.

5. Reymond s’efforce de sortir du spectaculaire. Il commente, sans humour, des événements récents – un scandale immobilier par exemple – ou dénonce de manière didactique la pollution, le conformisme de la petite-bourgeoisie, la chasse, les investissements suisses en Afrique du Sud, la technocratie.

Rossmann.

1. Encre. Effet graphique, – dessins au trait, gras ou maigre, surfaces en aplats -, ou effet pictural, – dessins en valeurs, griffonnages, hachures, pointillés. Les motifs se détachent sur fond noir -aplats ou griffonnage dense. Écritures manuscrites et typographies multiples: texte calligraphié, écriture manuscrite libre, caractères typographiques de toutes dimensions en blanc ou en noir. Avec ou sans ballons. L’espace occupé par le texte est souvent considérable.

2. Dessins autonomes pleine page, sans cadre, titrés ou légendés.

3. Barbarie n° 1 et 2: êtres hybrides ou figures grotesques. Barbarie n° 3 et sq. : les figures sont la personnification de classes sociales – l’Immigré, le Patron, le Capitaliste – ou d’abstractions politiques – le Pouvoir, l’État -. Le travailleur immigré : béret, cheveux frisés, moustache, pilosité abondante. Le capitaliste: haut-de-forme, redingote, cigare. Les objets – cigare, $, urne, haut-de-forme ont la même fonction emblématique. Certaines figures de l’iconologie nationale sont parodiées: Helvétia en prostituée ou affublée d’un haut-de-forme, Guillaume Tell sous les traits de J. Schwartzenbach. Le texte supplée aux embarras du dessin à définir le statut de certains personnages ou objets: « Confédération helvétique » aux revers d’un veston, « immigration » sur un ruban métrique. De nombreux textes ou documents officiels – Paix du Travail, Déclaration des droits de l’homme, accords italo-suisses – sont présents par leur intitulé ou par des extraits. L’auteur – col roulé, cheveux longs, barbe – se représente fréquemment en aparté.

4. Séries de tableaux autonomes qu’articule une même thématique.

5. Dès le n° 3 de Barbarie un discours politique se substitue à la thématique grotesque et animalière des premiers numéros. D’abord de l’ordre de la généralité – critique de la répression exercée par la famille, l’école, l’armée, dénonciation du Pouvoir, de la Violence, de la Dictature – le discours va se spécialiser pour finalement prendre la condition de l’immigré pour unique objet. A une sociologie vulgaire de la condition du travailleur immigré, Rossmann préfère l’analyse politique du statut juridique des différentes catégories de travailleurs étrangers. La politisation du discours s’accompagne d’une soumission progressive du dessin au texte qui envahit toujours davantage l’espace de la représentation. Chaque page a une fonction démonstrative de type tableau noir, démonstration didactique qui use abondamment de la citation et du mot d’ordre.

Scheurer.

1. Encre, trait continu maigre sur fond blanc ou sur une trame de report au point. Dans presque toutes les cases, une tache horizontale en aplat. Effet de contraste noir-blanc très prononcé. Écriture cursive, en majuscules, de corps variés. Sans bulles.

2. Dans cinq des six bandes, la première page est occupée par une seule case de grand format et le titre. Les pages suivantes sont divisées pour la plupart en douze cases d’égale dimension. Chaque image est entourée d’un filet maigre tracé à main levée.

3. Trois actants présents dans chaque épisode : un patron, les mains dans les poches, un ouvrier (jamais représenté) au fond d’un trou, un tas de terre, mesure de l’intensité du travail. Un panneau de signalisation routière Travaux ! et une valise comme emblème de l’immigré. La figure du patron est simplifiée à l’extrême : un triangle en trois parties pour le corps, la tête, le chapeau, un trait ou une tache pour la bouche, deux traits parallèles pour le bras ou la jambe. La bouche et le texte sont les seuls indices expressifs.

4. La continuité du récit est assurée par l’image – le tas de terre et par le signifié du texte. Toutes les bandes sont construites en fonction de la chute/conclusion.

5. L’introduction aux cotés du patron et de l’ouvrier – habituellement un travailleur immigré -, d’un troisième terme – archipel Goulag, Chili, Karl Marx, MLF, MNA, par exemple – rend la narration possible. La problématique de l’immigré, jamais informée d’un fait ou d’une analyse, est pour Scheurer surtout matière première à gags.

Simond.

1. Encre. Trait d’esquisse ou de croquis rappelant les effets de crayonnage. Contrastes noir/blanc marqués. Les noirs, jamais opaques, sont obtenus par une plus ou moins grande densité de hachures. Texte composé.

2. Dessin unique, pleine page, non-narratif, sans cadre ou bandes de plusieurs pages. L’espace de la page est généralement divisé en deux ou trois cases rectangulaires, verticales. Une seule bande (Barbarie 7) se divise en cases horizontales symétriques. L’organisation des cases s’articule sur la double page, la composition de l’image est basée sur un strict rapport de proportionnalité des blancs/noirs, du vide/plein, de la symétrie/asymétrie. Les cases sont délimitées par un filet maigre, tracé à la règle.

3. Alice* (cf. L. Caroll), femmes, hommes, enfants. Humanoïdes, êtres hybrides à composantes humaines, animales et végétales. Nature réifiée, rochers, diamants.

4. Lecture obligée de gauche à droite sur une diagonale allant de bas en haut ou inversement de haut en bas. La double page est construite sur le principe de l’alternance d’un mouvement de fuite hors du cadre et d’envahissement progressif de la surface des cases. Les volumes sont rendus par les clair-obscur.

5. La sexualité, entendue dans son sens le plus large, constitue le thème central. Les volumes concaves, convexes et saillants orientent la lecture vers la grille de la doxa freudienne: serpent phallique, lombric phallique et anal, nombreuses anfractuosités au statut incertain, etc. A la différence de la doxa freudienne, il n’y a pas euphémisation : le coït et les organes génitaux sont représentés. Autres thèmes : la mort, le sadisme, le voyeurisme, l’anthropophagie, la bestialité.

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* Les nouvelles aventures d’Alice ont Jolibois pour scénariste.

Suillot.

1. Encre. Trait d’esquisse, discontinu. Contraste noir/blanc accusé par l’utilisation de surfaces en aplat ou d’une trame film. Texte manuscrit en capitales, sans bulles.

2. Dessins isolés ou bandes narratives de format peu important en regard de la page. Insérées dans le texte, les bandes, avec ou sans cases, sont généralement composées de trois à cinq dessins disposés verticalement ou horizontalement. Les cadres sont tracés à main levée.

3. Protagonistes : prolétaires, patrons – complet veston, gilet, cravate, lunettes, crâne chauve, bedaine -, syndicalistes, hommes politiques. Les figures, rapidement esquissées et caractérisées par des attitudes et des attributs vestimentaires types – salopette, casquette, complet veston, jeans, pullover -, se détachent sur fond blanc.

4. Le texte, support de la narration et véhicule de l’idée, relègue le dessin au second plan et lui confère un statut d’illustration.

5. A partir du n° 142, Suillot publie de nombreux dessins dans La Brèche. Il traite, dans la ligne politique du journal, aussi bien de l’actualité nationale ou internationale que de problèmes de fond.

Volken.

1. Encre. Trait continu, maigre, ferme ou tremblé. Les contrastes noir-blanc sont rares et discrets; leur sont préférés les contrastes de faible intensité dans les diverses valeurs de gris, obtenus par 1′ emploi d’une trame de report au point. Calligraphie du texte, lettres calibrées, typographie austère des titres.

2. Travail sur la valeur décorative des filets: pointillé (Barbarie 1 à 3), trait continu maigre (B. 4 à 11), trait continu gras (NNRAP., CH,). Cases distinctes, séparées au blanc ou au noir, fermées, de dimension uniforme, organisées symétriquement. Le cadre définit l’espace de l’image sans s’y intégrer.

3. Sont représentés : êtres humains – hommes et femmes -, hommes politiques – Marchais, Mitterrand, Giscard d’Estaing -. Lorsqu’il est situé l’événement l’est par un objet usuel, un élément caractéristique du mobilier par exemple.
La profondeur est systématiquement suggérée : personnages de trois-quarts, objets en perspective, personnages et objets détachés du cadre sur fond blanc. Le dessin privilégie le jeu de physionomie des personnages au détriment du corps. Jeu limité, mais subtil. Expression dominante : la prostration. A la différence des personnages, les objets sont dessinés d’un trait ferme.

4. Temps de la narration non-complexe, basé sur un rythme continu, amenant une lecture cursive. Cadre sans fonction dramatique. Le mouvement n’est jamais figuré. Avec ou sans phylactères, valeur inexpressive du texte.

5. Critique des médias*, du Spectacle – La Société du Spectacle, de Guy Debord est citée à plusieurs reprises -, du gauchisme, des hommes politiques – les discours de Mitterrand, Marchais et Giscard d’Estain sont mis sur un plan identique**. L’inscription locale est exceptionnelle (B. 6 et 11, à propos de la troisième initiative xénophobe).
Grisaille du dessin, rigidité du découpage, pauvreté de la narration, personnages prostrés : tous les éléments concourent à l’illustration de ce qui semble être au centre de la problématique de Volken : la réification.

————–

* & ** Sur les 13 bandes réalisées par Volken dans Barbarie, 7 l’ont été sur un scénario de Pajak – la série « Futilité » -, 2 sur un scénario de Jolibois. Nous n’avons pas tenu compte dans l’analyse de la thématique des bandes réalisées en collaboration. Cf. dans CH le Petit Illustré des Secrets Publics, série numérotée de 1 à 3.

Wannaz.

1. En dépit de la cohérence graphique de chaque bande prise isolément l’hétérogénéité constatée d’une bande à l’autre condamne par avance toute tentative de description d’ensemble de la production de Wannaz. La diversité des procédés graphiques, de la simple délinéation, ou opposition de surfaces, à la figuration détaillée des personnages et objets, en passant par quelques emprunts au Pop Art, leur maîtrise, évoquent l’épigone versatile, incontestablement doué, mais dénué d’imagination.

5. Le discours prime l’expression graphique. Dans la bande « Avenir: une seule solution », un personnage se refuse à suivre une femme nue, affirme: « Je veux me battre pour construire une société nouvelle » et conclut en choisissant le socialisme contre le monde barbare. (Barbarie, 11/pp. 17 et sq.). La thématique est axée sur la lutte des classes, les rapports ouvriers/patrons, police/citoyens, le paupérisme, la guerre et la torture. Somme toute un abrégé du catalogue des éditions Maspéro.

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Monographies des publications.

Barbarie.

Format : 20.5 x 26.5 cm
Maquette : Texte composé. Photographies, dessins. Agrafé. Sommaire. 50 pages.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Autonomie des dessins
Financement : Autofinancement.
Publicité non-lucrative qui concerne soit une publication de l’un des collaborateurs, soit une autre revue.
Tirage: 3500 à 5000.
Nombre de numéros parus : 11. (Octobre 73 à octobre 74).
Rythme de parution : Mensuel.
Prix: N° 1 à 8 : Fr. 3.-, 9 à 11 : Fr. 4.
Diffusion : Naville, abonnement, vendeurs a la criée.

L’éditorial du no 1 annonce que Barbarie est le premier mensuel suisse de bandes dessinées, « financé grâce à la générosité de dessinateurs et scénaristes métèques ». Ils se proposent de favoriser la bande dessinée de qualité contre la bande dessinée commerciale.
L’ensemble du numéro est consacré à la fiction narrative dessinée (Breccia, bande dessinée de science-fiction, etc..) et à l’expression du moi des artistes locaux. Des planches de Caran d’Ache sont publiées du 1 au 11.
« Willhem Busch est un ancêtre tout comme Adolf Oberlander et Caran d’Ache. Malgré leur grand âge, ils sont bien meilleurs que Jacques Faizant ». (N° 9~10).
Aucune allusion à la politique nationale ou internationale. L’unité de la revue est basée sur des choix esthétiques. Des problèmes d’ordre général sont quand même abordés, mettant en avant un certain anticléricalisme et un certain refus des pouvoirs constitués.
La seule modification apportée dans le no 2 est la publication des dessins de feu Roberto Zamarin, militant de Lotta Continua. Dessins dont le contenu anti patronal et antisyndical est explicite. Un ouvrier, émigré du Sud au Nord de l’Italie, est représenté comme héros positif. La présentation qu’en fait Barbarie trace un clivage entre Zamarin et eux-mêmes. Zamarin a réussi à mettre son dessin au service d’une cause tandis que les collaborateurs de Barbarie avouent leurs difficultés à sortir de l’introspection et de l’imaginaire.
L’éditorial du no 3 revient d’ailleurs sur cette problématique en revendiquant l’individualisme contre les Causes et le sectarisme. Le choix des dessinateurs étrangers nuançant cette prise de position, les points de vue politiques de ceux-ci étant généralement d’extrême-gauche.
Le n°5 s’ouvre par un éditorial sur le libre-arbitre. « Au-delà de la pâture collective ? L’individu… Chacun pour soi et la liberté pour tous, les dessinateurs de Barbarie se sont penchés sur le libre-arbitre.
Dans ce numéro, il n’y a plus de bande de fiction, pas d’allusion au champ social et un intérêt accru est porté à la problématique existentielle sous toutes ses formes.
Le n°6 marque un renversement complet. Une part congrue est réservée au narcissisme artistique, à l’alcool, au suicide, etc., alors que la majeure partie est consacrée à des prises de position sur l’initiative de l’A.N. Dans le n° 7, 8 et 9/10 la problématique est élargie. Jolibois, dans un éditorial, attaque l’ordre, la morale bourgeoise, l’autorité patriarcale, l’argent, la réussite sociale, le travail, le patriotisme, le culte du héros, le racisme, l’armée, la police.
Et il appelle à une bande dessinée représentant des déserteurs, des militants, des délégués syndicaux, des grévistes, l’autogestion.
Effectivement les centres d’intérêt s’élargissent: droit à la paresse, attaque contre la médecine capitaliste, problèmes féminins, inflation, critique des média, l’écologie, l’atomisation, etc..
Le dernier numéro, paru début octobre, porte essentiellement sur l’initiative de l’A.N. qui devait être votée le 20 octobre 1974.
La presse: « En Suisse, rajoutons-leur, aux revues tournant autour d’un groupe de créateurs, ou ne publiant que des B.D. amateurs ou professionnelles, la belle revue Barbarie, d’un haut niveau, et qu’on trouve en France ». Y. Frémion, Magazine Littéraire n° 95.

CHut !

Format : 24 x 33 cm.
Maquette : Couverture couleur, différente à chaque numéro. Texte composé. Agrafé. Non-paginé. Pas de sommaire. Mise en page négligée: la répartition de la page entre le blanc et l’imprimé, entre le texte et les dessins, la relation des ‘titres au texte ou au dessin en particulier laissent à désirer. Le titre reprend le sigle CH – Confédération Helvétique.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Autonomie du dessin.
Financement : Kesselring.
Sans publicité.
Tirage: 3000.
Nombre de numéros parus : 10n° de septembre à décembre 1977.
Rythme de parution : Hebdomadaire
Prix: Fr. 2.-.
Diffusion : Abonnement, vendeurs rétribués.

Chut ! traite de l’actualité immédiate. Les personnalités – J. Ziegler, F. Weber, J. Chessex, J.M. Vodoz, A. Chevallaz, C. Torracinta, B. Galland, F. Buache,- et les entreprises locales – Knorr, Migros, Nestlé, Ciba-Geigy, UBS – sont ses cibles favorites.
Les références à la sexualité sont constantes. Autre constante, les agressions contre le conformisme de la presse bourgeoise dans son ensemble – Le Monde y compris -, et la presse locale en particulier – La Suisse, 24 Heures, TLM, Le Nouvelliste.
Les thèmes écologiques sont récurrents, mais l’électoralisme des écologistes est tourné en dérision.
Cinéma, bandes-dessinées, romans policiers et Kesselring (auto-chronique), sont l’objet d’une chronique régulière.
Si les collaborateurs de Chut! semblent s’accorder sur le choix des thèmes, il se différencient selon le traitement qu’ils leur réservent.
Pajak se sert de la sexualité pour ridiculiser et comme élément de son discours spécialisé sur l’aliénation. Nilkorian démystifie la pornographie – Emmanuelle, etc. – et l’assimile à un répertoire de lieux-communs. Otto la poétise, Volken lui confère un statut déviant. Elle est rhétorique chez Kesselring : « Pourtant, quand on me parle d’armée, je ne peux m’empêcher de sortir ma bite » (Chut! 5/3). Leiter n’en parle jamais, et Wandenpunkt-Meyer reste dans la trivialité : »Sadate: je voudrais pisser contre le mur des Lamentations » (Chut ! 7/7)-
Leiter et Pajak raillent les personnalités locales, Kesselring les insulte.
L’écologie est matière à plaisanterie pour Pajak, chose grave pour Leiter, inexistante pour les autres.
En matière de politique internationale, Meyer-Wandenpunkt avoue son incompétence et son manque d’intérêt. Leiter fait l’inventaire des pays qui recourent à la peine de mort, dresse le réquisitoire des dictateurs du Tiers-Monde. Pajak fait le procès des pouvoirs d’État : « Cuba: la fille d’Allende se suicide, Pinochet et Castro: une merdeuse de moins » (5/3). Volken s’est fait, une mini-spécialité de la politique française réduite à Marchais/Mitterand.
La RAF, de la mort de Baader à l’expulsion de France de Me Croissant, est 46 fois l’objet d’un article, d’un dessin ou d’un compte-rendu de presse. Pajak garni un plat de choucroute de la tête de H.M. Schleyer mais prend ses distances à l’égard du terrorisme dans un article intitulé « Merde aux Romantiques » (n°3), seul article analytique sur le sujet. Leiter reprend et dénonce l’exploitation spectaculaire des événements par les média. Kesselring dit la même chose que Cavanna: « Ce goinfre de Cavanna dit la même chose que moi. C’est pas de pot ». (3).

Combat non-violent.

Format : A4.
Maquette : Impression noir/blanc. Texte dactylographié ou composé, en drapeau. Photographies, dessins. Sommaire. De 10 à 30 pages.
Financement : Autofinancement (Centre Martin Luther King).
Publicité militante.
Tirage : inconnu
Rythme de parution : Mensuel.
Primauté du texte sur le dessin.
Dessins d’illustration et dessins autonomes.
Prix: Fr. 0.50 (1972), Fr. 1.- (1971*) – Fr. 1.20 (1975 )• –
Diffusion : Abonnement, vente militante.

Combat Non-Violent porte en sous-titre: « Mensuel romand de liaison, d’information et d’action des mouvements et groupes non-violents ». Il a pour devise: « Mener un combat par des moyens non-violents pour changer les mentalités et la société afin de promouvoir un monde fraternel ».
L’objection de conscience et le service civil, l’armée et le marché des armes, les prisonniers politiques dans le monde sont des sujets traités en permanence. Des articles de fond, des dossiers, des suppléments sont consacrés, selon la conjoncture, aux mouvements de libération nationale, africains surtout – Guinée, Cap-Vert, Namibie -, aux revendications paysannes – Larzac, Valais -, aux luttes dans les prisons ou les casernes, aux saisonniers, à 1’avortement, au nucléaire, Malville, Kaiseraugst, à la désobéissance civile en Italie, au sexisme, à 1′ autogestion. Chroniques régulières : « Sur le front mondial de la non-violence », la liste nominative des objecteurs emprisonnés, le compte-rendu des actions de groupes non-violents – jeûnes, marches, pétitions.
L’appel aux « dessinateurs humoristiques » lancé dans le n° 2 ne semble pas avoir rencontré beaucoup de succès puisque jusqu’à fin 1974, les dessins sont en nombre relativement restreint. En 1973 Bolli – Bip – est le dessinateur attitré de Combat Non-Violent, (Bolli a publié un recueil de « dessins humoristiques politiques sur le drapeau suisse », Tell père, Tell fils.). Les années suivantes, les dessins augmentent régulièrement en nombre, mais après le départ de Bolli, début 1974, il s’agit surtout de dessins d’illustration dus à des collaborateurs occasionnels et de reprises de dessinateurs connus parmi lesquels Leiter, André Paul, Wiaz, Cabu, Wolinski, Andrevon, Roba, Escaro, Konk, Sole, Cobb. La source de ces emprunts est presque toujours mentionnée.

Débats.

Format: A4.
Maquette: Couverture couleur. Agrafe.
Texte dactylographié, en drapeau, sur deux colonnes. Pas de photographies Sommaire. Mise en page visant la clarté, sans préoccupation esthétique. 12 pages,
Primauté du texte sur le dessin.
Dessins autonomes et d’illustration.
Financement: Autofinancement. Prix: Fr. 1.50. Diffusion: Abonnement
Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus: 7
Rythme de parution : Mensuel (7 numéros parus entre février 1974 et février 1975).

« Si possible ne vous livrez pas à ce jeu qui consiste à nous coller des étiquettes ou à nous ranger dans tel ou tel courant politique, vous perdriez votre temps ». (No l). Débats reconnaîtra sa naïveté initiale dans un éditorial-bilan (no 6) qui le présente alors comme « le collecteur et le diffuseur objectifs… des idées de la nouvelle gauche », le lieu d’expression privilégié « de tendances différentes, mais visant le même but : l’appui inconditionnel à la classe ouvrière ».
Politique nationale, internationale et pages culturelles se partagent l’espace rédactionnel. En matière de politique étrangère, Débats souhaite – sous réserve -l’arrivée de l’Union de la Gauche française au pouvoir, puis déplore sa défaite, consacre des articles au Chili – « La résistance s’organise » -,au Portugal – « Liberté, liberté ? » -, aux accords de Genève sur le Proche-Orient, à un remaniement ministériel et à l’opposition parlementaire en Espagne. Le Jura, l’avortement, la crise, la participation et surtout diverses initiatives – pour le droit au logement, contre la surpopulation étrangère, sur l’assurance maladie, contre la vie chère – retiennent son attention sur le plan national. Il publie encore des entretiens avec le député POP A. Forel et avec l’écrivain G. Cherpillod.
Cocchi caricature diverses figures politiques – Sadate, Golda Meïr, Spinola, Chevallaz, etc. Suillot – sous le pseudonyme de Prunier – réalise une bande sur le thème: « On les aime pas (les étrangers) mais on en consomme (de l’étranger) » et parodie la fable du corbeau et du renard – l’ours bernois et le bélier jurasien. Bido se spécialise dans l’illustration de l’avortement – Fofo le foetus.

Dimanche en travers.

Supplément humoristique de deux pages dans la Tribune de Lausanne, chaque dimanche du 11 avril 1976 au 3 juillet 1977• L’élaboration en est confiée a des rédacteurs extérieurs au journal – L. Golovtchiner, Jean-Charles, J.C. Isenmann, P. Nordmann.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin. Autonomie du dessin.
Le conseiller fédéral et ministre des finances A. Chevallaz, le colonel Jeanmaire, J. Ziegler, Idi Amin Dada – objet de plaisanteries d’un racisme toujours latent -, F. Weber, le syndic lausannois Delamuraz, Monseigneur Lefèvre, le Jura, l’initiative xénophobe – « Si vous ne voulez pas voter Non encore pendant cinquante ans, votez Oui aujourd’hui » -, la prosodie alémanique, la Fête des Vignerons, les marchands de canons, le journal valaisan Le Nouvelliste – symbole de la réaction -, les thèmes écologiques – le pétrole en Mer du Nord, Seveso, Alusuisse, Gosgen – sont les sujets de prédilection. Les rédacteurs s’acharnent contre le projet de police fédérale, interviennent ponctuellement à propos d’interdictions – La Bête de Borowczyk, le Living Théâtre -, s’élèvent contre la répression exercée sur les jeunes – l’accès de certains établissements publics interdits aux jeunes et l’occupation du Buffet de la Gare de Lausanne par plusieurs centaines d’entre eux. Le Dimanche en Travers demeure toujours dans les limites de la bienséance, la critique est débonnaire, l’humour, l’ironie manquent de mordant, de tranchant.
Dans le numéro du 15 mai 1977, un éditorial de L. Golovtchiner fait allusion aux pressions subies par le Dimanche en Travers a la suite des dessins, textes et documents sur les scandales bancaires. Il se propose de donner dorénavant « dans le sec, le dru, le gaulois, le gras, le pissant, le sain » et de réhabiliter « les douaniers, les Ecossais, les Marseillais, les secrétaires sur les genoux de leur directeur, les Ouin-Ouin, les naufragés sur une île déserte, les amants dans les placards, les cocus sur les paliers, les Appenzellois, les Marie-Chantal, les fous, les cancres, les belles-mères, les sergents, les Belges, les infirmières et les femmes au volant ». Dans ce numéro-parodie des journaux humoristiques, Leiter par exemple imite Kiraz, Lassalvy, etc.
On trouve dans le Dimanche en Travers des dessins de Leiter, Wengi et Bûrki, des bandes dessinées d’André Paul et P. Reymond, des détournements de photographies par adjonction de phylactères, la reproduction de documents concernant l’armée ou les entreprises, le relevé de coquilles de journaux. Un dessin de Leiter représente J. Ziegler en loup au milieu d’un troupeau de moutons : on pourrait voir là une métaphore de l’image que les rédacteurs du Dimanche en Travers se font de leur relation au public local.

Journal des Comités de soldats.

Format : A4.
Maquette: Impression noir/blanc. Texte dactylographié, en drapeau. Photographies, dessins. Non-agrafé. Pas de sommaire. l6 pages. Maquette sobre, visant à la clarté.
Primauté du texte sur le dessin. Fonction d’illustration du dessin.
Financement: Autofinancement. Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus: 3.
Rythme de parution: Irrégulier (janvier, juillet et novembre 1974.)
Prix : Non-indiqué.
Diffusion : Vente militante.
Le n°1 définit ainsi quels sont les objectifs du journal: « Nous voulons: continuer la popularisation de ces luttes (les luttes d’appelés) dans les écoles professionnelles, les gymnases, les facultés et les quartiers ; mener un travail d’information auprès de s futurs soldats et des soldats qui veulent connaître leurs droits et défendre leurs intérêts dans les E.R. (écoles de recrues) et les cours de répétition ; participer à la défense des soldats victimes de la répression civile et militaire ; donner le point de vue des soldats et devenir un point de référence pour les luttes antimilitaristes ».

Dessins : une reprise de L’Assiette au Beurre en couverture du n° 1, un dessin de Mayen tiré d’Engagez-vous, une illustration du Livre du Soldat, un Wolinski en couverture du n° 3 et une demi-douzaine de dessins au trait insignifiants.

La brèche.

Format: 1969-1971 : A4 (nos 0 à 24). 1971-1977 : A3 (30.5 x 43).
Maquette : Texte composé. Photographies, dessins. Non-agrafé. Nombre de pages variables, de 8 à 24.
Primauté du texte sur le dessin. Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Autofinancement. Publicité militante.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus: 166, à fin 1977.
Rythme de parution: 69-7O : mensuel, 71~77: bimensuel.
Prix : Fr. 1.- et depuis octobre 73, Fr. 2.
Diffusion : Naville, abonnement, vente militante.

L’éditorial du n° 0 définit La Brèche comme un « instrument de clarification politique susceptible de fournir les éléments nécessaires a la définition du cadre des actions politiques des militants révolutionnaires, de les soutenir et d’en dégager les significations, de les inscrire dans la perspective globale de la lutte socialiste ».
L’inventaire des titres de couverture illustre bien quelles ont été les étapes obligées, nationales et internationales, du tourisme de gauche ces dernières années.
Étapes nationales
I969-7O : les immigrés, le logement, la Paix du Travail.
1971 : la semaine de 44 heures, LA FARCE ELECTORALE, « la participation ».
1972 : la sécurité sociale (AVS-deuxième pilier), la Défense Nationale.
1973 : la semaine de 4o heures, CANDIDATURE REVOLUTIONNAIRE, la pollution, le Portugal au Comptoir suisse.
1974 : le Jura, le nucléaire, Suisse-Chili, la 3ème initiative xénophobe.
1975 : la crise, le MLF.
1976 : les grèves, (Bulova, Matisa, Dubied), l’affaire Cincera.
1977 : la crise, Gösgen, l’avortement, la Police Fédérale.
Étapes internationales.
Argentine – Bengale – Brésil – Chili – Chine – « Contre l’Europe des Trusts, pour les États-Unis socialistes d’Europe » – Espagne – Grèce – Indochine – Iran – Italie – Irlande – Laos – Lip – Malville – Palestine – Pologne – Portugal – Renault – Seveso.
Jusqu’en 1976, Giroud est le seul dessinateur attitré de La Brèche. Les dessins sont rares, certains numéros n’en comportent aucun. On ne sait si le dessin a pour fonction de combler un vide de la maquette ou, ce qui paraît plus probable, doit être considéré comme une tentative de tempérer l’austérité de la mise en page.
Dès l’arrivée de Suillot (n°131, 1976) le dessin occupe une place plus importante, sans que pour autant son statut dépendant s’en trouve modifié. Cette arrivée s’inscrit dans le cadre d’un renouvellement d’ensemble de la maquette : sommaire, filets, page culturelle a partir du n°125, allégement de la présentation, courrier des lecteurs, couleurs variées.
La Brèche, par ailleurs, reprend, généralement sans mention de l’origine ni de l’auteur, de nombreux dessins parus dans d’autres publications militantes ou marginales. Chaval – F. Murr – Folon – « gauche américaine » – gravures (du XVe au XIXe) – Kerreloux – Nicoulaud – Pajak – Pécub – Picha – Reiser – Sine – Wolinski -, la liste de ces « récupérations » est impressionnante, mais non exhaustive. Quantité de dessins n’ont pu être attribués.
Collaborateur occasionnel : Matiello.

La fronde. Journal romand des mouvements de la libération des femmes.

Format : A4.
Maquette : Papier couleur – rose, jaune, violet, etc. -, impression couleur -bleu, brun, etc. -, Texte dactylographié. Non-agrafé. Photographies, dessins. Nombre de pages variable, de 15 à 25.
Non hiérarchisation du texte et du dessin.
Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Autofinancement. Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : inconnu.
Rythme de parution : Irrégulier, (n°1 février 1976).
Prix : Fr. 2. – le numéro.
Diffusion : Vente militante.

« Que voulons-nous ? Nous voulons reconnaître, formuler et partager les aspirations des femmes. Nous recherchons la confrontation théorique. Nous voulons informer et être informées, pour pouvoir écrire ce que nous voulons comme nous le voulons, de manière indépendante, parce que nous refusons toute censure et que peu de journaux acceptent de publier nos articles ». (Éditorial no 2, mai 1916)
Chaque numéro est consacré à un thème – travail, viol, sexualité, famille, avortement – généralement traité dans le contexte politique local – loi sur l’avortement, semaine de 40 heures. Textes – textes de fiction, poèmes, chansons, témoignages, articles théoriques – et illustrations – détournements de publicité, photographies, collages, affiches expressionnistes, dessins – ont dans La Fronde un statut équivalent. Les articles sont anonymes, signés de prénoms ou d’un collectif.
Les dessins – proches du graffiti – sont nombreux, non-signes, réalisés par les collaboratrices du journal. Des dessins d’enfants illustrent des textes sur la sexualité, la maternité ou le travail. Seuls deux dessins sont signés : un dessin de Kurt von Ballmoos et un de Forratini. Mentionnons encore un dessin non signé de Suillot, et une récupération de Bretécher. Le dessin a surtout valeur décorative : les titres, sous-titres et filets sont dessinés et les articles agrémentés de petites fleurs, de traits divers, de petits ronds, de petites étoiles, du sigle féministe, de petites cheminées d’usine – un article sur Seveso -, du signe graphique conventionnel « haute-tension » – un article sur le viol.

La marge.

Format : A4.
Maquette: Impression noir/blanc, couverture une couleur. Texte manuscrit. Non-agrafé. Non-paginé. Pas de sommaire. 6 et 8 pages.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin. Autonomie du dessin.
Financement : Kesselring.
Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : 2. (Début1972).
Rythme de parution : Mensuel
Prix : Fr. 1.-.
Diffusion : marginale.

« A propos des filles, il me tarde un chouïa de voir revenir sa majesté l’astre du jour pour que ces connasses enlèvent leurs futals et remettent un peu les mini-machins, histoire de laisser un peu d’air à leurs miches cache-molletonnées en hiver comme c’est pas possible… et puis je suis Suisse… Prudes comme ils sont mes concitoyens… Alors je me marre de voir tous ces protestants qui se promènent en louchant et s’en vont sauter les mémères desséchées en fermant les yeux pour essayer d’imaginer… ». (Kesselring, n°2).
La Marge est la mouture helvétique de la bande dessinée scatologique en ‘vogue au début des années 7O. Leiter et Pichon collaborent sur des scenarii de Kesselring : « Kroll l’Enchanteur » (et son « pipi magique »). Leiter dessine à la manière de Reiser – sous le pseudonyme d’Anatol -, de Lob, de Giraud, de Gotlib, de Mandryka. Dans le n°2 Malby signe un éditorial anti-MLF, Kesselring contrefait Cavanna. La moitié de ce numéro est occupée par une bande « piquée à Snatch Comics no 1 »: « La merde et l’enfer du cul, féerie » ou les aventures de « Ferdinand Lamerde et de Véronique Vaginalmucus ».

La pomme.

Format : A4.
Maquette : Impression noir/blanc. Couverture une couleur. Texte composé, en drapeau (n° 0 à 6), puis justifié.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Non-agrafé. Pas de sommaire. Mise en page négligée. 12 pages. Dessins autonomes et d’illustration.
Financement : Kesselring.
Publicité pour une marque de cigarettes. (3 derniers numéros).
Tirage : 3000.
Nombre de numéros parus : 24.
Rythme de parution: Hebdomadaire (20 numéros du 6 juin au 9 novembre 1970, 3 numéros du 22 février au 15 mars 1971).
Prix: Fr. 1.-.
Diffusion: Naville S.A., abonnement, vente à la criée.

Chaque numéro est l’illustration d’un thème traité selon une recette immuable dont le sexe – dans son expression la plus triviale – et l’alcool sont les ingrédients de base. Lorsque le thème ne rencontre pas l’inspiration de l’un des collaborateurs, il va exploiter les lieux-communs les plus éculés du dessin d’humour.
Les thèmes: l’initiative Schwartzenbach, la pornographie – Elzingre : une femme nue monte au clocher d’une église -, l’armée – « Je suis contre, oui contre et je ne crains pas de le gueuler bien fort », Kesselring -, la drogue, la pollution, le logement, la pop-music, les vacances – Elzingre : des naufragés -, la liberté d’expression, les policiers – Mummol : une femme désignant un policier à son enfant, « Si tu es méchant tu seras comme le monsieur ». « Les flics, c’est la chienlit », Kesselring -, les politiciens, les curés – Rolli : un crucifix vibro-masseur -, l’alcool, le FPLP – Kesselring : « Pour se distraire dans les zincs, ils n’ont qu’à violer les hôtesses… Paraît qu’elles ont de ces fesses » -, l’argent le conflit israélo-arabe, le Jura – Kesselring : »Je suis pour le Jura libre moi, je suis pour, ouais c’est vrai » -, la femme, la télévision, les guérilleros, -Kesselring : « Comme je n’ai pas envie de vous entretenir aujourd’hui de politique d’armée ni de religion, je vais d’une touche alerte vous conter mon dernier voyage au pays des sex-shops » -, l’aide technique au Tiers-Monde.
A côté de brèves nouvelles d’inspiration pseudo-fantastique, Kesselring confie régulièrement ses « humeurs » au lecteur dans sa chronique « Jusqu’au coude ». Il s’indigne de la « connerie » de ses compatriotes ou de la disparition de la mini-jupe , fait son autocritique – « J’en ai marre d’écrire des conneries, je vais à la fenêtre, c’est moins con », – ou cherche querelle à Brandu – « Cet anar à la mie de pain blanc ». Ce dernier se fait une spécialité des montages de photographies et de publicités tirées de magazines « sexy ». Par ailleurs il est le seul à conserver un point de vue relativement lucide et critique sur La Pomme. Il dénonce le racisme des dessins d’Elzingre ou « la misère de la philosophie de bistrot » qui inspire la rédaction: « En d’autres termes, peut-on pratiquer une information corrosive, attaquer un système en se situant au niveau du bistrot qui, on vient de le voir, contribue à renforcer l’ordre social ? ».
Les dessinateurs : Rolli (Kesselring), Elzingre, Bobac, Mummol, Pichon, Janbrun, Anatol, Gvedolin, Popof, Delay, Roulin, Aeschlimann, Cloro, Schenk, Aubert, Fatton.

La presse :
1. « Irrespectueux sans concession, grossier sans complexes, mal élevé comme il n’est pas permis, voici La Pomme, journal « pourri et véreux »… Il y faut aussi une certaine vigueur dans le choix, ce que l’on pourrait appeler du sérieux dans l’insolence. Sur ce plan leur premier numéro laisse un peu à désirer… « Pourri et véreux » cette Pomme va agacer bien des dents : dans une société trop tentée de s’enfoncer dans son conformisme, c’est une qualité. « On regretterait pourtant que ce soit la seule ». (Feuille d’Avis de Lausanne, 15 juin 1970)
2. « … car ce petit recueil dont les objectifs et les prétentions ne paraissent pas bien fixés, traîne plutôt au-dessous de la ceinture… En bref, un ersatz de certaines revues (allusion à Hara-kiri) qui n’ont aucun besoin de notre publicité, une divagation de jeunesse par la plume et le pinceau, qui présagent peut-être une revue intelligente, caustique, rédigée dans ce deuxième degré dont les compères yverdonnais font un pénible apprentissage. Comme on dit dans les films de série B : à suivre ». Tribune de Lausanne
3. La Pomme Le fruit d’une collaboration intensive… Ce journal n’est pas comme les autres. Il correspond à un besoin en Suisse Romande. Il n’a d’autre but que de faire sourire les gens. Depuis Jacques Rolland personne n’a plus jamais tenté le coup. Ces gais-lurons se sont dits que ça valait la peine d’essayer. Ils peuvent réussir dans leur difficile entreprise…Cette petite équipe a beaucoup d’idées, mais tombe parfois dans la vulgarité ». Le Confédéré

La pomme (nouvelle série).

Format : 20.5 x 26.5 cm. Nombre de numéros parus : 5.
Rythme de parution : Irrégulier. (Juillet, août, septembre 1973, février et juillet 1970).
Pour le reste, cf. la monographie consacrée à La Pomme.

Les deux premiers numéros contiennent des dessins et des bandes dessinées de Leiter, Anatol, Berner et Soulas, deux pages-parodie de 24-Heures, La Presse-Purée de Frank Métrailler. Kesselring reprend le fil de sa chronique « Jusqu’au coude ». Le numéro trois – « Le Suisse est con » en couverture, « Très con » au dos – offre treize pages, signées, d’extraits de l’annuaire téléphonique. Le numéro quatre, « La Poisse » en titre, est un hommage sur papier glacé à Kesselring, entièrement réalisé par Kesselring et illustré par Leiter, Pichon, Aeschlimann. Le numéro cinq enfin, enquête sur la mort de Patrick Moll « lâchement abattu par la police la nuit du 20 juillet 1974 lors d’une tentative d’évasion du pénitencier de Bochuz. « Pourtant, pour la première fois depuis trois ans, nous voulons être sérieux parce qu’un jeune homme est mort. Il est mort de notre imbécillité, tué par notre bêtise et notre veulerie à tous ».

Le clairon du nord.

Format : A3
Maquette: Impression noir/blanc. Couverture couleur (n° 3 et 4). Texte composé, justifié. Photographies, dessins, gravures. Non-agrafé. 8 pages.
Primauté du texte sur le dessin.
Financement : Kesselring. Sans publicité.
Tirage : l6 000
Nombre de numéros parus : 4
Rythme de parution : Bimensuel. (Du 14 novembre au 26 décembre 1974 ) •
Prix : Fr. 2.
Diffusion : Naville S.A., abonnement

La recette du Clairon du Nord, c’est l’actualité politique accommodée à la sauce western : il parodie le moralisme et le rigorisme de certains journaux du Far-West, sa rhétorique abonde en métaphores religieuses, citations de la Bible, les personnalités du monde politique ou économique sont affublées d’un sobriquet -Giscard the Kid, Dieter Cannon Biïhrle, Pete Beausourire Graber – et tiennent les rôles des personnages traditionnels du western. On retrouve les mêmes chroniques dans les trois premiers numéros: « Les hommes qui sont la légende de notre État » retrace la biographie fantaisiste du général Guisan, de Georges Breny, secrétaire romand de l’Action Nationale, de Roland Béguelin, chef de file des séparatistes jurassiens, « Mister Dollars » est une obscure histoire à épisodes dont les acteurs sont les figures en vue de la vie publique helvétique, « A l’ouest du Jura » retrace la bataille pour la succession de Georges Pompidou, sans oublier la revue de presse des anecdotes politiques et faits divers locaux.
La maquette s’inspire elle aussi de celle des journaux de l’Ouest américain. La première lettre des paragraphes est une capitale ornée, les articles sont entourés de filets, agrémentés de motifs décoratifs, la typographie des titres est variée et recherchée. Les articles sont illustrés de gravures et de photographies d’époque détournées et retouchées – le général Guisan en général Custer, cheveux longs et bacchantes. Dans les trois premiers numéros Leiter parodie le système narratif et la morale édifiante des premières bandes dessinées. Le dernier numéro ne conserve des précédents que le titre et son graphisme et la chronique « A l’ouest du Jura ». Les dessins, des emprunts pour la plupart, à Crumb, Shelton Cobb, Greg et autres, occupent la première place. Si l’on en croit Kesselring, les difficultés du lecteur à découvrir la clef des articles auraient motivé l’abandon dû projet initial.

Le neutron libéré romand.

Format : 31 x 44 cm.
Maquette : Impression offset noir/blanc, Textes composés, justifiés. Photographies, dessins, graphiques, 4 pages – une feuille pliée -.
Primauté du texte sur le dessin. Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Autofinancement. Sans publicité.
Tirage : Entre 7500 et 10 000.
Nombre de numéros parus : 7.
Rythme de parution : Irrégulier. (7 numéros entre fin 1976 et fin 1977) • Prix : Non-mentionné, abonnement Fr. 10.- pour 6 numéros. Diffusion : Abonnement, vente militante.

Organe des divers groupes et associations romands opposés a l’énergie nucléaire, Le Neutron Libéré se propose de fournir des études documentées sur les dangers du nucléaire et sur les énergies de remplacement, d’apporter une information détaillée sur les faits relatifs à chaque région concernée, de se faire l’écho des luttes et des manifestations anti-nucléaires. Il accorde la priorité à certains « points chauds » du moment – Kaiseraugst, Gösgen, Verbois pour la Suisse, Malville, Wyhl, Kalkar pour l’étranger. Il dénonce la collusion de l’État et des grandes entreprises privées du secteur de l’énergie, met en garde contre les répercussions sociales de l’utilisation à grande échelle du Plutonium : « Nous nous opposons énergiquement à la mise en place du système policier nécessaire à la sécurité d’une société nucléaire et aux risques incommensurables et imprévisibles qu’elle implique ». (N°5, septembre 77).
Photographies et dessins ont valeur d’illustration. Atténuer l’austérité de la maquette semble leur seule raison d’être. Relevons deux dessins naïfs travaillés au crayon, signés B. Brüsch, trois crobars paraphés du même Brüsch, quelques dessins au trait rapidement esquissés signés Gisep – un squelette sur fond de tours de refroidissement déclare : « Maintenant je mange tout ce que je veux et je ne grossis plus ». Mentionnons encore la reprise d’un dessin de Reiser et d’une couverture de La Gueule Ouverte sous forme de poster. Sous le titre « Le nucléaire créera des emplois », un ouvrier au premier plan est occupé à refermer une rangée interminable de cercueils qui aboutit à une centrale nucléaire à l’arrière-plan.

Nous n’avons rien à perdre.

Format : 30 x 34 cm.
Maquette : Impression noir/blanc. Couverture couleur. Texte composé, justifié. Non-agrafé. Paginé. Pas de sommaire. Photographies, dessins. Mise en page recherchée. 16 pages.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Dessins autonomes et d’illustration.
Financement : Autofinancement.
Publicité non-lucrative pour d’autres publications : Tout va bien, Pour.
Tirage : 3000.
Nombre de numéros parus: 3.
Rythme de parution: Irrégulier. (Novembre et décembre 1975, avril 1976).
Prix : Fr. 3.-.
Diffusion : Naville S.A., abonnement, vente militante.

« Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans voir ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre »
L’évocation dessinée ou écrite de l’aliénation de la vie quotidienne domine le premier numéro, intitulé Spectacle-Masque. Marx, Debord, Maïakovski, Lukács, Vaneigem, sont cités. On y trouve des dessins ou des bandes dessinées de Pajak, Volken, Otto, Bovarini, Wannaz et des textes signés Prod’hom, Yul, Nilkorian, Volken. Ce numéro comporte encore un roman-photo brechtien et un article de deux pages sur l’Espagne qui se conclut par un salut « aux peuples ibériques porteurs des espoirs des États-Unis socialistes d’Europe ».
Le quotidien est toujours présent dans le numéro deux – « Catalogue de questions » – mais occupe une place plus modeste. Pajak consacre une page aux prisonniers politiques étrangers en Suisse – P. Krause, H. et P. Morlacchi, C. Fiorini, M.C. Cazzaniga, F. Prampolini -et une colonne à Numéro 2 qui semble l’avoir impressionné (« Godard le plus con des Suisses prochinois » vient de réaliser le film le moins con des cinéastes de Suisse »). Réel et imaginaire interfèrent dans les textes de Nilkorian, M.M. Grounauer, auteur de La Genève rouge de Léon Nicole, est longuement interviewée, Alain Leupi dénonce la psychiatrie en se réclamant de Gentis et de Debord, Salzmann vante les mérites des drogues douces et de l’homosexualité. Les agressions contre la presse sont nombreuses – La Cause du Peuple, La Taupe, France-Soir, Le Nouvel Observateur, France-Dimanche, 24-Heures. Les trois dernières pages sont consacrées à l’autogestion: une bande dessinée de Pajak et Nilkorian, des textes de Nilkorian, Françoise Voelin, Marcel Horner et la reproduction d’un chaulage – « Partiti = Merda ».
Le numéro trois porte en titre La Guerre Sociale, Nous n’avons rien à perdre en sous-titre. La citation de Maïakovski a disparu. Le premier article prend pour cible « les thuriféraires du pouvoir: la bourgeoisie, les bureaucrates syndicaux, les spécialistes de la politique, du parti socialiste au parti ouvrier populaire, jusqu’aux diverses organisations de gauchistes léninistes ». Tous les articles, à l’exception de deux articles analytiques sur le cinéma, alimentent le débat – « De la guerre sociale », « Tous les politiques sont des maquereaux », « Le dernier temps des partenaires sociaux », « Triste temps, mais la révolte est belle », « Note sur l’autogestion ». Guy Debord est la référence-clef de ce numéro.
Notons pour conclure que vingt-trois personnes ont participé à l’un ou l’autre des trois numéros de Nous n’avons rien à perdre.

Le pamphlet.

Format: A3.
Maquette : Impression noir/blanc. Trois dessins en moyenne par numéro. Pas de photographies. 4 pages (une feuille format A2 pliée).
Primauté du texte sur le dessin.
Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Autofinancement
Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : 71 n° à fin 1977. ( n°1, décembre 1970).
Rythme de parution : 10 numéros l’an.
Prix : Fr. 1.50.
Diffusion : Abonnement.

« Le pamphlet occupe dans la presse romande une place originale: rédigé par une équipe entièrement bénévole, franc de toute attache de parti, financé par ses seuls abonnés, notre périodique joue un rôle de commentateur indépendant ». (Décembre 77)

Une revue succincte des numéros parus depuis 1970 dégage une remarquable continuité idéologique, stylistique et graphique. Dès lors nous avons choisi de privilégier pour cette étude les dix numéros parus en 1977.
La problématique du Pamphlet reste limitée à la politique nationale et locale (Vaud). Initiatives, référendums ou élections sont l’occasion d’une prise de position et de l’expression du credo politique du journal. Ainsi en 1977, les initiatives à propos de la chasse, de la pollution, de l’avortement, de l’objection de conscience.
Credo politique traditionnel de l’extrême-droite: constitutionnalisme, antisémitisme, racisme, défense de l’ordre et de la tradition. Le Pamphlet se veut le champion de l’indépendance nationale, du fédéralisme ; il se fait l’avocat de la peine de mort, d’une armée forte, de la conservation des bâtiments anciens; il vitupère contre la politisation de l’école, de l’armée, des entreprises, dénonce la mainmise de la gauche sur les média. De nombreux journalistes sont nommément pris à partie : Frank Jotterand, Myriam Meuwly (24-Heures), Claude Torracinta (TVR), Pierrette Blanc, Freddy Buache (TLM). Les rédacteurs manifestent leur admiration pour l’ancien conseiller fédéral Paul Chaudet, l’historien Gonzague de Reynold, se réfèrent à Georges Suffert, Louis Pauwels, Michel Sardou.
Le langage est apprêté, contourné, les références à la culture gréco-latine nombreuses: « Afin de rendre à Vespasien ce qui lui revient de droit, nous voulions découper la Tribune du Dimanche. Dimanche en Travers causa bien des ennuis à notre paire de ciseaux qui ne put en traverser l’épaisseur. Nous avons dû finir à la hache ». (Juin 77).
Si l’on excepte les vignettes, reprenant l’iconologie de l’héraldique, le Pamphlet n’est pas systématiquement illustré. Certains des rédacteurs illustrent eux-mêmes leurs articles ou ceux de leurs collaborateurs.
Les dessins, pris dans le texte, sont des dessins de caricature au trait, sur fond vide, peu élaborés. Le sens prime l’expression graphique. Un dessin paru dans le n° 64 (avril 77) représente, par exemple, un bras musclé qui tient une pancarte sur laquelle on peut lire: « Liberté d’expression, à bas la censure ». A l’intérieur d’un phylactère, signifiant selon une convention de la bande dessinée la réflexion à part soi, trois pendus : un journaliste du Pamphlet, identifiable au « Pamphlet » inscrit sur sa serviette, un officier reconnaissable à l’uniforme, un capitaliste à son gros ventre, son cigare, son haut-de-forme.

Ras le casque.

Format : A4.
Financement : Autofinancement.
Maquette : Impression noir/blanc. Texte composé. Photographies, dessins. Agrafé (n° l). Pas de sommaire. 20 pages.
Primauté du texte sur le dessin.
Fonction d’illustration des dessins.
Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : 3.
Rythme de parution : Irrégulier.
(Mars, juillet et novembre 1977)
Prix: Fr. 2.-.
Diffusion: Vente militante.

Ras le Casque est né de l’éclatement du Comité de Soldats de Lausanne. « Au début janvier 77 un certain nombre de camarades (la majorité) le quittent et annoncent publiquement sa dissolution, proclamant leur volonté de ne militer qu’avec ceux qui s’alignent sur leurs positions réajustées : pour l’indépendance nationale contre l’antimilitarisme.. . » (n°1). L’ancienne minorité va se regrouper autour de Ras le Casque qui se veut « le premier pas public dans la reconstruction du C. S. de Lausanne ». Apparemment son projet est plus ambitieux que celui de son prédécesseur Le Journal du Comité de Soldats, simple moyen d’information et d’agitation au service des luttes d’appelés. Il insiste sur la nécessité d’aborder « les problèmes de fond (qu’elles) soulèvent (anti-autoritariste, violence et non-violence, fonctions de l’armée, formes de l’embrigadement, répression sexuelle, rapports hommes-femmes, situations professionnelles, questions politiques et sociales)… sur des positions engagées et en liaison avec le mouvement ouvrier » (n°1). Affaire de conjoncture: au début 1977, l’agitation dans l’armée est maîtrisée depuis longtemps déjà, les Comités de Soldats sont moribonds.
Ras le Casque consacre des articles aux manœuvres, à l’objection de conscience, aux affaires Cincera et Jeanmaire, à L’Atout – périodique de R. Würst, ex-signataire de l’appel des 200, paraissant tous les quinze jours sous forme de publicité dans 24-Heures, à la Police Fédérale de sécurité, aux femmes et l’armée, à la bande dessinée militariste. Il commente un rapport de division, le budget militaire, interviewe un officier socialiste.
En matière d’illustration les photographies sont préférées aux dessins. Quelques dessins de Mouquin, Röthlei et Suillot pour les dessinateurs locaux, trois dessins de l’expressionniste allemand George Groz, le sigle du journal – un poing levé crevant un casque -, des emprunts explicites au journal de caserne de Colombier, à Cabu, à Friedmann et Petouï -« le Sergent Laterreur », Pilote 72, en couverture du n°3.

Rupture.

Format : N°1 à 6: A4. (Utilisé dans la largeur).
Maquette : Impression noir/blanc. Texte dactylographié sur trois ou quatre colonnes. Photographies, dessins, documents. Pas de sommaire. 8 à 12 pages.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Dessins autonomes et d’illustration.
Financement : Autofinancement.
Publicité militante.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : 11.
Rythme de parution : Irrégulier. (11 n° entre février 1970 et mars 1972, le no 1 seul est daté).
Prix : Fr. 1.
Diffusion: Abonnement, vente militante.

En octobre 1969 la scission des Jeunesses Progressistes Vaudoises va donner naissance à La Brèche et à Rupture, qui conserve l’appellation Jeunesses Progressistes.
« Dépasser les schémas politiques traditionnels ». « Recherche créatrice ».
« Promouvoir au niveau de la conscience révolutionnaire les contestations sectorielles”.
« Organiser la vie quotidienne ».
« Réunir Marx et Freud, l’économie et la psyché ». « Pénétration » et « regroupement » des milieux marginaux. « Agitation ».
Tels sont les mots d’ordre de Rupture ; Marx, Lafargue, Che Guevara, Freud, Reich, Marcuse, Cohn-Bendit et Mao ses références explicites. Des articles, non-signés, sont consacrés à l’initiative Schwartzenbach, aux grèves – Murer, Savoy – à la politique culturelle locale, à « la trahison des bureaucrates syndicaux », à un Centre de Jeunesse Autonome à Bienne, à la sexualité, la drogue, l’homosexualité, à la fermeture du « Barbare ». Rupture publie également un article de Huey Newton, un entretien d’Isaac Deutscher avec des étudiants américains, des extraits du Petit Livre Rouge des Ecoliers. Deux ou trois pages sont réservées dans chaque numéro aux revendications de groupes d’apprentis.
Dans sa conception formelle Rupture est proche des journaux de contre-culture qui se sont multipliés depuis 1968. Certains des textes, les titres, les citations sont manuscrits ; dessins, photographies, détournements, photomontages, coupures de presse sont disposés sans ordre ni hiérarchie apparents. Les dessins nombreux, non-signés, couvrent toute la gamme des moyens d’expression graphique. Des dessins de Gotlib illustrent une anti-publicité pour Octobre, Lutte Syndicale, La Voix Ouvrière, La Brèche. Des emprunts sont faits à Crumb, Topor, André Paul, Wolinski, Reiser, Pichard.
Les numéros 10 et 11 sont des numéros de transition à Rupture pour le Communisme.

Rupture pour le communisme.

Format: N° 1 à 8: A3. Nos 9 à 19. 30 x 43 cm.
Maquette : Impression noir/blanc. Texte dactylographié sur trois colonnes (n°1 à 4), composé en drapeau (15 et l6), composé justifié (n°17 à 19), sur quatre colonnes. Photographies, dessins.
Sommaire (depuis le no 14). 12 à 20 pages.
Primauté du texte sur le dessin. Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Autofinancement.
Sans publicité.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus: 19.
Rythme de parution: Irrégulier. (19 numéros entre mars 1972 et juin 1976).
Prix: N°1 à 13 : Fr. 1.-. 14 à 18 : Fr. 2.-. 19: Fr. 3.-.
Diffusion: Abonnement, vente militante.
Les numéros 10 et 11 de l’ancienne série ne portent déjà plus la mention « Jeunes ses Progressistes ». Dès le n°3, nouvelle série, Rupture devient Rupture pour le Communisme.
Voici, à travers quelques titres de couverture, un échantillon de la problématique de Rupture pour le Communisme : « imposons la direction ouvrière » (n°3), « Patrons, bourgeois, la lutte des classes sera votre Viet-Nam » (4), « Usines, écoles, casernes, quartiers, on a raison de s’organiser » (6), « Ouvrier qui sait ce qu’il fait ne s’avoue jamais vaincu » (7), « Rien n’arrête le peuple décidé à se battre jusqu’à la victoire » (10).
La mutation idéologique s’accompagne d’importants changements de maquette. Dès le n°10 – ancienne série – l’austérité commande la présentation. Les dessins disparaissent presque complètement : un poing levé – récurrent -, quelques dessins anonymes stéréotypés, la reprise et le détournement du Gasparazzo de Zamarin (n°6 et 8), parfois la caricature d’un militant trotskiste et, dernier trait d’humour, un Mao obèse. L’illustration repose sur les photographies dont la crédibilité laisse d’ailleurs sceptique – un rassemblement de cent personnes a toutes les apparences d’un mouvement de masse. Les photographies iront elles aussi en se raréfiant à partir du n°9.

L’unité.

Format : A4.
Maquette : Papier glacé. Couverture couleur. Texte dactylographié, petits caractères. Photographies, dessins. Sommaire. Dès le no 5 la présentation devient plus modeste. Les n°8 et suivants sont stencilés.
Primauté du texte sur le dessin.
Fonction d’illustration du dessin.
Financement : Parti Suisse du Travail.
Publicité : Agence de tourisme soviétique, imprimeries, La Voix Ouvrière, sociétés coopératives du bâtiment, etc.
Tirage : inconnu.
Nombre de numéros parus : 10. (Pas de n° 4.)
Rythme de parution : Irrégulier. (10 numéros de novembre 1974 à octobre 1977)
Prix : Fr. 1.
Diffusion : Abonnement, vente militante.

L’éditorial du n°0 présente L’Unité comme un journal de « jeunes responsables et conséquents »… qui se proposent « de lutter contre toutes les formes d’injustice, pour la Paix Mondiale et le Socialisme ». Au fil des numéros des articles sont consacrés à l’armée, aux écoliers et apprentis, à l’avortement, à la Conférence d’Helsinki, à l’énergie nucléaire, au Manifeste 77 à la semaine de 40 heures, à la Palestine, au Portugal, à l’Angola, â Cuba. La crise et ses corollaires – l’inflation, le chômage, la sécurité de l’emploi – est présente dans presque chaque numéro.
Schwab et Pym illustrent régulièrement L’Unité à côté de détournements ou de reprises de Chakir, Reiser, Plantu, André Paul, Tim, Wolinski – en couverture du n°10, « Il faudrait nationaliser le bonheur ».

Zéro de conduite.

Format :
Maquette: Impression noir/blanc. Texte dactylographié, sur deux colonnes. Photographies, documents, dessins. Non-agrafé. Pas de sommaire. 8 à 12 pages-
Esthétique du tract.
Non-hiérarchisation du texte et du dessin.
Autonomie du dessin.
Financement : autofinancement. Sans publicité.
Tirage : Inconnu
Nombre de numéros parus : 8.
Rythme de parution: Irrégulier. (Huit numéros entre mars 72 et début 73).
Prix : Non-mentionné.
Diffusion : Vente militante.

« Zéro de Conduite, c’est des tracts dans les écoles primaires, un journal sauvage dans les collèges ».
Né de la vague de contestation qui agite les établissements scolaires au printemps 1972, Zéro de Conduite va être l’expression la plus radicale du mouvement. Textes et dessins agressent violemment les autorités scolaires locales – MM.Pradervand, Dind, Vuilleumier -, dénoncent la vacuité et la monotonie de l’enseignement, le système de sélection, la ségrégation entretenue entre les différentes catégories d’élèves – primaires et secondaires. Ils prennent à parti les média et l’image qu’ils donnent du mouvement – la presse locale s’était émue du « langage ordurier » des tracts diffusés par les élèves. Zéro de Conduite revendique de façon réitérée son autonomie : « Nous partons de nos exigences réelles d’écoliers (…), nous refusons les salades des partis au pouvoir et même celles des groupes de gauche » (n°4). Avec le n°4, il s’ouvre aux mouvements similaires ailleurs en Suisse romande. Les vacances d’été vont désamorcer le mouvement. A la rentrée l’agitation se fait plus sporadique, elle abandonne la rue pour réintégrer les collèges. Malgré ses efforts pour se donner une assise durable – il consacre des articles à l’agitation dans l’armée, au Viêt-Nam, à la sexualité, aux maisons de correction -, privé de sa principale raison d’être, Zéro de Conduite va lentement dépérir. Le dernier numéro n’est plus que le bulletin de nouvelles – anecdotiques – des collèges lausannois.
Zéro de Conduite reproduit de nombreux documents : règlements scolaires, lettres d’autorités scolaires aux parents ou aux élèves, compte-rendu de presse. Chaque numéro comporte en moyenne cinq à six dessins de Mayen et de Pajak -le plus prolixe. Relativement moins autonomes que ceux de Pajak, les dessins de Mayen sont des dessins au trait continu arrondi, schématiques, sur fond blanc. Pajak publie deux bandes qui retracent « Les aventures de G. Rapp, directeur du Gymnase de la Cité », Pajak et Mayen disparaissent du dernier numéro qui ne contient plus que quelques dessins d’illustration signés « J.M. ».

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BILAN.

LES DESSINATEURS

L’aspect proprement technique de leur production permet une première classification des dessinateurs retenus pour cette étude, selon que les procédés graphiques et narratifs mis en œuvre relèvent d’une spécificité du dessin de caricature ou d’illustration tel qu’il se constitue au XVIIIe siècle, ou qu’ils cherchent à s’inscrire dans la tradition des arts de représentation classiques. Le caractère anonyme ou au contraire fortement personnalisé de leur production, c’est-à-dire l’image sociale qu’ils tentent d’imposer à travers elle, fournira le principe d’une classification différente.
Les cartoonistes.
Le « cartooniste » use d’un vocabulaire graphique minimal. L’effet de ligne caractérise la plupart des dessins, exécutés à la plume ou au feutre, d’un trait continu ou discontinu. Les aplats de noir sont préférés aux trames pour le traitement des surfaces. La page est rarement conçue comme un ensemble de représentation plus grand que l’image isolée. Celle-ci se compose de figures identiques, schématiques, souvent disposées symétriquement. Les personnages évoquent un assemblage de figures géométriques, l’expressivité passe presque exclusivement par un jeu d’indices faciaux codifiés qui ne laissent place qu’à la représentation d’une gamme restreinte de sentiments, la joie, l’indifférence, la tristesse. Le dénouement, la « révélation » finale gouvernent l’écriture du scénario, le dessin isolé est généralement l’illustration d’un « gag ».
Les « cartoonistes » peuvent être crédités d’une créativité plus ou moins grande selon que l’on privilégie une certaine spécificité de la bande dessinée ou au contraire sa relation aux autres pratiques artistiques.

Les peintres.

Relèvent de cette catégorie les adeptes d’un dessin complexe, faisant appel à un grand nombre de signes et de procédés graphiques d’origine diverse. Les « peintres » travaillent à la plume, au feutre, à l’aquarelle ou à la gouache, recourent fréquemment à la trame film ou manuelle, incorporent des matériaux étrangers à leurs dessins, tels que photographies ou coupures de presse. Les grisés ou les dégradés, obtenus par une série de points ou de hachures, remplacent ici les parties encrées et rappellent la manière du graveur. L’organisation de la page de même que l’articulation des pages entre elles sont l’objet de soins attentifs. Les images, de dimension variée, considérées comme des entités autonomes, invitent à une lecture esthétique pour elles-mêmes. Les titres, le texte d’une manière générale sont intégrés esthétiquement au dessin. La narration joue un rôle secondaire par rapport à l’image, le dénouement ne commande plus le récit. L’abondance des références à d’autres pratiques artistiques, le goût pour les effets picturaux témoignent du désir des « peintres » d’élever la bande dessinée au rang des arts de représentation qui bénéficient d’une plus grande légitimité sociale.

Images de marque : anonymes & artistes.

Les « anonymes » sont aux artistes ce que les salariés sont aux membres des professions libérales si l’on veut bien admettre que la rémunération des dessinateurs politiques consiste en biens symboliques – dévouement à une cause. Les « anonymes » sont présents dans toutes les publications examinées, mais ils illustrent de préférence les journaux dogmatiques, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. Ils pratiquent un usage intensif des lieux-communs, graphiques ou narratifs, puisés aux répertoires international ou national. Ce dernier fournit diverses représentations des hommes politiques locaux et surtout le refoulé majeur de la société suisse : le travailleur immigré. Leurs propos, toujours inconsidérés, sont imprégnés de grivoiserie ou de didactisme selon les publications auxquelles ils participent.
Les « artistes » semblent moins bien intégrés, subjectivement ou objectivement à la société locale. Le seul thème qu’ils ont en commun avec les « anonymes » est celui de l’alcool. Leur problématique est liée de manière dialectique au contexte local : leurs thèmes de prédilection sont impopulaires et l’impopularité de leurs thèmes les rend plus « artiste ». Leur préférence va à l’hermétisme et à la connotation et ils apportent une certaine gravité à l’évocation des problèmes existentiels. Leurs planches baignent dans un climat de mort, de suicide, de désarroi, d’ impuissance, de prostration, de lassitude, de désabusement, de cynisme Notons pour conclure que les oppositions « cartoonistes »/ »peintres » d’une part, « anonymes »/ »artistes » d’autre part, ne se correspondent pas termes à termes. De nombreux « cartoonistes » par exemple se signifient comme « artistes ».

LES PUBLICATIONS.

Origines :

Cinq des publications considérées sont issues de luttes locales – l’agitation dans les établissements scolaires, dans l’armée, le droit à l’avortement, la résistance à l’implantation de centrales nucléaires. Les militants engagés dans ces mouvements ont à un moment donné ressenti la nécessité de se doter d’un instrument d’agitation et d’information indépendant, la presse locale dénaturant, à leur avis, sciemment leur activité et la finalité de leur action. L’existence de ces journaux devient des plus précaires dès que se résorbent les luttes auxquelles ils étaient étroitement associés.
Les journaux de tendance marginale, La Pomme, La Pomme-nouvelle série, La Marge, Le Clairon du Nord et Chut !, ont tous pour promoteur Rolf Kesselring, appelé aussi le « Lamunière », (le Hersant local), de la presse marginale. Leurs intérêts ne coïncident qu’imparfaitement avec ceux de la marginalité française, italienne ou américaine. L’alcool y remplace la drogue, le mysticisme et la non-violence n’y trouvent aucune place.
Barbarie et Nous n’avons rien à perdre réunissent des individus venus d’horizons idéologiques divers dont la motivation essentielle est la création d’un journal. Alors que Barbarie rassemble principalement des dessinateurs, Nous n’avons rien à perdre associe des politiques, des littérateurs et des dessinateurs.
Les autres publications sont au service d’un dogme et sont généralement liés à des organisations politiques de gauche dont ils expriment les positions. Débats se proposait d’offrir une plate-forme commune aux différents courants se réclamant du marxisme. Le Dimanche en Travers enfin, devait répondre à un souci de rendre plus attrayante la Tribune de Lausanne dominicale.

Constantes :
De 1970 à 1977, le canton de Vaud ne connaît ni débats politiques fondamentaux, ni bouleversements sociaux d’importance. Aucune émeute d’envergure ne vient ébranler la bonne conscience politique locale. L’immobilisme parlementaire, le faible taux de participation à divers scrutins témoignent à un autre niveau du peu d’intérêt porté aux questions politiques. La récente crise économique, même si elle est à l’origine de ruptures sporadiques de la Paix du Travail a démontré en définitive une fois de plus la remarquable stabilité du système. L’absence d’un réel débat politique et une vie culturelle sclérosée permettent de comprendre en partie la faiblesse quantitative de la presse marginale, son indigence et sa répugnance à entrer dans le jeu politique – les journaux affiliés à une organisation d’extrême-gauche exceptés. Ainsi un phénomène de presse comme celui de Libération en France est ici inconcevable.
Toutes les idéologies politiques, tous les mouvements de revendication – ceux des prostituées et des homosexuels mis à part – qui se sont développés en Europe ces dernières années ont connu un avatar local. Mais si le contexte local a été relativement perméable à l’importation de pratiques et d’idéologies politiques, il a opposé une forte résistance à l’implantation de pratiques artistiques dépourvues de l’empreinte du terroir. D’autre part les positions de refus du consensus social sont tenues par des minorités organisées plutôt que par des individualités marquantes. On voit ainsi se dessiner l’image d’une société où les réponses au conformisme ambiant sont plus « collectives » et plus « politiques » qu' »individuelles » et « culturelles ». Cette image confirme paradoxalement l’étroite corrélation entre intensité du débat politique et pratiques culturelles intensives. Tout se passe comme si un haut niveau de politisation était le minimum vital nécessaire à l’émergence de pratiques artistiques autonomes et diversifiées.
Tous les journaux sont idéologiquement homogènes, sauf Barbarie, Chut ! et Nous n’avons rien à perdre. Tous inclinent à l’autisme idéologique. : les polémiques sont exceptionnelles, les mentions de concurrents idéologiques rares, les apports extérieurs rarissimes. Seules les deux fractions de la bureaucratie gauchiste – l’exilée soviétique et la pro-chinoise – disputent une interminable partie de ping-pong. Débats se donne une apparence de démocratie dont on se demande qui elle a bien pu mystifier. La politique d’entrisme pratiquée par les trotskystes rencontre des succès éphémères : on décèle partout leur présence sauf dans le Pamphlet, Rupture pour le Communisme et L’Unité. A l’image de leur idéologie, la rhétorique des journaux qui se réclament du marxisme-léninisme n’est que succession de syntagmes figés.
Un des mérites des journaux édités par Kesselring, ainsi que de Barbarie et de Nous n’avons rien à perdre, est de n’avoir pas eu le temps de se stratifier et de se fossiliser.
Toutes les publications ne retiennent en général que les aspects les plus spectaculaires des événements politiques qu’ils commentent. Le Pamphlet, La Brèche et Rupture pour le Communisme sont les seuls à porter un intérêt constant aux questions institutionnelles. Le débat autour de l’immigration a pu donner à tous l’illusion de participer à là vie politique. Il a par ailleurs permis à de nombreuses personnes dont les préoccupations étaient strictement humanitaires de s’attribuer à peu de frais et sans conséquence une étiquette progressiste. Les journaux du groupe Kesselring sont les seuls journaux « populaires » au sens où ils reprennent la doxa populaire sans la déformer ni l’amplifier.
La pudeur, pour ne pas dire la pruderie, de toutes les publications frappe même l’observateur le moins attentif. La Pomme seule aborde la sexualité, sous l’angle d’une vulgarité qui se veut libératrice. Cette pudeur ne concerne pas seulement le sexe, mais la presque totalité des sujets traités. L’ensemble du corpus baigne ainsi dans un moralisme réellement prégnant que n’atténuent ni scandale, ni libertinage. Une honnêteté kantienne est l’image de marque commune à tous les journaux.
Autre constante remarquable, la paranoïa des pouvoirs locaux. Sur ce point, on se reportera aux nombreuses « interdictions » qui émaillent les repères chronologiques ainsi qu’aux récentes déclarations de M. J.-J. Cevey, président des radicaux vaudois, à la suite d’émissions satiriques radiophoniques et télévisées: « On s’acharne sur nous, c’est à se demander si nous avons le droit d’exister ».
Martial Leiter est le seul dessinateur à bénéficier d’une certaine reconnaissance sociale. La sortie de son dernier recueil de dessins a été saluée comme « une réjouissante preuve de santé intellectuelle et démocratique » Et d’autant plus méritoire, a commenté la presse avec une ironie involontaire, qu’elle n’a pas été précédée d’une reconnaissance internationale préalable.
Maquettes & fonctions du dessin.
Les publications étudiées sont relativement homogènes du double point de vue des moyens techniques et financiers. De format standard, généralement non-agrafées, elles sont imprimées sur un papier de qualité médiocre ; l’emploi de la couleur est exceptionnel, les textes sont dactylographiés et parfois composés en drapeau. Soumise aux aléas de la vente militante, leur situation financière est souvent précaire.
Cependant l’identité dans la pauvreté des moyens techniques et financiers recouvre une certaine diversité dans l’emploi de ces moyens qui sont autant de manières de considérer la forme comme manière de signifier. Ainsi l’austérité commune à la plupart des publications peut être due aussi bien à un manque de moyens qu’à un choix de « rigueur » ou à une volonté de pratiquer une esthétique « pauvre », l’ascèse étant un mode de reconnaissance idéologique. Le « négligé » des maquettes du groupe Kesselring est à comprendre lui aussi comme un parti-pris éthique et esthétique.
On retrouve dans les journaux de lutte l’éventail complet des rapports possibles au dessin. Zéro de Conduite laisse une grande autonomie aux dessinateurs, Le Journal des Comités de Soldats, Ras le Casque et Combat Non-Violent confinent le dessin à un rôle d’illustration et La Fronde l’utilise comme motif décoratif. La presse dogmatique, quel que soit le dogme, attribue au dessin un rôle d’illustration ou une fonction didactique. Rupture est à ce titre une exception à souligner.
L’autonomie du dessin dans Barbarie relève de l’évidence puisqu’il s’agit d’un journal créé par des dessinateurs. L’autonomie est également la règle dans les journaux édités par Kesselring et dans Nous n’avons rien à perdre qui est par ailleurs le seul à publier des textes non-dénotatifs.
A la notable exception de Barbarie et de Nous n’avons rien à perdre, tous les journaux empruntent de nombreux dessins à leurs confrères locaux et étrangers, souvent sans mentionner la source de ces emprunts ni l’auteur des dessins. Les collaborateurs de l’hebdomadaire français Charlie-Hebdo, qui ont été il y a une dizaine d’années à l’origine d’un renouvellement du dessin à contenu politique, sont les principales victimes de ces « récupérations ». On peut voir dans cette pratique, selon les cas, la marque d’un mépris à l’égard du dessin comme médium politique ou un préjugé d’homogénéité idéologique avec les dessinateurs concernés ou les publications auxquelles ils collaborent.

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1970
FEVRIER – Ernest Mandel interdit de séjour en Suisse. (2l)
AVRIL – Genève : grève sauvage Murer S.A., entreprise de construction employant en majorité des travailleurs saisonniers immigrés. Une des premières ruptures de l’accord sur la Paix du Travail.
JUIN – Rejet à une faible majorité de l’initiative dite Schwartzenbach, initiative qui se proposait de ramener le taux de la population étrangère à 10% de la population suisse. Participation 74%, 654 854 non, 557 717 oui. (6)
JUILLET – Lausanne : fermeture du café « Le Barbare » pour cause de trafic de drogue. Une semaine de manifestations et d’occupations de divers établissements publics. (lO)
– Interdiction de La Pomme pour publication obscène.
– Interdiction du Petit Livre Rouge des Ecoliers.
SEPTEMBRE – Un commando du FPLP détourne un avion de la Swissair sur Zerka. OCTOBRE – Procès du groupe « Béliers » (FLJ). (19)
1971.
JANVIER – Diffusion en traduction française du Petit Livre Rouge des Écoliers.
MAI – Lausanne: CAC. (Comité Action Cinéma). Des manifestations contre la hausse du prix des places de cinéma sont à l’origine d’un mois d’agitation (manifestations, théâtre et cinéma de rue) dont le point culminant sera une manifestation de 2000 personnes devant l’Hôtel de Ville qui donnera l’occasion à la police locale de tester le matériel anti-émeutes récemment acquis. (25)
JUIN – Interdiction des Fêtes de Lausanne.
DECEMBRE – Procès de La Pilule pour outrage à chef d’État étranger, sur plainte du Shah. (10)
– Recrudescence des attentats du Front de Libération du Jura. (FLJ)
1972.
AVRIL – Lausanne: le Conseil d’État vaudois répond à l’agitation dans les établissements scolaires en publiant deux arrêtés d’urgence, l’un interdisant les manifestations non-autorisées, l’autre la diffusion des tracts dans les écoles et sur la voie publique. (28)
ETE – Agitation dans l’armée. Pour la première fois depuis la guerre, le Code Pénal militaire est appliqué a des civils.
OCTOBRE – Procès en diffamation de La Brèche sur plainte de Bobst S.A. et des Ateliers mécaniques de Vevey. (25)
NOVEMBRE – Procès du CAC. (13, 14)
DECEMBRE – N°1 de Prison, journal du Groupe Information Prison. (5)
– Zurich : le renversement de la « République autonome du Bunker » provoque de violentes manifestations.
– Genève : évacuation forcée et démolition du Centre autonome du Prieuré occupé depuis plus d’une année. (20)
– Lausanne : les vendeurs de journaux doivent désormais être détenteurs d’une patente, valable 6 mois.
1973.
FEVRIER – Premier numéro du quotidien Libération. (5)
JUIN – Occupation des usines Lip à Besançon.
ETE – Reprise de l’agitation dans l’armée. La contestation sort du cadre des écoles de recrues sanitaires et PA où elle était restée cantonnée l’année précédente pour s’étendre à d’autres troupes. Naissance des Comités de Soldats dans la plupart des grandes villes suisses.
SEPTEMBRE – Lausanne : violente manifestation dirigée contre la présence du Portugal au Comptoir Suisse. (9)
– Coup d’État militaire au Chili, (il)
– Le 25, l’ambassadeur suisse à Santiago « ne cache pas que le coup d’État a été accueilli par la colonie suisse traditionnelle comme une fête ».
OCTOBRE – Le gouvernement helvétique fixe à 2001, le nombre de réfugiés chiliens qu’il est disposé à recevoir. « Notre pays n’apprécie pas les personnes ayant une culture, une mentalité, des coutumes différentes ». (17J
– 450 condamnations pour refus de servir en 1973 (70: 175, 71: 227, 72: 352) totalisant 5000 jours de prison.
– A l’appel de l’USP, 12 à 20 000 paysans marchent sur la capitale fédérale.
1974.
AVRIL – Charlie-Hebdo est interdit en Suisse (en couverture, la mort de Pompidou). (8)
JUILLET – Un jeune détenu au pénitencier de Bochuz est abattu lors d’une tentative d’évasion. (Patrick Moll). (2k)
OCTOBRE – La troisième initiative de l’Action Nationale contre la surpopulation étrangère est rejetée par 1 691 632 voix contre 878 891.Participation: 70,3. (10)
NOVEMBRE – Mort en prison d’Holger Meins, membre de la RAF.
Les Gauchocrates de C. Jacquillard.
1975.
FEVRIER – 3000 chômeurs inscrits en Suisse.
AVRIL – 15 000 manifestants sur le chantier de la centrale nucléaire de Kaiseraugst (Aargovie). (6)
MAI – Ouverture à Stuttgart du procès de la Rote Armée Fraktion. (22)
SEPTEMBRE – Genève : manifestation autour du consulat d’Espagne après l’exécution de cinq militants du FRAP et de l’ETA. Violents affrontements avec les forces de l’ordre. (27)
– Zurich : après 6 mois de détention préventive, la militante italienne Petra Krause entame une grève de la faim.
OCTOBRE – Pietro Morlacchi, militant italien d’extrême-gauche est détenu depuis 7 mois à Lugano.
Mao-cosmique de Claude Muret paraît sans nom d’auteur.
1976.
JANVIER – Occupation de l’entreprise horlogère Bulova, Neuchâtel.
– Nathaniel Davis est nommé ambassadeur des États-Unis en Suisse.
– Grève de Matisa, Renens. Un comité « Boule de Neige » organise avec succès le soutien de la campagne aux grévistes.
AVRIL Une Suisse au-dessus de tout soupçon, Jean Ziegler.
MAI – Genève et région lémanique : 8 émissions radio-pirate (Radio-Pirate 101). Nouvelles émissions les 15 juillet, 17, 18 et 29 novembre.
JUILLET – Seveso (Italie) : un nuage de dioxine s’échappe de l’usine Icmesa, filiale de Givaudan S.A., Genève.
SEPTEMBRE – Grève Dubied, Couvet (NE).
NOVEMBRE – Après le cambriolage de l’agence de renseignements privée Cincera, un Manifeste démocratique renvoie leur fiche personnelle aux 3500 personnes fichées.
DECEMBRE – Rejet de l’initiative pour une semaine de 40 heures (l 315 822 non, 370 228 oui, participation 45,2%). (12)
– 17 401 chômeurs complets, 26 790 chômeurs partiels à fin décembre. En deux ans (1974-76), 200 000 travailleurs immigrés ont quitté la Suisse.
La Fête à Laudun, Jean Matter.
Le Grand Soir, Francis Reusser.
MARS – Chiasso : Crédit Suisse, 250 mios de perte. (lU)
MAI – Lausanne : manifestations et occupation du Buffet de la Gare à la suite de l’interdiction faite aux jeunes de fréquenter certains établissements publics.
– Lausanne: interdiction du Living Théâtre.
JUIN – 3000 manifestants sur le chantier de la centrale nucléaire de Gosgen. (25)
JUILLET – 6000 manifestants à Gosgen. (2)
– Creys-Malville : marche sur le Super-Phoenix (50 000 manifestants).
SEPTEMBRE – Ch. Babaïantz, président de l’union des centrales suisses d’électricité : « L’écologie a. jusqu’ici fait plus de morts et de blessés que l’énergie nucléaire ». (9)
– Rejet de l’initiative dite des délais pour l’avortement.
OCTOBRE – Suicide controversé de trois membres de la RAF à la prison de Stuttgart-Stammheim.
– Le corps de H.M. Schleyer est retrouvé à Mulhouse.
– Syndicats : publication du Manifeste 77 (FTMH), réclamant une plus large démocratie interne, une participation accrue de la base, une combativité plus grande. (14)
NOVEMBRE – Selon un sondage, 62% des Suisses sont favorables au rétablissement de la peine de mort dans les cas de terrorisme. (30)
DECEMBRE – Rejet du projet de service civil pour objecteurs de conscience.
– Prisons: 31 suicides en deux ans.

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Liste des dessinateurs :
Aeschlimann, Alysse, Anatol (Leiter), André Paul, Aubert,
Ballmoos, Balz-Baechi, Berner, Bobac, Bolli, Bovarini, Brüsch, Bürki,
Cloro, Cocchi, Cossetta, Cubo,
Dak, Delay, Duplan,
Elzingre,
Gisep, Giroud, Gos, Granger, Gwedolin (Nicoulaud),
Jeanbrun, José,
Kurt (Ballmoos),
Leiter, Lescano, Lueto,
Mattielo, Mayen, Monnier, Mouquin, Mummol,
Naine, Nicoulaud, Nussbaumer,
Otto
Pajak, Pauwels-Fries, Perrin, Pichon, Piota, Popof, Poussin, Prunier (Suillot), Pym, Python,
Seya, Simond, Soulas,
Reymond, Roberto, Rolli (Kesselring), Rossmann, Rothlei, Roulin,
Schenk, Scheurer, Schwab, Serre, Simond, Soulas, Suillot,
Teulé,
Volken,
Wandenpunk, Wannaz, Wengi,
Zéro.

Bibliographie des dessinateurs.

Aeschlimann (Richard)
1. Sang-Titre, Editions des Egraz, Yverdon, 1970
2. Le regard géologue, L’Age d’Homme, Lausanne, 1973.

Elzingre (J.M.)
1. L’Humour dans les prisons, Editions des Egraz, Yverdon, 1969.

Gos (Jean-Pierre)
1. X et X’,
2. Motus,
3. Mais pourquoi tout ceci me rend-il si malheureux, Editions Les Deux Ailes, Genève, 1974.

Leiter (Martial)
1. Wanted, Editions des Egraz, Yverdon, 1973.
2. Who’s Who, Editions Pré Carré, Porrentruy, 1976.
3. Démocratie suisse et cie, Kesselring éditeur, Yverdon, 1978.

Pajak
1. Engagez-vous, Pajak, Jolibois, Mayen Editions Le Poing dans la Gueule, 1973.

Pichon (Michel)
1. Des Seins, Editions des Egraz, Yverdon, 1972.
2. Fume c’est du… Pichon, Editions des Egraz, Yverdon.

J'avais un pseudo à l'époque : je signais Yvan Nilkorian et je raconte pourquoi dans "Comment j'ai tué la Troisième internationale situationniste" dont vous pouvez lire ici même le dossier de presse.[->http://www.derives.tv/Comment-j-ai-tue-la-troisieme]