Lettre de Liban face à face : vertiges de la persistance

Texte de Camille Simon Baudry, 2026

Du 26 au 28 novembre 2025, s’est tenue, au Chaplin Saint-Lambert (Paris 15e), la 2e édition de Liban Face à Face : un cycle de projections organisé par la Mairie du 15e arrondissement et programmé par la réalisatrice et programmatrice de films Nour Ouayda, qui s’attache à mettre en dialogue des œuvres issues de pratiques cinématographiques variées, comme autant de manière d’appréhender et de revoir l’histoire récente du Liban, des années 1970 à aujourd’hui. Le programme réunissait cette année, autour de trois grands intitulés de séance (Intérieurs / Périphéries / La ville et ses disparitions), les films We are inside (2024, Farah Kassem), Ok, Enough, Goodbye (2010, Rania Attieh & Daniel Garcia), Beyrouth fantôme (1998, Ghassan Salhab), Les enfants de la guerre (1976, Jocelyne Saab), Sandjak (2021, Chantal Partamian), This Haunting Memory That Is Not My Own (2021, Panos Aprahamian) & La mer et ses vagues (2024, Liana & Renaud).

Chères Dérives,

Suivre Liban Face à Face cette année me fut une expérience toute particulière, sans doute car j’ai pris ce temps, ce temps pour tout suivre, pour tout voir, pour être là toujours. Ce n’était que trois soirs, cinq séances, mais il me fut bien vite troublant de constater l’ampleur que prenait la programmation. On ne saurait dire qui du documentaire, de l’archive ou de la fiction, qui de la poésie, du témoignage, du rire ou du drame, est le plus à même de consoler, d’aider et de libérer. Au fond, je ne me suis jamais posée de telle question. Mais la tristesse lourde qui tapissait le fond de mon cœur, séance après séance, me faisait bien ressentir combien, peu importe le régime auquel appartenait ces images, il y avait quelque chose, au fond, qui peinait à se résoudre. Film après film, le cinéma se présentait comme cet irrésolu poème, ce canal d’existence, d’expression, de recul, de détour ou d’intensification, bien peu capable, mais naturellement déjà capable de quelque chose.

« Ma blessure existait avant moi, je suis née pour l’incarner. »
Joë Mousquet, cité par Chantal Partamian dans Sandjak, 2021

Dans ce palimpseste qu’est l’Histoire, pour un pays et une terre dont les dernières décennies furent ainsi troublées, il ne me fut pas étonnant de retrouver une telle « spectralité » dans le rapport à l’état du Liban, aux marques de son passé, à la douleur de son présent et à l’incertitude de son avenir. Le film de Ghassan Salhab projeté le deuxième soir, porte justement ce titre, qui est à mon sens particulièrement beau : « Beyrouth Fantôme ». Moins de dix ans après la fin de la guerre civile, il pose ce mot sur cette réalité indicible : « Fantôme ». La guerre civile libanaise n’a pas laissé derrière elle qu’une ville défigurée, trouée de partout, percée jusqu’au ventre, habitée par ses creuvasses et ses sous-terrains, elle a dessiné un récif entier, hanté par ses absences et ses disparitions, animé par ses traumatismes. Le personnage de Khalil y survient d’ailleurs comme un spectre : un homme que l’on croyait mort depuis dix ans, mais simplement exilé. Son retour réveille autour de lui d’autres fantômes, plus intérieurs : la colère, le doute, la culpabilité, le souvenir des luttes passées, le simple trouble face à sa présence. C’est Khalil. Ça ne peut pas être lui. Si c’est lui, quelles ont été ces dix années.

« Je suis revenue des ténèbres. Mon pays est en ruines mais ne m’a pas enterrée. »
La mer et ses vagues, 2024, Liana & Renaud

Dans ce paysage de crise qu’est la guerre, l’exil, produit d’un ordre social en ruine, se dessine comme une mort étrange : une absence qui nous fait rejoindre l’état de spectre, là où nous étions, alors même que nous continuons à être, ailleurs. La mémoire et la rémanence des liens affectifs (liens avec les autres, liens avec notre quartier, notre appartement, nos proches, notre ville, nos idéaux…) épongent cette texture traumatique, ce régime de la rupture depuis lequel nous ne persistons qu’à travers des formes de bégaiement, de répétition, de revenance. L’identité du Liban s’est ainsi mue depuis la guerre civile. La déchirure d’hier – cette fracture prenant racine entre les enjeux de domination confessionnelle, de rapports de classe et d’ingérences extérieures – fut avant tout institutionnalisée, reconduite en régime, en principe d’organisation étatique : les accord de Taëf, en 1989, mettant un terme à la guerre, formalisaient cette déchirure confessionnelle, sociale et géopolitique – comme architecture du pouvoir. Dès lors, la cicatrisation, les réformes, le travail de mémoire, de dignité du peuple, tous ces projets essentiels à la vitalité des lendemains, se heurtèrent à un système conçu pour reconduire cette rupture, émuler son coutour, plutôt que la dépasser.

La paix, devenue simple possibilité d’être plus longtemps, ou possibilité d’arranger une persistance moins violente du pays, n’avait donc, comme souvent, rien d’une paix – en ce que celle-ci doit porter à la libération d’un peuple ou d’un pays. La rémanence traumatique de la guerre civile, par répétitions, par bégaiements, par revenance – invasions israéliennes, bombardements, effondrements économiques, guerres, assassinats politiques – continue à forcer la population libanaise à négocier avec son existence dans ce pays, avec sa présence ici, sous cet horizon. Sans même aller jusqu’à l’exil, trouver du sens à cette existence, trouver une manière de continuer à vivre, malgré la forme traumatique du présent, malgré son incertitude, son instabilité, est un défi qui se pose en plus du traumatisme-même de cette guerre dans les consciences (et de ceux générés par les événements postérieurs). Ce sens à être là, est souvent rempli par une forme anecdote : au détour d’une rue, d’un quartier, d’un appartement, la présence d’un coin à nous, d’un proche, d’un monde qui nous est tout particulièrement intime ou cher. Cette chaleur se fait aussi l’endroit d’une vulnérabilité : sa perte nous déchire, sa mutation nous affecte. C’est ce que soulignent bien Rania Attieh & Daniel Garcia dans le film Ok, Enough, Goodbye (2010) : comment même continuer à vivre quand cette présence qui comble notre appartement et perle notre quotidien tout à coup se dérobe, et nous confine à l’étrangeté du monde ainsi dénudé, évidé, presque absurde ? Que devient ce paysage étrange ? Cet appartement où la ville toute entière et ses incertitudes semble soudainement pénétrer ?

Il n’est pas étonnant qu’une part de la population, autrefois plus engagée, davantage portée par ses idéaux, se soit alors mise un peu plus en retrait, quelque part désabusée. Ce semble être le cas de la génération du père de Farah Kassem, le poète Mustapha Kassem, au cœur de We are inside (2024), ou plutôt le cas de ceux et celles qui lui ressemblent. La réalisatrice, Farah, émigrée en Europe au cours de ses études et durant une dizaines d’année jusqu’alors, décide de revenir au Liban, près de son père, pour le filmer, le documenter, lui, et tout ce qui s’incarne avec lui. Car ce cercle de poète auquel il appartient, continuant de s’entretenir à une idée du beau et de la littérature, semble éluder sur sa route la lourdeur du traumatisme et de la situation de leur pays, dont ils ont pourtant pleine conscience et dont la vie politique les obsède. Le désabusement est une forme de négociation avec la réalité : accepter plus que ce que nous voudrions accepter, endormir une part de nos idéaux et de nos désirs, pour préserver le lien, continuer à exister ensemble, continuer à être là. Leur crépuscule, à l’heure de leur grand âge, au moment où commencent les mouvements populaires lancés le 17 octobre 2019 – début d’une mobilisation trans confessionnelle, trans-générationnelle, trans-partisane, investie par les femmes et les minorités de genre, dans l’intérêt commun d’un changement politique – met un peu plus en exergue la distance intérieure qui les habite, dans leur rapport au pays, au moment où une chaleur brûlante investit les rues face à un système politique verrouillé. Cette distance, cette affliction dans le rapport au idéaux et aux espoirs du pays, est au cœur de la démarche de Farah Kassem qui, filmant son père, documente la répercussion de l’Histoire libanaise sur les mécanismes intimes, familiaux, personnels et interpersonnels, son lien avec son père se trouvant ainsi affecté, au centre de bouleversements qui tous deux les traversent.

Dans les mobilisations populaires de 2019, à Tripoli, Farah Kassem filme un homme implorant dans la joie et l’énergie du rassemblement : « Émigrés, revenez ! ». Il est rare que les rues soient aussi remplies, et que le peuple se retrouve ainsi. Cette année-là, la crise économique et politique avait poussé le taux d’émigration libanaise à doubler. Depuis, toutes les revendiquations au centre du mouvement contestataire restent insatisfaites, et le pays connaît depuis plusieurs années un niveau d’émigration massif, comparable à celui des années 70, au début de la guerre civile. Au moment où elles nous parviennent, les paroles de ce citoyen résonnent déjà autrement. Elles facilitent quelque part notre assentiment envers Mustapha : nous imaginons où son expérience de l’Histoire a pu le mener, et combien la conservation de ce petit jardin clos, ce cercle de poète, ce monde intérieur, intellectuel, en communauté, cette forme de repli, a pu lui être cher. Ce sont souvent les plus jeunes générations qui s’emparent plus facilement de la force poétique pour ainsi faire pousser sur les ruines d’hier la mauvaise herbe de demain : la promesse d’un mouvement profond du monde, consolatoire et libérateur, qui fasse germer sur ce qui ne tient plus debout, des lendemains vivaces et partagés.

Dans La mer et ses vagues (2024) de Liana & Renaud, la ville de Beyrouth, et plus précisément le quartier de Ras Beirut, quartier portuaire à l’extrémité de la ville, quartier de l’ancien phare, porte le visage de la crise, et du pic qu’elle connut en 2022, laissant la ville et nombre de ses quartiers vides, ponctués de présences et de lumières éparses, comme une friche de pierres embrassée par le vent des houles et baignant dans une nuit sans fin. Les protagonistes du film, Najwa et Mansour, ne font que traverser Beyrouth, avant de bientôt traverser la mer. Ce port les livre à la méditerranée, comme il en accueille les humeurs. En voyant la ville ainsi hantée, habitée d’une vigueur propre, se dresse la conviction que le pays, même déserté, ne sera jamais désert.

Les entours du port de Beyrouth sont autrement sondés par Panos Aprahamian dans This Haunting Memory That Is Not My Own (2021), qui questionne la ville depuis ce qui est, sans relâche, poussé à sa marge, extrait, exploité, rejeté, des écosystèmes violentés par l’exercice industriel aux vies animales ou végétales traitées comme rebuts, intestimées : périphéries totales d’un monde semblant s’évanouir, et emporter avec lui tout ce qui l’entoure. L’Histoire se répète, et ainsi vont les cycles de ses destructions. Avant d’être perforée et vidée par les crises, Beyrouth s’enfonçait déjà dans son propre soir, comme toute cité humaine, tarissant des eaux et des sols pollués, chérissant au nom de sa subsistance la 6 e extinction de masse. À plusieurs reprises, la caméra s’arrête et ralentit sur des enfants, traversant les périphéries de la ville, entre les ruines et les parcelles de cultures agricoles. S’ils ne sont plus ces Enfants de la guerre que filmait très justement Jocelyne Saab en 1976, de quoi sont-ils les enfants ? Quel est ce monde qui se fait leur ?

La destruction est un processus parfois très long : un processus simplement persistant, reconduit génération après génération, reconvertit malgré les chamboulements apparents de l’Histoire.

Dans Sandjak (2021), Chantal Partamian recherche justement à briser ce continuum de violence et de dépossession tant en l’épuisant (répétant la perte de l’appartenance à une terre, une culture, un monde, sur différentes générations – ce violent déchoiement du soi) qu’en la dépassant, par l’incantation imperturbable d’un autre récit possible, quand bien même déjà évanoui.

Dans ces deux films, la spéculation, le tissage de nouvelles perspectives depuis un présent élimé de toutes parts, se dessine comme une ressource positive face à cette mémoire traumatique et à l’incertitude auxquelles confine le pays. Cette réponse consiste à embrasser toute la spéctralité et la hantise qui étreignent le cours des événements, l’emprise de cette ombre persistante : l’inarrêtable cercle des crises et des violences, des effets de l’impérialisme et des ingérences sur les destins intimes, communs et collectifs.

Ainsi pouvons-nous commencer à voir un autre chemin de persistance que le futur imposé de toutes parts, en dépassant cette chronologie coloniale, linéaire, qui condamne au passé et à l’oubli toute une part de son monde, au nom d’un avenir ainsi imposé. Le malheur n’a pas le monopole de l’imprévisible et l’instabilité, l’incertitude, si lourdes que soient les forces qui tentent de les dompter, demeurent précisément contraires à la condamnation ou à la sentence : elles sont la possibilité-même d’un autre surgissement, elles en sont la condition.

Le fantôme, la revenance, la persistance, l’interruption de ce violent ordre des choses, ce champs des assignations unitaires (passé/présent/futur ; marge/centre ; présence/absence ; réel/imaginaire…), par l’irruption d’un « autre chose », d’une autre temporalité, nous laisse envisager le Liban comme une terre justement propice à un tel surgisement : une terre étrange, impure, fourmillante, habitée, pleine d’elle-même, capable de chérir tout ce que le cours du monde cherche inlassablement à ensevelir – au moins le temps d’un film, et donc forcément plus.

En rentrant de la dernière soirée de projection, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser à cette image de The Secret Garden (2023), un film réalisé par la programmatrice, Nour Ouayda, qui m’est particulièrement cher : Beyrouth soudainement envahi de plantes fantomatiques, étranges, d’herbes résolues, poussant ici et là, du jour au lendemain. La ruine, la mauvaise herbe, le fantôme, l’espace vide suite au départ, l’obscurité soudaine, sont autant de voies qui s’élèvent vers une temporalité alternative, sous les caresses quotidiennes du Soleil, écrasant l’été, devenu rouge au soir et pâle à son hiver : une existence au monde d’une autre nature… Une autre persistance.

J’évoquai en début d’article « les marques du passé, la douleur du présent et l’incertitude de l’avenir » mais je suis désormais sûre qu’il faut les traverser et les relier autrement, dans un autre ordre, avec d’autres mots. Dès lors, déjà, la nuit sera différente.

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