L’enfant et l’écran

10 Minutes de vie, film de Herz Frank, 1978
Texte de Jean-Louis Comolli, 2015

Nous ne saurons jamais quel enfant nous pouvions être quand nous étions au cinéma. Si la séance de cinéma est par la force des choses une séance d’éducation, il est bon, toutefois, que nous ne sachions pas vraiment à quoi nous aurons été éduqués, et en effet nous ne le saurons pas, et les films que nous aurons vus dans les premiers temps de notre fréquentation des cinémas se superposeront, se fondront les uns dans les autres, se confondront pour cette part d’eux qui ne sera pas définitivement perdue. Le cinéma oublié. Le cinéma comme chambre de l’oubli. L’oubli est le régénérateur du cinéma. Le spectateur est complice de cet oubli. À meilleure raison encore le spectateur enfant, qui est au temps de l’absorption de toute chose, qui reçoit et reçoit encore, sans fin, sans le savoir.

Mais il me semble que dans le monde qui vient, qui est déjà venu, qui est là, le passage de l’enfant par la salle de cinéma est un enjeu majeur. Il est devenu banal de dénoncer « le spectacle », de recenser le nombre des écrans et leur variété, de nous dire les uns les autres pris dans le tourbillon des images. C’est hélas tout ce qu’il y a de plus vrai. Et c’est bien pourquoi il importe d’aller voir en salle de cinéma des suites d’images qui soient cadrées, travaillées, dotées de hors-champ, à la frontière de l’ombre et de la lumière – et, surtout, qui ménagent par leur durée partagée une place imaginaire pour le spectateur que nous sommes. Les bandes de film qui passent sur les écrans petits et moins petits mais dans nos mains, sur nos tables, dans les clartés des villes, au milieu des affiches, des pubs, des néons, ces bandes pressées, ces assauts, ces contorsions n’ont de nous aucun autre besoin que d’encombrer nos têtes et de vider nos poches. Dans la nuit de la salle de cinéma, le monde s’ouvre mais il s’ouvre avant tout pour nous, il s’ouvre dans une durée qui nous devient commune, une durée qui est l’expérience d’une douce contrainte partagée avec le film et qui est celle même du cadre. Car le cadre est une contrainte tout à fait certaine au moment de la prise de vues et qui peut parfaitement ne plus apparaître par la suite, ne plus être vue. Ce qui n’empêche pas le cadre, vu ou pas, de faire pression sur le regard du spectateur, de lui souffler silencieusement que ce qui est sur l’écran n’est pas un « tout » mais une partie, un bout du visible, un fragment, quelque immensité que ce fragment puisse paraître pour l’enfant qui regarde. Le film est plus grand que moi, il me dépasse, il est une force que je ne contrôle pas et c’est pourquoi l’apprentissage du cinéma est avant tout celui du non-contrôle. Une chance dans notre monde fallacieusement placé sous les signes complices de la maîtrise et de la violence. Retenons du cinéma qu’il y a des champs vides et des temps faibles, friandises en voie de suppression.

Ce partage du temps entre le film projeté et le spectateur est assurément la chose essentielle. Avec un « instant Internet » on ne partage qu’un instant. Or, nous sommes faits de temps, il nous faut du temps, le temps est ce qui nous forme, nous enserre ou nous ébrèche, prison, délivrance, l’un et l’autre. Le temps très comprimé des formes audiovisuelles contemporaines ne nous laisse pas le temps d’y aller vraiment, de nous y mettre vraiment, c’est un temps qui fait de nous un voyageur impatient, dans la confusion des départs qui voudraient tout aussitôt être des arrivées. Or, le temps des enfances et le temps des séances de cinéma ont beaucoup en commun. Une certaine intensité. Le rêve éveillé. Le bonheur de voir successivement les êtres et les choses apparaître et disparaître. Le grand jeu des métamorphoses.

 

Texte paru dans le cahier 01 proposé par Périphérie – Imaginem, Les Enjeux du regard – Éducation à l’image pourquoi faire ?, automne 2015

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