Wer glaubt, soll selig werden
(Qui croit sera sauvé)

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Texte de Jean-Claude Rousseau, 2002

A l’occasion d’une rétrospective des films de Jean-Claude Rousseau à l’ESBA de Genève, en février 2002, une carte blanche lui a été offerte.
Pour présenter Ouvriers, paysans (Operai, Contadini) de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, il a composé le texte qui suit.

WER GLAUBT, SOLL SELIG WERDEN*
Qui croit sera sauvé

 

Ils sont proches sans être à côté. Il n’y a plus de côtés.
Ils sont beaux de tous ces mouvements qu’ils ne font pas, qu’il n’y a plus à faire.
D’où viennent-ils ?
De nulle part, sinon de ce qu’ils lisent. Ce qu’ils disent est le livre de vie.
Nul compte à rendre, si ce n’est le compte des jours.
Le dernier jugement n’est pas un procès.
Lui en a assez dit. Il referme son cahier et sort du champ. Il s’efface.
S’il s’en va, on voit bien que ce n’est pas pour aller ailleurs.
C’est une disparition plutôt qu’un départ. Du hors-champ le corps glorieux
ne revient pas. Et nous pressentons que les autres suivront et que cette fois
il n’y aura pas de retour du lieu sans saisons où s’annule le compte des jours.
L’œil n’oublie pas, et l’image qu’on croit floue demeure nette sur lui disparu.
Le point sur qui n’est plus.

Au bas des tableaux, sur les prédelles, le passage d’un espace à l’autre se fait
sans rupture de plan et sans éloignement.
Vision unique sans être un plan d’ensemble.
Nous sommes à Padoue dans la chapelle des Scrovegni.
Les yeux vont d’un plan à l’autre et la vision s’élargit jusqu’à voir
la résurrection des corps.
Aussi sur l’écran la fresque
est sans perspective.
Elle est contemporaine de l’œuvre de Giotto.
Primitive pour ceux qui ont trouvé dans les règles de la perspective
mensongère un repos pour l’œil fatigué du vrai.
Chercher la vraisemblance c’est d’abord fermer l’œil de la vision.
Quand on ne voit plus, on peut imaginer la mise en scène,
mais cet imaginaire ne fait
jamais une image. L’image n’est pas une scène.
Elle est un puits profond où l’acteur n’a pas pied.

Non, Operai, Contadini n’est pas théâtral !
Ils ne sont pas en représentation et ce qui les entoure n’est pas un décor.
Venus de nulle part, allant nulle part, ils sont rendus.
Il n’y a d’eux que l’histoire
et l’histoire le cède au lieu.
On voit flamber leur parole et déjà ils n’ont de présence que celle du lieu.
A l’écoute finale de cet oratorio, quand les partitions se sont refermées
et que la vision s’élargit jusqu’à l’horizon lumineux,
ne s’entendent plus que le frémissement des frondaisons et le chant de la tourterelle.
Roucoulement sans fin. Le lieu pour toujours est habité.
C’est le sentiment que nous ne méritons pas ce film.
Et c’est sans importance, car nous savons,
cœurs légers, que la Beauté, comme l’Espérance, ne se mérite pas.

 

Jean-Claude Rousseau
* BACH, Cantate BWV 125