Visage et paradoxe

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Texte de Martine Rousset, 2002

Filmer – refilmer

obstinément
inscrire, lire, réinscrire la figure
la lumière gagne et l’obscurité.
à répéter les gestes , scruter, ressasser,
le visage s’altère ,
clartés et ténèbres se frayent un passage ,
la figure se trouble ,
advient ce qu’elle est de turbulences et de tensions ,
écartelées d’ombre à lumière.
Ouvrir le diaphragme. les couleurs s’évanouissent et réapparaissent à fleur
des yeux – des bleus à peine venus, avec un grain très fin , lentement se
densifiant , se font nuages – des tensions électriques de blancs tombent au mat – des
transparences jaillissent en éclats , percent le regard – repoussent
comme le fouet – des pans de bleus se décollent lentement du vide .
ouvrir encore : Zeis 1.1
blanc sur blanc – voyage de la trace à peine marquée –
reviennent des bleus du ciel – quelques rouges très froids extrêmement légers –
des verts d’eaux ,celle des mares et des étangs , ternes lointains , rares ,
éphémères et trop lourds – sombrent vite – des masses de fleurs parmes et floues –
et plus rien – des vents de sable – fracas de bleu mer – puis plus rien
figure glissée disparue
des signes enfuis par delà , au-delà

Le geste de retenir , de revenir
mémoire
inscrit la fuite , dérobe le sens .
la figure allant à la lumière seule glisse entre les doigts
eau sable s’enfouit s’évanouit

des troubles – des pertes – et quelques séismes –
de générations en générations
le contour s’effritant , le trait , la matière monte , les molécules s’efforcent
à des opacités et des lueurs de pierre
le visage se troue de lumière pure
sombre s’envole
un grand écart

l’image précaire du cinématographe opère la trajectoire
reçoit le signe et le porte de la respiration des pierres au trou noir de
la lumière pure

une traversée

inscrire , lire , inscrire encore
multiplier les gestes
la figure donnée à la lumière
l’accumulation sculpte , creuse l’image , ouvre les temps
la pellicule est une mine
l’écart se creuse encore , distend le grain , disjoint opacités et transparences.
les couleurs brisées , débris , éclatées
cristaux dans l’ombre , ors et jades de nuit , précieux métaux

les ombres épaissies se diluent ou s’ensablent
la trace
des clartés montent au ciel dans d’incommensurables altitudes
les battements flamboyants du temps déchirent la toile et percent
la pâleur du visage en lambeaux
demeure une aura de fine poussière bleu mer
la fine poussière bleu mer , poudroie , pulse rayonne parfois

la tentation d’y aller , lire , écrire et lire encore
il y faut tout le cinématographe , tous les outils : les projecteurs , les caméras
les objectifs et toutes les focales , et toutes les vitesses 1 2 4 6 24 32 et 64.
et les visionneuses manuelles , les pellicules , les papiers calques très fins
70A , les plaques de verre
des pièges , des sas , quelques téléviseurs pour capturer le grain
le cinématographe de la main
la main prend la lumière

les gestes réitérés de l’inscrire vouent la figure à la dévoration
la multiplication évide , sature et troue ,
la fourgue au temps
et elle se tend , et , traversée , se fait chemin
érosion
le ressassement ouvre les temps . il cogne , bat , temps allant
il tourne , retourne et la figure est tout à la fois la proie et le chemin ,
aspirée dans la spirale , tombant de spire en spire , corps de lumière tourbillonnant
sur lui- même

éroder , sasser , faire place , ouvrir , creuser , trouer , un boulot de
prolétaire

filmer refilmer
mémoire en son voyage
ce qui part ce qui reste , ce qu’il y a entre ce qui part et ce qui reste…
arpenter l’image encore et encore
marcher le chemin en suivre les flux

Mener le film au plus loin .
Des dispositifs délicats et rudimentaires : verre , papier , miroirs , et lampes encore.
fragiles , instables ,
visionneuse : tourner à la main , déclencher , dérouler en avant , en arrière ,
très lentement puis très vite . passer de 2 à 64 images par seconde à la
caméra , projecteur : 3 images..
et la lumière fait son œuvre , détruit les sels d’argent , au début c’était
des sels marins , ça avait quelque chose à voir avec la mer
la lumière transmute
marque l’empreinte

ça bat , ça griffe , frémit , tremble , saccade

séquence : l’image d’une douleur sauvage , puis d’un sourire lointain ;
passe une petite fille aux souliers rouges
la lumière a tracé.
Refilmer ,
alors le temps qui en est le souffle , désigne le chemin comme une main tendue , par là….
passer par là – où ça va ?

Aller pas à pas
la douleur au paroxysme du blanc ; exacerbée s’évanouit , les souliers rouges
voguent dans l’air
refilmer , aller dans les traces , suivre la piste
comme dans une forêt profonde
comme dans le désert horizontal
pas a pas
la figure se dérobant , laisse place à sa pulsation lumineuse , devient le
cœur battant du temps qui la traverse

les couleurs effleurent , déchirantes , caressantes
les souliers rouges deviennent étoiles filantes ,
créatures venues de leurs propres traces
et la lumière creuse , creuse
évasion , évanouie , envol.

un ressassement précis , instable , compliqué et très précaire

et la lumière passant par les ténèbres en extrait des cristaux immobiles de pierre et
de métal , des lueurs dangereuses

agencer délicatement ces châteaux de cartes bohémiens , ces campements
nomades , ces délicatesses de miroirs et de papiers tendus entre deux livres
veste noire pour charger la caméra
lampe électrique pour veiller au métrage

Lire relire ,jusqu’à se laisser aveugler ,
Se laisser aveugler jusqu’à trouver la piste .
Lire et relire par tous les temps ,
Naviguer entre – temps – oublier –
puis relire encore.

et les signes filent au vent , incrustés , effacés , surgis , emportés ,
sur les fragments d’une spirale sans fin , par le langage nu et sans
décors d’une navigation tronquée.
La mémoire incessamment se fait , et se défaisant va comme la mer ,
chaque page s’écrivant , s’effaçant , s’écrivant encore
le voyage est infini
la piste à perte de vue
se dérobant

M.R. mai 2002

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