V. Goël, F. Murer, S. Dowskin, L. Carax, etc.

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Textes de Yves Tenret, Voir, été 1986

Quelques films pour l’été.

« Ultravixens » de Russ Meyer.

Vulgarité bon enfant. Bruyant. Un peu comme le sommier du voisin. Eufaula Roop, Lavonia, Flovilla, Loia Langousta c’est-à-dire que dès le générique, on est mort de rire. Russ Meyer trace des portraits au vitriol de l’Amérique profonde, de ses hommes au Q.I. de 37, fatigués par leur travail et de ses femmes insatisfaites qui se défoulent sur l’éboueur du coin. C’est de la B.D. C’est artistique comme peut l’être le nu académique revu et corrigé par un crayon délirant. Et Russ Meyer ne gomme rien. Ils montrent que les hommes ont des yeux et savent s’en servir. Il a eu droit a une rétrospective de son œuvre complète à la Cinémathèque française. Ce fut du jamais vu. Les intellectunnels et les cinédébiles se tapaient dessus. Ils étaient à chaque séance cinq cents pour une salle de deux cents places. Culture-culture, quand tu nous tiens… Ce que cultive Russ Meyer : des glandes mammaires. Quel frisson lorsqu’on voit ses braves gars disparaître entre ses mamelons invraisemblables. Mythe chirurgical ou dissertation métaphysique ? Vu la platitude des gags très second degré, on peut aussi envisager un mécanisme compensatoire. Russ Meyer a un style : montage heurté, nombreuses répétitions, inserts dénotatifs et joyeux, métaphore, pas de développement des situations. Virtuose de la caméra, il semble vouloir nous frustrer. Son monde est infantile. Vieux camion fou, il y a chez lui beaucoup de : « Chiche que j’ose ! ». C’est un paresseux.

« Pirates » de Roman Polanski.

Quelle belle carrière que celle de Polanski. Il est né à Paris, de parents polonais le 18 septembre 1933. En 1954, à l’âge de 21 ans, il joue dans « Génération » de Andrzej Wajda. En 1955, il commence son premier court-métrage, « Le vélo ». Et neuf ans plus tard, c’est « Répulsion » (1964). Suivront « Cul-de-Sac » (1965), « Le bal des vampires » (1967), “Rosemary’s baby” (1968), « Macbeth » (1972), « Quoi ? » (1973), « Chinatown » (1974), « Le locataire » (1976), « Tess » (1978). Par ailleurs, il écrit trois scénarios, dont deux avec Gérard Brach, qui ont été tourné par Jean Léon, Jean-Daniel Simon et Simon Herrera. Quel goût ! C. Deneuve, F. Dorléac, I. Adjani, Topor, Cassavettes, N. Kinski, Mia Farrow, J. Nicholson, R. Chandier, etc. Avant M. Forman, mais au théâtre, il met en scène et interprète « Amadeus» de Peter Shaffer. Polanski est un artiste qui accepte et défend le spectacle, horreurs et rires mêlés. Si il avait pu, ainsi qu’il le désirait, tourner « Pirates » il y a dix ans, Jack Nicholson aurait fait le Capitaine Red et lui, la Grenouille. On gagne vraisemblablement au change. L’avant du Neptune, galion XVIIe siècle, nous dévisage. Toutes les époques ont une frime à elles. La fonction ne crée pas l’orgasme. Chris Champion donne la mesure des intuitions de Dominique Besnhard qui a encore frappé. Dans « Pirates », il n’y a ni trucages, ni effets spécieux. Les pirates ont la morale pour eux. Tout leur est question de vie ou de mort. C’est le triomphe de l’instinct. Des milliers de gens ont travaillé sur ce film. Polanski voulait faire du pur divertissement. Il y est arrivé ! Les personnages sont sérieux, les situations sont absurdes. Les hauts responsables ont l’esprit ouvert et la santé chancelante. Leurs seconds sont des intrigants, des arrivistes. Le nationalisme est bon enfant. Le peuple se laisse manipuler, adore la vie, est fidèle. Tout le monde, prêtres y compris, défend sa peau. Le Capitaine Red est cupide et très fin. La Grenouille incarne la juvénilité façon française. Le poussin chante l’amour…


« Absolute beginners » de Julien Temple.

Parfait. Framboise ET citron. Le pop anglais survit et revit. Quelle que soit la couleur du futur maître du monde, il aimera cette cassette. C’est un sans faute ! Les noirs sont noirs, dansent comme des dieux, soufflent dans leurs trompettes, sont cool. Les blancs sont blancs, les jeunes, jeunes, les vieux, vieux. Ça ne ment pas. La mère est nymphomane, le père sympa, le demi-frère, dégénéré. C’est violent. Pas une seule niaiserie. On choppe les boules dans le bistrot des artistes à bouc et collier de dents de sanglier. Les méchants sont dépassés par les événements. Les teenagers étaient le créneau commercial de l’époque. La fille veut sa liberté. Lui aussi mais elle aimerait qu’il travaille. Ils n’ont pas la même conception de la liberté. Rien de gâteux dans cette comédie musicale. Grosses pensées sur la couleur ! C’est jazzy. Ça raconte en technicolor tous les phantasmes des preneurs de son à lunettes en pantoufles. A poil ! Une grosse lesbienne, un pédé fluet, un petit Hitler, les années cinquante… C’est l’Angleterre. Décidément ils sont impressionnants ces anglais. Le montage est du Paganini, le Kerouac sicilien. Monsieur Muscles prend la pose sur les fesses de la logeuse. La calineuse professionnelle a comme raison sociale : Toilette de Caniche. C’est comme cette fameuse fois en 1966 où on a eu cette pêche d’enfer. Un seul point noir : Bowie quand il chante. Allergie ! Sade en débutante passe très bien. La musique est loin du sirop et les images retournent la pub, vieille capote usagée.

«Black Mic-Mac» de T. Gilou.

La spécificité des Africains à Paris : beaucoup d’ennuis et un grand sourire. Ce n’est pas « Pain et Chocolat ». C’est un film de blancs. Le film de Monique Annaud, épouse du publicitaire auteur de « La guerre du feu ». Elle aime les Noirs comme ils sont, dit-elle. Et comment sont-ils pour elle ? Débrouillards et bons enfants tout d’abord. Coincés entre le marabout et la préfecture ensuite. Ils paradent. Les sapeurs reçoivent une consécration. Les sapeurs sont des Noirs pour qui l’élégance est une raison de vivre. Les Sénégalais, vu par Gilou, sont plus roots que les Congolais qui préfèrent se décolorer. Tout le monde, sauf 95 % des gens, est pour les couples mixtes. Les Noirs vivent dans des squats. Ceux de « Marche à l’ombre » étaient plus opaques, plus tels qu’en eux-mêmes. Les femmes travaillent beaucoup et régulièrement. Les hommes sont irresponsables. Ils comptent sur le piston et le jeu. L’Afrique est-elle matriarcale ? Ça ne semble pas du tout se marquer dans sa classe politique. Les flics français sont démocratiques : ils tapent sur tout le monde. « Black Mic-Mac » est d’une gentillesse à faire grincer des dents toute personne vivant dans une ville de plus d’un million d’habitants. Gilou a accepté de remplir son contrat : satisfaire tous les spectateurs. On ne rit donc pas franchement mais avec soulagement : on y a droit. Oui-oui, vous pouvez y aller, on ne se moque de personne, c’est le respect dans l’indifférence. Tout bon, tout gentil. Heureusement que ce n’est pas vrai…


« L’araignée de satin » de Jacques Baratier.

C’est surréaliste. Donc eau bénite, bas jarretelle et jeunes filles tout de noir vêtues. C’est le retour de 14-18. Parfois de fulgurantes beautés mais dans l’ensemble l’image n’est pas assez distanciée de la couleur. La présence d’Ingrid Caven rappelle Daniel Schmidt et lui est bien plus brechtien à l’image. Catherine Jourdan, Mesguich et Topor ne peuvent, malgré leur performance d’acteur, empêcher que ça effleure le propos. C’est un genre, d’accord. Alors chacun ses goûts… C’est à Baratier qu’on devait « Dragées au poivre », ce grand film. Il doit être content de son Araignée sérieuse comme une papesse et toute en 36e degré. Baratier aime les films japonais, le Grand Guignol, le vide, le dessin de mode, l’érotisme froid. Il est fasciné par les mannequins en polyester. Il s’intéresse aux travestis et adore les comédiens. Il a tourné un film, « La poupée », avec Audiberti comme scénariste. Baratier n’aime que les poètes. Avis donc aux amateurs et tant pis pour les mateurs. Le blasphème reste un truc de croyant.


« Gardien de la nuit » de J.-P. Limosin.

Catastrophe les Français se mettent à faire du cinéma suisse. Le lausannois Ecoffey est en transfert. C’est poétique donc lourd. Des connotations politiques : milice privée. Gérard Philippe est de retour. Aurelle Doazan est niaise. Elle zozotte. C’est ensoleillé, tranquille. C’est comme un passage à la piscine le mercredi soir : les loisirs. C’est la poésie contre la société, des phrases bidons sur « les paupières de la nuit ». Du bon série B. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je n’en sais rien moi. On sent tellement l’effort, le «je dois raconter une histoire». Montluçon, la province, l’amour et tout ça repassé à la moulinette d’un récit qui se voudrait conventionnel sans l’être trop. Le « Passe ton bac d’abord » de Piallat est une merveille parce que ce n’est pas une histoire policière filmée par un type qui connaît tout les Hitchcock par cœur. Limosin va vers Rivette au moment où celui-ci n’est plus que dérive. Dommage. Dans « Faux-Fuyant », il y avait une mise en scène, dans « Gardien de la nuit », il n’y a qu’effort à montrer la maîtrise. D’où les longueurs. L’histoire est faible et ne s’apprécie pas elle-même en tant qu’histoire faible.

« Tenue de Soirée » de Bertrand Blier.

Rien de surprenant. C’est déprimant. Tout est conventionnel, moral, habituel. C’est réchauffé comme presque tout ce qu’on voit en ce moment. C’est sans liberté, sans audace. Le texte est affreux, cabot. C’est spécialisé. En sortant on n’a qu’une envie : gerber toute cette littérature. Et l’homosexualité n’est qu’un truc, une pseudo provocation. Le fond du film est la haine du cinéma. Miou-Miou est impressionnante. On a l’impression que toute sa vie n’a été que galères. Blier est barbu. Bheurk… ! « Tenue de Soirée » c’est : on est tous lâches, hypocrites et menteurs. Tous les mêmes. La morale de Rosette, la grande mauve. Quelle horreur ! Et le charme, l’élégance, la sagesse, hein, qu’est-ce que t’en fais !!! Miou-Miou, dans une interview, disait que Blier et Duras c’est du pareil au même. Ça doit être vrai… Truculence, mes fesses! Ça sue ouai… Ils se mettent les textes en bouche. Tout est là : dans la bouche. Ça baratine ! Depardieu est gonflant. Espérons que « Tenue de Soirée » ne marche pas, que le public refuse toute cette grossierté, ce faux scandale, cette étude de marché. Blier vise les beaufs. Vont-ils enfin se refuser eux qui ont tant aimé « Trois hommes et un couffin ».

TELEVISION ET CINEMA HELVETIQUES

Un débat sur la télévision, le catalogue annuel, la dernière œuvre d’une jeune cinéaste romande et la dernière d’un vieux lion suisse allemand. Le lait commencer à frémir. Et si tout se mettait à bouger ?

Y a-t-il encore des sujets risqués à la télévision aujourd’hui ?

Les pros de la télévision sont des martiens : ils continuent à débattre. Et ce débat à l’Hôtel Poussepin était intéressant. Il avait été précédé par les tout à fait remarquables cent vingt minutes d’Yvan Dalain, « Au Coeur du Racisme ». Jacques Pilet, avec son air de gamin qui a poussé trop vite, anime le débat. Sont présents : l’affriolante Breugnot (« Psy Show » et « Moi, je »), Chanel, Gazut, Guibert, Huppi (« Tell Quel »), le brave Otzenberger et notre révérend, l’emphatique Torracinta. Concluons d’emblée : la télévision et la radio suisses sont supérieures à leurs homologues français parce que rendre compte du réel est l’une des aspirations enfouies du protestantisme. Où les Français ne visent plus qu’au divertissement, les Suisses restent attachés à la réalisation du royaume de Dieu sur terre. Revers de la médaille : l’aspect tamoul de leurs fictions. Derrière les apparences spectaculaires, le Suisse est très politique. Le réel est son domaine. Il n’a aucune imagination mais il est porteur d’un autre monde. Il n’a pas à rêver, il doit agir ! Raconter n’est pas son affaire. Pour les Suisses comme pour les Français l’inceste et la pédophilie restent tabous remarque touche-pipi Breugnot. Guibert hausse les épaules et révèle les traits de l’adversaire, traits qu’il synthétise en 5 S : les sous, le sexe, le sabre, la santé et sa sainteté, c’est-à-dire les grosses entreprises, les mœurs, l’armée, le corps médical et les religions. Ces cinq instances sont plus fortes que les médias. Moi, je n’en vois que quatre car comment différencier les mœurs des médias ? Ces relations passionnelles peuvent se dissoudre en anecdotes: Michelin, Jura bernois, magazines de consommateurs, Greenpeace, médecines parallèles, secret bancaire, syndicats, etc. Gazut, qui revenait de l’ HP de Cery, nous a confié ses impressions : « Martial, l’homme-bus » était hyperlucide et son gardien-médecin, complètement dingue, agité comme on disait au XIXe siècle. La réussite de Michel Etter a suscité des jalousies. Si celui-là devient vedette, alors pourquoi pas moi ? se sont dit les passagers. Et au lieu d’interner Etter, Chianti ou Michel Thévoz, on a interné Martial. La leçon est claire. J’arrête de faire du journalisme brut…
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Friedman, le sociologue de « Au Coeur du Racisme », s’était fait éconduire par les trois chaînes françaises. Torracinta l’a accueilli. Bien joué ! On est toujours le ringard de quelqu’un d’autre. Tout ce qui brille n’est pas brillant. La télévision suisse respecte bien plus le spectateur que la télévision française. Tant mieux pour les Français : amusés, ils restent inconsolables parce que rien de leur vie n’est dans les chaînes. A ce propos, ce sont les socialistes qui auront avec la cinquième américanisé la France. La Suisse garde, pour le meilleur et le pire, une télévision nationale. C’est claustro et sévère mais tout le monde, depuis 1969, regarde « Temps présent ». Ah ! Suisse éternelle…

Szuiss Films – Schweizer Filme – Films suisses 1986

Toujours édité par le Centre suisse du cinéma, il nous donne des nouvelles de 73 films sortis ou allant sortir sur les écrans cette année. « La Tentation d’Isabelle » de Douillon, coproduite par Strada Films de Genève, est dans le lot. En 1986 sortiront « Double Trouble » d’Urs Egger, « Der Perdier » de B. Giger, « L’Innocenza » de V. Hermann, Die Reise de M. Imhoof, « Der Schwarze Tanner » de X. Koller, « Dans le Désordre » de J.-B. Menoud, Hammer de B. Moll, le premier long métrage de Michel Rodde, « Le Voyage de Noémie » et « Dos Kalte Parodies » de B. Safarik. Anne Cunéo a rejoint avec son « Basta ! » la cohorte des cinéastes suisses adaptateurs de Robert Walser. M. M. Rissi avec Z. Kasi a tourné « Ghame Afghan » dans les régions frontalières entre l’Afghanistan et le Pakistan. P. von Gunten est revenu du Brésil avec « Stimmen der Seele » et W. Marti d’Andalousie avec « Flamenco vivo ». Jean-Luc Godard, coproduit par Xanadu Film de Zurich, va tourner « Rock X ». Et Daniel Schmid tourne « Jenatsch » produit par Limbo Film de Zurich. « Hohenfeuer » de Fredi M. Murer est distribué — et fortement apprécié ! — en France. Bref, le cinéma suisse a l’air de se porter pas si mal que ça…

«Précis» de Véronique Goël.

Ce qui caractérise Goël c’est le courage. Pour le bailleur et pour la mire. Et sur ce courage têtu, elle fait courir des images d’une beauté sidérante. Son propos a des allures de bulldozer nerveux. D’un film à l’autre, il atteint la cohérence. Il n’existe qu’un seul film décent sur le travail répétitif, c’est son « Un Autre Eté ». Son austérité agace peut-être ? Elle ne cherche pas à divertir ! De plus dans « Précis », il y a au moins une demi-douzaine d’approches visuelles de l’homme en tant qu’objet, approches qui ne laissent personne indifférent. Goël gomme, épure, recommence et épure encore. Son coin se resserre. Dans « Un Autre Eté », ils étaient nombreux à être enfermés dans des rapports sociaux absurdes. Dans « Précis », il est seul. De l’un à l’autre, la bande-son s’enrichissant d’une subjectivité particulière, on arrive à un plus d’objectivité. L’identification fonctionne bien mieux que dans le tout-venant commercial. Ce film, sur un homme menacé, menace le spectateur. Tout comme « Un Autre Eté », film sur le travail, nécessitait le travail d’être vu. Goël n’essaie pas de montrer une richesse fictive, elle tente de décrire une pauvreté réelle. Elle fuit le pittoresque. Pour elle, dans la survie, il n’y a pas d’anecdote. Le temps est son allié. Le labeur, la patience et son sérieux sont ses garanties. Elle compare, accumule et suspend des essences. Ça finira par se savoir.

«L’Ame sœur» de Fredy M. Murer.

Miracle, la tonalité d’ensemble sonne juste. Elle est cristalline. On ne s’ennuie pas une seconde. C’est effectivement, comme le dit Murer lui-même, une légende. Murer a un très bon souffle. Le son, l’image, le montage sont au service du récit. 240 000 Zurichois ont vu les mœurs montagnardes. La direction d’acteurs est des plus subtiles. Chacun est sur son quant-à-soi à lui. La grand-mère raconte et on pense : «Tiens une grand-mère.» Pas d’exotisme, pas de suissitude. Lac de montagne. C’est calme, transparent, mouillé. Comme avec les saisons, nous n’avons pas à prendre parti. Murer, au début, insiste sur la merde, le purin mais heureusement, il n’avait pas de preneur d’odeurs. Ce film revisite le cinéma suisse et remet tout à sa place. Rien à voir avec les clins d’œil d’éléphant des « Petites Fugues ». Murer tape dans le mythe suisse par excellence : l’origine rurale. Le miroir se fendille à peine. « Hohenfeuer» est du cinéma national dans le meilleur sens du terme : une joie limpide. Ces gens s’aiment entre eux. Il aurait pu éviter deux ou trois plans de frime visuelle mais se corrompre un peu n’est pas un mauvais exercice. Toute la pureté du film est dans la bande-son et particulièrement dans une toute petite radio à transistors.

« L’Ame sœur » est le neuvième film de Murer qui n’avait plus tourné depuis 1979. En 1981, Pro Helvetia et L’Age d’Homme ont sorti un dossier sur lui. Murer est né en 1940. Sa mère était couturière, son père menuisier. Il vit de ses films depuis 1965. Le succès, cette banane, il l’aura attendu longtemps. Maintenant, il va pouvoir faire repeindre sa cage. Sa naïveté, son bon sens et ses ruses ont contribué à l’édification et à la consolidation du cinéma suisse. Comme tant d’autres expérimentalistes, c’est à Knokke-le-Zoute qu’il a eu la révélation de toutes les richesses d’un autre cinéma. L’idée de base de son « Vision of a Blind Man » est une idée passionnante. Murer s’est aveuglé pour filmer des sons ! Légume de serre, convivial, Murer oscille entre l’irrespect et la lourdeur marginale. La claque qu’il prend avec l’insuccès de « Siwssmade » laisse une trace sur sa joue. Une porte se ferme, une autre s’ouvre. Il se lance dans la production avec le groupe Nemo-Film II devient quémandeur professionnel. «Dans ce même ordre d’idées, il faut aussi relever les prix ecclésiastiques que nos films récoltent généralement de façon abondante lors des festivals internationaux. De toute évidence, la zone de basse pression qui stagne depuis un certain temps (en 1977) sur la Suisse a créé un climat qui force les réalisateurs indépendants à faire de leur engagement une sorte de vocation et à devenir des assistants sociaux qui filment.» Murer cartonne aussi sur les élèves modèles et les demi maîtres. Bien… «La peur du risque fait le charme de tout bon Suisse…», dit-il pour s’en plaindre. Martin Schlappner affirme que Murer est très bon quand il n’est pas « dans le vent ». Ça doit être vrai. La patience n’est jamais branchée. « Grauzone » est sans doute venu trop tard. Quand on est lent mieux vaut travailler sur les légendes.

Dindo met le doigt sur ce qui occupe tous les artistes suisses: «Comment vivre dans ce pays ? Comment y travailler ? Et en partant sur quelles images ?» Dans ce pays où on utilise le même terme pour inventer et mentir, le cinéaste est un marginal et il en parle d’autant plus de lui-même. Yersin ou Murer regardent-ils un autre nombril, la terre boueuse, l’indigène se rue en masses disciplinées s’auto contempler à dix francs la place. Salut et fraternité ! Murer va voir tous les films suisses par devoir. Ce sont des films honnêtes et techniquement irréprochables.
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Mais jamais on n’en sort rassasié, dynamisé ou même content. «…Et je ne parviens pas à expliquer de manière crédible à ma mère, à mes connaissances et même à mes amis les plus proches pourquoi je ne trouve pas belles toutes ces beautés. Souvent je me sens comme un diabétique qui aurait passé nonante minutes sans interruption devant la vitrine d’une confiserie…» Murer prétend avoir des envies qui ne naissent pas des contraintes. « L’Ame sœur » prouve le contraire ou que ce qui est mauvais pour le cinéaste est bon pour le spectateur. Et comment imaginer un Suisse filmant sans contrainte ? Murer a mis cinq ans pour passer de la constatation suivante, publiée en 1980, à l’acte : «Je ne puis plus supporter non plus cette sénilité gémissante, qui se plaint que tout est toujours plus gris, plus compliqué, plus opaque, plus répressif, plus bétonné, plus réglementé. Celui que les ponts en béton dérangent, eh bien, qu’il les fasse sauter, mais en la bouclant. Après tout, on ne nous fait pas non plus de discours lorsqu’on décide de les construire.» « L’Ame sœur » rase les Alpes. Ce n’est pas un film suisse, c’est un film ! Les paysages, les acteurs, le son ne sont pas beaux. Ils sont… Cette œuvre est fraîche. Il ne faut pas s’asseoir dessus. Elle n’a rien de démonstratif. Ce n’est pas un coup. Chaque personnage y porte sa part de vérité. Thomas Nock, lorsqu’il joue, est un enfant et, lorsqu’il travaille, un homme. Murer est philosophe…

DELIRIUM TRES MINCE.


«Highlander » de Russel Mulcahy.

Le mauvais, le Kurgan dans sa dernière réincarnation est punk. Sur ses tendres oisillons le fantasme du monde bien-pensant et viril a été plus que déçu. L’affrontement, les sales contres les propres, n’a pas eu lieu. Punks écorchés vifs sont ouvriers. Le wonder boy ne s’use que quand on s’en sert. « Highlander » n’est rien d’autre qu’un de ces films d’aventures dans lequel les mêmes scènes reviennent pareilles à elles-mêmes pour enfoncer le clou dans le cerveau mou d’un public débile. Mulcahy s’y connaît, c’est lui qui clipe la soupe d’Elton John. Lambert est nunuche. Dans « Subway », ça convenait. Dans « Tarzan », ça lassait. Ici, ça écœure. Sûr que dans le Ferreri, il va être superbe. Je préfère Juliette Binoche. Elle apprécie Carax parce qu’il repère les moindres tics d’acteur. Lambert est parti pour cabotiner. C’est affreux ; et en plus, il est sympa… Il ne roule des mécaniques qu’au cinéma. Il se définit comme celui dont on dit : II est gentil en pensant il est un peu con. Ça ne suffit pas. Faut qu’en plus il comprenne qu’un luxe de moyens n’est rien en soi. Enfin… Il va les faire craquer toutes… Ça nous fera des vacances…

«16 ± 1» de Shuji Terayama

Onirisme japonais. Geishas agressives et castratrices, habillées de peignoirs rosés transparents et de longs fume-cigarettes. Des ombres chinoises très réussies traversent l’écran en largeur. Des papillons, des travelos, la décadence cachée d’un peuple très fatigué derrière sa réputation de fourmis infatigables. L’autre Japon. Pas celui d’Expansion mais celui des comédiens fardés, des femmes ricanantes, celui du cynisme. Quatre, cinq, dix, vautrés sur un divan, s’offrent sans doute le luxe de ne rien faire. Terayama brode du soft porno dans un style de collage couleur chair. Ça frustre et ça sait frustrer. Oubliez vos préjugés sur le Japon. Il n’y a plus d’ailleurs. Terayama est réactif mais pas plus que Carmelo Bene en Italie. Face à des sociétés très cultivées que faire d’autre que tout, mais alors absolument tout accepter ou tout refuser ? Dans les deux cas la panique est vendue avec le produit. Elle est bonus !


«Ballet Black» (1986) de Stephen Dwoskin.

Très maîtrisé, retenu, parfois un peu froid, le nouveau film de Dwoskin bouscule tous les stéréotypes sur les Noirs jamaïcains. Sa caméra est plus étincelante que jamais. Entre autres, dans cette reconstitution des Ballets nègres des années quarante, son travail sur les photographies est éblouissant. Une demi-douzaine de moments, dont un ballet collants noirs/collants blancs, sont ce qui s’est fait de meilleur dans le genre. Pourtant un doute nous ronge : l’aura de tristesse qui émane du film vient-elle de Dwoskin ou des Jamaïcains ? Il y a un coincement, trop de bonne volonté, une insistance qui n’insiste pas vraiment. Cela manque de spontanéité, de joie. La structure d’ensemble de Ballets nègres est nette. Dans cinquante ans ce film sera encore moderne. Tout est parfait, rien n’est bête, rien n’est aguicheur. C’est bizarre : le cinéma de qualité a une peine folle à se laisser flotter sur son propos. Ici pas de chasse aux lions ou à l’hippopotame. Cela dit, c’est sans doute le film le plus droit, le plus honnête et le plus respectueux de ces dix dernières années. Comment se fait-il qu’il fasse penser à « Shining » ou à « La Flûte enchantée » ? Humain, trop humain…


« Conseil de Famille » de Costa-Gavras.

Factice jusqu’à l’ennui. Bien écrit, mal tourné, mal monté. L’histoire est belle. Cette messe est placide. Les deux gosses valent le déplacement. Johnny est raide. Fanny Ardant rentrée. Marchand est Marchand. Un peu moins que d’habitude et c’est mieux. C’est de l’artisanat. Le manichéen s’assagit. Ça parle plat. Beau cynisme du scénario. Des corbeaux noirs dans un champ. Pas de sentimentalisme. Ça traite le pervers polymorphe, l’enfant, bien mieux que la production des éducateurs scandinaves. Ça fait confiance aux mots, à la voix off. On montre à peine. La part du reste s’imagine. « Conseil de Famille » aurait pu être un bon film.

«37°2…» de J.-J. Beneix.

Ça donne soif. Anglade est très bien fourni en boîtes de bière et à une combine à lui pour boire la tequila. On rit beaucoup. Et toujours pour cacher son émotion. Zorg et Betty s’accouplent comme vous et moi. Par rapport au livre, Beneix les a rajeunis de dix ans, les faisant passer de 35-30 à 25-20. Ça fausse un peu. Il y a un fou rire Darmon-Anglade qui est un plan Renaissance. Ce qui est dur dans les mélos, c’est la fin. Celui-ci ne fait pas exception. Avant il y a un humour génial : un flic chante du Yves Duteil, deux autres sont enfoncés dans un conflit de génération. Anglade est prodigieux. Et c’est la troisième fois: « L’Homme blessé », « Subway » et « 37° 2 ». Dalle, on verra… Les dialogues ont une musique inédite. Ils sont mieux, au-dessus même de l’histoire et des couchers de soleil. Vivement que Beneix fasse une comédie. Il y a du Polanski qui sommeille chez lui. Betty fait une scène, elle jette tout par la fenêtre. Un petit vieux dit à Zorg : « Ça va être zen chez toi… »

DIX-SEPT FILMS SUISSES ET QUELQUES AUTRES.

La section cinéma, animée par Catherine Zbinden, du Centre culturel suisse Poussepin a eu la riche idée de présenter une quarantaine de courts métrages primés lors de diverses manifestations ou par diverses organisations. Les genres étaient tous représentés. Nous en proposons un classement.


Le débat

Genre archi périmé. Les jeunes générations haïssent cette forme d’échange d’idées. Celui-ci était animé par J.-J. Bernard, responsable de la sélection des courts métrages surA2. Quatre cents courts métrages sont produits par an en France. En 1985, le Centre national du cinéma français a reçu 1024 scénarios et son équivalent helvétique, 200 projets. B. Theubet, cinéaste genevois, remarque que la plupart des courts métrages sont désincarnés, manquent d’instinct, de force, sont conformistes. «Le court métrage est le sommet de l’autocensure.» D’autres interventions nous apprennent que, outre la télévision, les festivals sélectionnent aussi le plus «grand public» possible. La salle est bondée. Les responsables ont dû ajouter cinquante chaises. Le public se tait. Sur la scène, on reproche aux courts métrages leur lenteur, leur manque de sujet, leur goût à l’ambiance, leurs péripéties linéaires. Pourquoi le public, qui a toujours refusé le court métrage, aime-t-il tant les clips ? Les aides sont le produit de commissions donc de normes, de modes, d’air du temps. En ces temps de festins surgelés, les «décideurs» monologuent tandis que les autres se replient sur eux-mêmes.

Les pompiers.

Godard écrivait en 1958, «… le court métrage français est presque devenu une institution. Il possède ses coutumes, ses lois, ses impératifs commerciaux ou esthétiques, et, comme toute école qui se respecte, très vite, il possède déjà son académisme». Rien de changé de ce côté-là. Ça c’est même aggravé. Seulement, il faut garder à l’esprit l’aspect examen, sélection, gage de bonne volonté, carriériste de tout film primé par quelque institution que ce soit. Ici règne la violence. Theubet, Schwizgebel, Compain, Maire, Calderon, Lekus, Tonetti, Rousseau, Drouot, Kaneman, Chion, Gilou et Monluc ont été sélectionné à Soleure, ont eu des prix à Clermont-Ferrand ou sont passés à la télévision. Les Suisses sont nettement supérieurs techniquement mais par contre leur humour physique, les beaufs sont laids et ça les fait rire, passe mal. Leurs histoires à chute faiblardes sont convenues. Les vedettes, Piccoli, Sylviane Simonet ou Bohringer alourdissent sensiblement le propos. Kaneman, s’il a profité de l’urbanité de Claude Muret, coscénariste, s’handicape d’un Bohringer pareil à lui-même donc ailleurs. Son film, « La Nuit du Fuselez », est digne du cinéma commercial de qualité. Il a peu de stigmates et intègre des tas de choses hétérogènes qui donnent l’impression d’une vie genevoise nocturne intense. « Adèle Frelon est-elle là ? » n’aurait pu par contre exister sans Salengro, acteur comique d’avenir. De même, la performance de Chico Rojo Ortega dans « Chicken-Kitchen » est un grand moment de cinéma burlesque. « Au Menu ce Soir » est un Quick film lausannois bien vu dans son économie de moyens. On marche parce que les effets sont maîtrisés. Il ferait une formidable émission de télévision. « Game over », primé à Vevey, est jeune et grossier tandis qu’ « Au Fin Porcelet » est vieux et bête. « Hep! Taxi » est répugnant. « Oh! La menteuse, elle est amoureuse » est du quotidiennisme encore plus casse-pieds que la vie du même nom. Tous ces courts métrages se soumettent à des contraintes imbéciles. Ils ne sont que savoir-faire, patte blanche, travaux de bons élèves. « La Combine de la Girafe » est lourd, lent, tellement lent que Bideau y fait même une apparition en vendeur de slips usagés. Il raconte une histoire de morue d’un goût… « Parfum de Nuit » est moderne, sans style, éclectique, décadent. C’est gentil, très gentil. « Ragazzo » met en scène la sordide quête amoureuse d’un jeune homosexuel sur les boulevards parisiens. Le libre-échange a ses lois, elles sont sévères. Bref, le métro est la toile de fond des pompiers. Ça bouge beaucoup et ça ne va nulle part.

Les brutalistes et les sourds-réalistes.

D’abord les heurs très présents dans certains films avec un propos fort : qui nous assassine et pourquoi ? A la fin, le héros, généralement il a 16-18 ans, se jette sous un train, est renversé par une voiture ou froidement abattu. « Alger, la Blanche », de Collard, juste de ton, provoque aussi la zone en évoquant une histoire d’amour entre un Français et un Arabe. L’Arabe meurt. Sa sœur drague le Français. Elle lui pose la main sur le sexe et lui dit : – Mon frère me racontait tout. Paraît que t’es un bon coup. .
« La poupée qui tousse », de Lahouassa, est une douée petite fresque naturaliste. Le fils gagne sa vie au bonneteau, le père la perd aux cartes. Les règlements de compte ont lieu à l’intérieur de la communauté. « Peut-être la Mer » de Bouchared est soutenu par deux enfants, acteurs parfaits. C’est sage, calme, appliqué. Ça sent l’éducateur socialiste. « La Vago », de Djabri, est le plus courageux. Il donne la rage pour ce qu’elle est : de la rage. Son héros est destroy ! Il s’énerve, court, voit les portes se fermer une à une, voudrait que tout s’arrange de suite et finit par en mourir. « La Dragonne », de Dupeyron, nage aussi dans ces eaux-là. Agressif et drôle, ce film exploite son idée jusqu’au bout. Trois films ont trouvé leurs propos dans la réalité: « Le Triangle de Mimizan » de Barnett et Philippon, « Martial dit l’Homme-Bus » d’Etter et « Conservez votre Billet jusqu’à la Sortie » de Brunie. Le premier est formidable : goût du vécu, invitation au voyage. On partage enfin le rire des gens sur l’écran. Celui d’Etter est tendre et barbare. La corde était raide et c’est un sans faute ! Avec Diego Marion qui au saxophone épouse les images, ce Martial est totalement adéquat à son propos. Ça effleure sans déflorer, c’est du Fourier, de l’utopie douée. C’est dommage qu’un cinéaste qui parle aussi bien de son pays aie été obligé de se vendre aux publicitaires. L’art brut et Michel Etter ne pouvaient être que suisses : là est le vrai blues national. Brunie réalise aussi un film émouvant mais bourré de lourdeurs. Emile Renon, clodo (?) qui sait des bribes du passé, nous expose sa vision de l’histoire de France. Brunie aurait dû, comme Etter, travailler en pointillés. Au lieu de cela, il nous assène des hommes des cavernes et des poilus…

Les artistes.

« Grimaces » du Carougeois Suter est parfait. « Le « Roi » rêve secrètement de montrer son cul à ses sujets et ceux-ci le font. Dominants et dominés partagent le même fantasme des rites sociaux. C’est rapide, inventif, sans prétentions et calibré à son propos. Tout fait corps. L’impertinence revivifie. Par contre « La Forêt désenchantée » de Robiolles laisse perplexe. Prend-il au sérieux son mini péplum celte ? Est-il régionaliste, roots, BDphile, voyeur ? Luchini, l’acteur des « Nuits de la Pleine Lune » cause en latin ! Etrange. Rien de cela chez Carax qui est définitivement celui qui sent le mieux l’époque. Il a un ton à lui, rien qu’à lui et il arrive à faire passer le fond du langage plutôt que sa forme. C’est le plus artiste de tous. Son « Strangulation blues » est notre vie. Morder, matou du super 8 en France — il en a réalisé 260 ! — est décevant. « Les Sorties » de Charlerine Dupas est très fin, rapide, mignon mais n’a pas plus d’intérêt qu’un poème de Jacques Prévert. Gertrud Pinkus, à l’inverse, dans son « Nie wieder ! bis zum nächsten Mal » de trente-deux minutes, va au fond de l’angoisse. Par la qualité de son désespoir zurichois, elle vaut Carax. Elle décrit l’écart qui se creuse entre les camés et les autres. Elle est la seule à évoquer ce qui stagne autour de nous. Seulement, elle semble n’avoir que la morbidité nordique, son béton si spécifique et son silence bruyant, comme horizon. C’est presque une spécialité et elle a reçu le Prix de la Jeunesse du Ministère de la famille de RFA. Malgré ce prix, son film reste néanmoins le plus dense de ceux qui ont été projetés. « Râ » de Barthes et Jamin, élève l’animation à l’art. C’est rare. « E’pericoloso sporgersi », de van Dormael est hanté par une attraction-répulsion pour la psychiatrie. Même afligé d’une lumière et d’un propos à la Delvaux, ce n’est pas obscène… Cet exorcisme, après Lethem et Akerman, amène le cinéma belge au niveau du cinéma européen. « Moviestar » d’Imboden est la meilleure fiction linéaire de l’ensemble. C’est drôle et dénué de tout mépris pour les personnages. Rien d’éthéré : on a du bide, on est chauve ou pas… Deux Tessinoises figuraient dans la sélection. La première, Eva Ceccaroli a un œil très sûr. Sur un texte de Flaubert, elle laisse Ryffel déployer des images superbes. Son « Cachemire » est très réussi. « Le Punti di Vista » de Bianca Conti Rossini, s’il a plus de probité est plus appliqué. Les femmes s’intéressent aux langages des pieds, des mains et des yeux. Elles ont devant elles un cinéma de croisement qui n’attend que leur bon vouloir. Honnête aussi le « Juste avant le Mariage » de Deschamps. Epais et bon, il suscite des rires francs dans la salle. Et en plus, il est « tout public ». Le « Question d’Optiques » de Luyet laissait regretter qu’une telle virtuosité puisse ne pas se convaincre de la nécessité d’avoir un propos avant de s’exercer. Quelle abondance de formes pour si peu de contenu…

Les courts métrages suisses présentés :

« La Valise », Claudio Tonetti. Nul. .
« 78 Tours », Georges Schwizgebel, Prix du public, Soleure 1986. Bof… .
« Grimaces », Daniel Suter. Excellent.
« Au Menu ce Soir », Frédéric Maire. Pas mal.
« Game over », Daniel Calderon. Minet.
« A’dam », Alain Mugnier. Intéressant.
« Hep Taxi ! », Bertrand Theubet. Répugnant.
« Jamais plus jusqu’à la Prochaine Fois », Gertrud Pinkus. Très fort.
« Funk », Baltazar Boisseau. Sympathique. .
« La Nuit du Fuseki », Léo Kaneman. Cabotineur.
« Martial, dit l’Homme-Bus », Michel Etter. Pur.
« Moviestar », Markus Imboden. Réel.
« Cachemire », Eva Ceccaroli. Sensuel.
« A name for her desire», Jacob John Berger. Prétentieux.
« Punti ai vista , Bianca Conti Rossini. Sage.
« Le Penseur », M. Stricker et C. Halter. Faible.
« Question d’Optiques », Claude Luyet. Brillant.

« L’élu » de Jeremy Paul Kagan.

Un mélo sympathique et parfois ennuyeux, enfilade de lieux communs. Lorsque les films grand public ne nous intéressent pas, ils ne sont pas vraiment grand public. Deux Juifs se rencontrent. Ils sont jeunes, le père de l’un est hassidim et traditionaliste, le père de l’autre est professeur et après 1945, sioniste. Ça manque de nerfs à la surface et d’explorations abyssales ailleurs. Entre autre ça fait l’économie du débat sur l’attitude des Juifs américains pendant la guerre. L’académisme du filmage rend pesant un propos qui avait tout pour lui. Ici le Peuple du Livre semble sorti du « Docteur Jivago » et les contradictions qui le divisent n’arrivent pas jusqu’à nous. La nostalgie que les paumés peuvent ressentir à l’évocation de la vie d’une communauté n’est pas travaillée. Ce n’est ni « La Fièvre du Samedi Soir » ni un film de Straub et Huillet. C’est le cinéma quelconque qui prend, comme aux échecs, en passant. « L’Elu » se veut tellement à la portée de toutes les têtes que si Kagan avait tourné avec des Papous le résultat aurait été le même. Etudier la Thora n’est pas une question de mémoire…


« L’Orchestre noir » de Stephan Lejeune.

Les images d’Epinal de l’extrême droite en Belgique. Rien ne ressemble plus à un scout de gauche qu’un scout de droite. D’un côté les nationalistes flamands, nostalgiques du 3e Reich, de l’autre les francophones d’une gauche étatiste qui croît que la démocratie est un en-soi. L’intelligence n’a pas de parti… Une histoire marrante pas marrante : un groupe clandestin réussit un crime parfait, blanc, sans indice, gratuit, entraînement pour si jamais. Et c’est à cause de cette perfection et de ce désintéressement qu’un journaliste les soupçonne et les retrouve. Cet orchestre est emphatique, naïf et alarmiste. Elle a l’air bien bête cette extrême droite mais elle bénéficie de complicités dans l’armée, la magistrature et l’Etat.

« Révolution » de Hugh Hudson.

Génial ! Sobre. La guerre, les pauvres, l’indépendance. Bien monté, vif, soutenu. La steadycam fait des merveilles : on court avec Al Pacino. Bernard Lutic, le chef opérateur est Français. Hudson soumet Natasia Kinski à son propos : là elle est grande actrice. Rien n’est lourd : même pas les Indiens. Messieurs les Anglais, tirez les premiers! L’Europe donne une leçon. C’est un film qu’apprécieront ceux qui aiment la guerre et ceux qui ne l’aiment pas. Ce pays égalitaire que « Révolution » annonce est à venir. Les guerres ont lieu quand elles sont nécessaires et, devant le sérieux de l’Histoire, les bavardages se taisent. Rien du côté poseur de « Barry Lindon ». Ça ne montre pas ses effets, ça les utilise. Rien de quotidien : ce film est sourd-réaliste ! « Révolution » va avoir un succès fou en Egypte. Hudson avait dans les mains un scénario lourd, il l’a dégraissé. Al Pacino est ici encore mieux que dans « Scarface », ce qui n’est pas peu dire. Les larges fresques conviennent aux événements historiques. Vive « Révolution » !

Ok, c'est pas de la théorie, c'est de la critique impressionniste. Mais quand même le premier Carax, le premier Collard et "L'Homme-bus" qui a du bien vieillir (et disparaître...)