Retour sur Stephen Dwoskin

thumb image
Texte de Raphaël Bassan, juin 2007

Mon approche de l’œuvre de Stephen Dwoskin a longtemps été déterminée et orientée par la vision, en 1970, de Moment (1969) et de Times for (1970, son premier long-métrage), dans une séance programmée par un groupe défendant l’avant-garde cinématographique. Vision légitime, de prime abord, car avant de s’établir à Londres en 1964, l’Américain Dwoskin (né en 1939 et ayant contacté la poliomyélite à l’âge de neuf ans) a réalisé, dans le bouillonnement contre-culturel new-yorkais des années 60, des bandes expérimentales sur des jambes, des visages et des corps de femmes (ce sera un des principaux axes esthétiques de ses futurs travaux, mélangé à une foule d’autres artefacts et thèmes). Il fut, aussi, en 1966, un des cofondateurs de la London Film-Makers’Co-cooperative destinée à la fabrication, à la promotion et à la diffusion de films d’avant-garde. Il reçut, également, en 1967, le Prix Solvay au Festival de Knokke-le-Zoute (lieu culte et irremplacé pour ce type de films) pour l’ensemble des courts-métrages qu’il y montra.
Mais la forme seule n’intéresse pas Dwoskin, comme le montre magistralement cette édition aussi indispensable que remarquable. Les cinq DVD, réunis en coffret et édités par l’association genevoise Les Films du renard (fondée en 2005 pour promouvoir des compositions cinématographiques singulières comme celles de Dwoskin ou de Boris Lehmann entre autres), montrent les principaux axes thématiques et formels mis en œuvre et en perspective par le cinéaste en six films longs et huit courts ou moyens-métrages allant de 1968 à 2003. Au fur et à mesure que se développait à Londres ou Paris une culture expérimentale, émergeait aussi une tradition de cinéma essayiste autour du Godard vidéaste, de Chris Marker ou de Johan van der Keuken dans laquelle Stephen Dwoskin entra rapidement de plain-pied.
La profonde connaissance qu’ont les éditeurs du travail de l’artiste leur permet d’illustrer et de questionner, à chaque DVD, un aspect différent des préoccupations du cinéaste : son rapport à la maladie, à la souffrance, à la ré-interprétation d’œuvres théâtrales (comme Tod und Teufel de Franck Wedekind, 1973, DVD 3) de manière purement visuelle avec son « voyeurisme de voyant » hérité de ses précédentes créations, à l’autobiographie ou, pour commencer (DVD 1), ses premiers opus expérimentaux à travers lesquels le jeune artiste tente de se réapproprier corps et essences des femmes, objets de désir et matière première ouvrageable à l’envie (Take me, 1968).
On peut emprunter l’itinéraire que l’on souhaite, et commencer par voir l’extraordinaire autobiographie Trying to Kiss the Moon (1994, DVD 5) où l’auteur parle de lui, de son handicap, de sa manière de concevoir le cinéma comme expression totale absolument nécessaire à sa survie. On voit, à côté de bouts de films amateurs tournés par son père (à qui il rend tardivement hommage dans Dad, 2003, DVD 1), qui montrent le jeune Steve encore sur ses jambes, d’autres extraits de ses principaux films qui cernent son parcours. Dans Behindert (1974), Dwoskin filme, de manière plus intime, une de ses relations amoureuses avec une femme : l’approche physique, la passion, le quotidien, tout est sculpté visuellement avec une caméra qui est à la fois l’œil et l’âme de l’auteur; l’image est nette ou floue selon que l’esprit de Steve s’aiguise ou se brouille. Le DVD 3 contient une somme réflexive époustouflante sur la souffrance et la douleur, déclinée en deux films troublants, fascinants et inquiétants : Pain is … (1997) et Intoxicated by my illness (2001). Dans le premier, il interroge des gens qui souffrent volontairement ou involontairement – le panorama va de la maladie aux pratiques sexuelles sadomasochistes. L’approche est à la fois calme et clinique : Dwoskin y trace la géographie d’un nouvel humanisme ou les catégories habituelles de bien et de mal implosent.
La vision des quatorze films permet, outre le fait de se familiariser avec les diverses pratiques artistiques et existentielles qui animent et nourrissent l’œuvre de Dwoskin, de voir et de suivre, au cours des années, l’être, le témoin Stephen, vieillir avec sa maladie. Ainsi, on est loin, dans Intoxicated …du jeune handicapé trentenaire encore solide de Behindert. Dans le moyen-métrage de 2001, aux troubles liés à la polio se greffent celles secrétées par la vieillesse. Entre vie et mort, coma et conscience, Stephen Dwoskin, la caméra toujours à porté de main, reste et demeure un témoin privilégié et sans concession de son univers, de notre monde ! Avec ce coffret, on atteint à la brûlure ultime de l’art-cinéma.

Texte écrit pour la sortie du coffret de DVD et paru dans la revue Zeuxis n°33 (juin 2007).

Coffret de 5 DVD : 99 euros en vente sur www.renardfilms.org