prendre corps

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Texte et Photographies de Darjeeling Bouton, 2009-2018


Noli me tangere

Elle a attendu toute la nuit. La nuit entière. Ça fait comme un trou dans le ventre.

(Devant l’océan sous la falaise sur la paroi de granit ces mains ouvertes bleues et noires du bleu de l’eau du noir de la nuit.)*

Au petit jour, elle a parcouru ce livre qui ne la quitte plus depuis qu’elle s’est retrouvée là. Une nuit de novembre. Le titre : noli me tangere. Ne me touche pas. Ne me retiens pas. Car à présent, je suis partout. Tout autour de toi. En toi. Elle a cherché parmi les hommes. Sans jamais les toucher. L’odeur de sa peau, la forme de son visage, elle n’en sait rien. Alors, elle invente. Elle raconte qu’il est mort. C’est plus simple comme ça. Elle a coincé une image au fond de son crâne.

(L’homme seul dans la grotte a regardé dans le bruit dans le bruit de la mer l’immensité des choses et il a crié.)*

La nuit, un grand chien vient à elle. Il faudrait qu’elle se réveille. On tire sur une corde nouée à sa cheville. On pense ses poignets. Il faudrait qu’elle hurle. Que ses poumons se gonflent d’air. Elle revoit le mur sur les toits, elle aimerait lui dire le miroir dans ses rêves, la petite chambre à barreaux.

(Ces mains du bleu de l’eau du noir du ciel.)*

La tête à la renverse. Une matière noire et épaisse pousse les os du crâne. Elle s’ouvre dans la douleur. Sans bruit, les poings serrés. Œil, poumons, cœur, viscères. Sans pleurer, sans crier. Qu’il la laisse faire. Sans bouger, sans crier. Comme une offrande aux dieux.

(Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force et puis il a crié.)*

Aujourd’hui, elle ne croit plus en rien. Sous la peau, les veines creusent des chemins bleus. Depuis ses yeux vides, elle observe l’envers du monde. Dans sa main ouverte, elle fait rouler quelques graviers. Depuis son trou à rat, elle l’entend. Il lui parle. Une autre langue, une langue inventée, parce qu’il a oublié les mots, le ciel, la couleur du ciel.

(Je suis celui qui appelle.)*

 

* Marguerite Duras, Les Mains Négatives