Pourquoi filmez-vous ?

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Manifeste de Stavros Tornes, 1987

Le cinéma n’est pas l’oeuvre qui coute des milliards.

Le cinéma n’est pas l’oeuvre où jouent des célébrités.

Le cinéma n’est pas le spectacle des multinationales.

Le cinéma n’est pas le diktat des spécialistes.

Le cinéma n’est pas l’enregistrement vidéo.

Le cinéma n’est pas l’oeuvre de la belle photographie, des cadres parfaits, de la bande sonore proprette et conventionnelle, de la scénographie somptueuse.

Le cinéma n’existe pas sans film. Mais un film existe seulement à partir de la décision viscérale de qui le fait, indépendamment de l’idiotie décisionnelle des programmateurs, des opérateurs culturels, des producteurs cons, des fonctionnaires, des banquiers, des auxiliaires, des bureaucrates.

Le cinéma, c’est nos films.

Le cinéma est la négation du technicisme et de la sémiologie.

Le cinéma est un lieu où toi et moi se reconnaissent, où “moi” et d’autres s’embrassent.

Le cinéma est tous les films pas faits, mais pourtant contemplés avec extase, dans l’explosion de l’existence.

Le cinéma est le domaine des films impossibles et fragiles.

Le cinéma est la fixation libératrice de la marge à la recherche du monde individuel.

Le cinéma est l’espace du maudit et de l’ivresse.

Le cinéma est l’analogie éternelle de l’être.

Le cinéma est le social qui se produit à une seule condition : laisser transparaître l’être, le temporel (cosmos), derrière la façade du cogito.

Le cinéma est le point de convergence-divergence entre le réel et l’impensé, l’imaginaire et l’impossible.

Le cinéma est cette promesse-menace : le retour de l’inconcevable, l’audace de l’imprévu.

Texte envoyé à Serge Daney en réponse à la question « Pourquoi filmez-vous ? », publié dans Libération, en mai 1987, un an avant la mort du cinéaste.