Le Journal d’Amiel.

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Textes d’Yves Tenret paru dans Voir n°46, 47 & 49.

POUR EN FINIR AVEC LA RUMEUR PAR YVES TENRET

«A SUPPOSER QUE LE JOURNAL D’AMIEL PUISSE ÊTRE PUBLIÉ, QUEL LECTEUR AURA LA PATIENCE DE LE LIRE JOUR APRÈS JOUR. AUSSI EST-IL PEU VRAISEMBLABLE QU’UN ÉDITEUR SE LANCE DANS CETTE ENTREPRISE DÉFICITAIRE», ÉCRIT, EN 1976, BÉATRICE DIDIER DANS SON ÉTUDE LE JOURNAL INTIME. LE 30 NOVEMBRE DE LA MÊME ANNÉE SORT LE PREMIER TOME DU JOURNAL INTIME D’HENRI FREDERIC AMIEL, (1821-1881), AUX ÉDITIONS DE L’ÂGE D’HOMME. SIX TOMES ONT SUIVI EN DIX ANS. LE DERNIER, A MI-CHEMIN, SEPTIÈME MANCHE DE CE DÉFI, EST PARU EN AOÛT 1987.

Amiel bachelier 1840 – 1842, Voir n° 46, février 1988.

« Ich bin ich », voilà le thème. (20.10.1873).

En octobre 1840, de Oberman de Senancour, Amiel ne lit que la préface de George Sand car ce roman, œuvre d’un malade (d’ennui), n’est qu’une longue dissertation en faveur du suicide. Amiel a peur d’être découragé par contagion. Oberman, rêverie romantique, lassitude et douleur de vivre, promenade à travers la Suisse, alterne communion avec nature et dépression.

Amiel, qui aspire à une existence saine, se doit de commencer par appliquer son programme à sa principale activité, la lecture. Va-t-il ou ne va-t-il pas lire Oberman ? Le 25 octobre, il l’a lu. Conclusion : vivement qu’il puisse se revivifier dans des biographies d’hommes illustres et courageux. Il veut des modèles. Il veut apprendre de l’Histoire que le travail n’est pas vain, que la persévérance, la vigueur et l’espoir sont récompensés.

En parcourant Amiel, on est obligé de s’accrocher des deux mains à ses commissures de lèvres pour ne pas sans cesse ricaner bêtement. Si… C’est si facile de se jouer à soi-même la comédie de l’affranchi. Il existe de mauvaises lectures et des dépressifs comme Senancour peuvent exercer sur des adolescents sensibles de réels ravages. J’ai même connu des victimes de Cioran… En 1869, trente ans plus tard, Amiel associe encore à l’amertume et aux impressions mornes le nom du héros de Senancour. C’est l’autre de tous ces mélancoliques, Goethe, qui reste et restera le sublime modèle, celui dont B. Constant reconnaissait qu’il était la personne au monde ayant le plus de gaîté, de finesse, de force et d’étendue dans l’esprit.

Appartient-il à celui qui est nomade, fantaisiste, bouffon, dilettante, occasionnellement journaliste — qu’il est doux d’être universellement méprisé – velléitaire et claustrophobe, de rendre compte des notations d’un ressasseur de tautologies ? La mobilité, l’hystérie et la sociabilité peuvent-elles être mises au service de l’héritage d’une nuque courbée et solitaire?
Le 14 octobre, Raisin, pour la centième fois, le trompe à nouveau. «Il n’est pas venu. Il s’éloigne de moi, et se plaindra peut-être que c’est moi qui me suis retiré». Amiel l’aime toujours et cinq mois après, il se réjouit d’un motif apparent et extérieur de rupture.

Pendant les congés scolaires, en 1837, 39 et 40, Amiel parcourt la Suisse à pied. Les années suivantes, il fera de même en France, en Italie, à Malte, en Belgique, en Allemagne, en Hollande, en Autriche et en Scandinavie. Cela ne lui évite pas une réticence de plus en plus prononcée vis-à-vis de l’attouchement social. Il se seuldifie. Comment combattre cela ? En dansant la valse des il faut ?

Il faut, quand on est jeune, apprendre, produire, s’intéresser à tout, être franc, etc. Vu de l’intérieur ce qu’on raconte sur le calvinisme est vrai : tout ce qui fait plaisir (romans, songes, masturbation) est fortement déconseillé. A force de lutter contre sa spontanéité, ses élans, son goût à la chicane et contre tout ce qu’il croit excessif en lui, Amiel se retrouve dans des crises de morosité, d’asociabilité, de manie de taciturnité.

Il a néanmoins rendu un grand service aux littérateurs romands. Il est devenu le plus insubmersible de leur lieu commun, la plus commune de leur évidence, la plus évidente de leur dénégation. Refrain : l’impuissant, c’est l’autre… Pour Jean- Louis Kuffer, par exemple, Amiel est une «noix creuse, symbole de l’introspection maladive et de l’impuissance créatrice…» Impuissance créatrice ! Sic.

Cette paresse des commentateurs, simplisme réducteur, a déjà été attaquée en 1927 par Edmond Jaloux. Amiel est un aventurier, un forban, un explorateur du «Gnoti seautôn». Il est unique en ce qu’il ne déforme rien, ni en bien ni en mal, de sa propre histoire. Comme beaucoup d’entre nous, il est terre brûlée mais lui le sait ! Un vice chasse l’autre. Le sien : aligner des instantanés.

Amiel ne supporte pas le quotidien. Que reprocher à cela ? Il a fait face et a gardé ses gémissements pour lui. Il s’applique à se trouver lamentable toute sa vie. Jamais, il ne se lasse de cette constatation ! L’introspection est infinie. Une existence n’y suffit pas. Evidemment cette ténacité peut paraître à nos bouffi-maison, si contents d’eux-mêmes, insultante.
Ne nous exaltons pas : le travail reste du travail et on sait qui cela arrange que le labeur soit vécu comme une fin en soi. Si on veut étendre son empire, il faut commencer à parler contre soi. Je n’entends pas par cela, tout contre, mais en opposition. Les grands philosophes étaient célibataires et les très grands philosophes, époux de mégères. La mauvaise foi est la voie royale qui mène à la dialectique. Ceci dit n’abusons pas du dérisoire adjectif grand.

Amiel étudie le grec, le latin, l’allemand et l’italien. Une recette pour en conserver l’usage ? C’est simple : une petite lecture chaque jour. Son examen de conscience décrit un individu qui fantasme le futur au lieu d’agir dans le présent, un être veule à qui a manqué le précepteur, le père ou l’émule, un flemmard, un timide manquant de naturel. Bref, au propre et au figuré – santé compromise, vue à moitié usée – : un onaniste.

Le dimanche 18 octobre, Amiel assistant à un sermon, a une de ces belles rêveries typiques des adolescents. Il s’imagine en héros. Dans le cas précis, Genève, en pasteur. «Je rêvai que je convertissais, simple proposant, à mon premier discours, mes professeurs en rabat et mes camarades mondains». Il est bien plus sympathique comme ça que lorsqu’il s’encrasse avec sa morale à dix centimes.

Le proposant est un jeune théologien protestant qui se prépare à devenir pasteur. Avec ses sœurs, Amiel est paternaliste. Et, face à son ami Pierre-François David, il récuse l’humilité et l’inévitable vie stagnante qui s’y rattache. A ce propos, Yves Velan m’a signalé qu’en 1938, G. Maranon a publié une étude dans laquelle il affirme qu’Amiel était surpuissant et que ce fut cela l’authentique handicap qu’il eut à affronter. Ce point de vue n’est pas si paradoxal qu’il n’y paraît à première vue. Nous y reviendrons.
Amiel, lorsqu’il se laisse aller à ses humeurs, vagues profondes, n’arrive plus ensuite à s’en extirper. En cet hiver 1840, il suit chaque semaine à l’université dix heures de littérature, vingt-trois heures de sciences et quatre heures sur L’Encyclopédie théologique de Jacob-Elisée Cellerier. Velan remarquait aussi que si chez les catholiques, la formation est intellectuelle, chez les protestants, elle est essentiellement morale. Pourtant qui est-ce, si ce n’est les protestants, qui dominent aujourd’hui le monde ?
Accompagné de deux condisciples, Amiel exerce un chantage contre un de ses professeurs en faveur d’un changement d’objet de ses cours. Ce chantage est la preuve de l’intérêt de ces élèves pour la matière enseignée. Le 23 octobre, il accuse le thé. Deux mauvais rêves ! C’est le lit, dormir, qui lui sont fatals. Dormir, ça fait plaisir, donc… Et s’il faisait de l’escrime ou de la danse ? Le lendemain, il supprime le souper…

Son autre tourment – quelle est sa vocation ? Il relit, de Fichte, La destination du savant. Adolphe Thiers, premier ministre français a boursicoté, dit-on. Suprême immoralité ! Amiel a un tel désir de puissance, qu’à la moindre ombre portée sur son rayonnement potentiel, il fait l’huître. Ce n’est pas qu’il manque d’audace, d’enjouement et de réceptivité. Non. C’est qu’il veut être le seul centre.

Il est jaloux, horriblement jaloux des succès ou des éloges qu’on décerne aux autres. Il espère bibliquement se corriger de ce défaut. Il lit L’Art d’être heureux et insiste du côté de chez le germanique Fichte. Le Plan d’une bibliothèque universelle d’Aimé Martin n’est pas avalé tout rond par notre jeune érudit dont le sens critique fonctionne avec méthode. On peut en suivre la progression de page en page.

Elisée Chenaud, futur pasteur à Aix-en-Provence, puis instituteur à Constantinople, excite son envie. Il est dans le coup, a une intense vie sociale, sait demander : c’est un actif. Mais il n’est pas persévérant… Il n’a ni vue d’ensemble ni plan de vie formé. Pas de patience. Pauvre, pauvre Amiel. Lui si solitaire, si lent, si doux. Holà ! Mais c’est le lièvre et la tortue! Qui va aller droit au but ?

Amiel et ses amis sont des jeunes gens cultivés. Jules Vuy lui conseille d’aller étudier en Allemagne mais pas trop longtemps : on s’y abîme le style. Amiel reconnaît volontiers qu’il a une tendance au sophisme, qu ‘il préfère un beau raisonnement à la vérité. Diable de nature! Il faudra remédier à cela. En débattant avec François Bordier de la poésie épique, il se rend compte que c’est plus fort que lui. Heureuse jeunesse !

Et il lit, tout et rien : Victor Cousin, Madame de Staël, Dante, Ampère, Lucrèce, Schlegel, Lamennais, Fenimore Cooper, Eugène Sue, l’omniscient Balzac (Louis Lambert, Les Proscrits, Séraphita), qu’il a, dit-il, tout compris, depuis les sentiments mondains, les vices sociaux, les passions humaines jusqu’aux délices de la foi et aux mystères de l’extase.
Au cabinet, Amiel est un branché. Il suit l’actualité. Le début des années quarante est, faut-il le rappeler, l’époque des jeunes hégéliens de gauche et de droite. Bruno Bauer, Marx, Feuerbach, Stirner vont commencer à publier. C’est aussi le temps de Schopenhauer et le début de la réputation de Proudhon. Au nihilisme mou des romantiques commence à s’opposer le dogmatisme mégalomaniaque des penseurs de la question sociale.

Lors de l’un des cinquante-deux jours annuels du Seigneur, le dimanche 1e novembre, Amiel consacre tout son bilan quotidien au mal maudit. L’émission a été abondante. Il se consume, tremble, touche du doigt la fange. L’ennemi est féroce. Il abrutit son âme. Quatre en octobre (les 3, 16, 23, 31). Le 22 novembre, il s’inscrit à des leçons d’escrime place Neuve et à des leçons de danse « à dix sous le cachet».

En pataugeant là-dedans, je me suis souvenu d’une confession de l’un de mes meilleurs amis. Adolescent, il partageait son lit avec son oncle. Histoire de pauvres… Cet oncle l’avait traumatisé, vers 1960, sur les méfaits que la masturbation avait, d’après lui, sur le corps. Alors, nous qui n’arrivons même pas à arrêter de fumer, cessons de contempler de haut la pseudo-absence de volonté de notre étudiant genevois.

Toutes les impulsions d’Amiel le conduisent à la totalité. C’est un aspirant maître du monde. En tout et tous, il perçoit un défaut fondamental, un talon d’Achille. Il se méfie du rire, de la dérision. Ne pas dominer le désespère. Une cervelle commune est pour lui cervelle d’imbécile. Il ne veut en aucun cas avouer à qui que ce soit (sauf à une éventuelle mère qu’il n’a plus) ses faiblesses.

Il a un nouvel ami, Abraham Pellegrin. Ils échangent des confidences, s’écrivent, s’ouvrent l’un à l’autre. Au début, Amiel est réticent. Pellegrin et ses angoisses métaphysiques l’agace mais, la fête de Noël le poussant à l’attendrissement, il accepte l’homme avec ses problèmes. Pellegrin meurt l’année suivante, en 1841, à l’âge de 21 ans. Pour les fêtes, Amiel offre à sa sœur Fanny une Bible «à sa demande» et à Laure, des bonbons…
En janvier et février 1841, Amiel ne tient pas son journal et ne jouit que trois fois. Ses yeux ne lui permettent plus de reconnaître les gens dans la rue «surtout à la tombée de la nuit ». Ah, autosuggestion quand tu nous tiens ! En mars, il a de brusques accès de cafard, un sentiment poignant de solitude. Laure lui demande de l’herbe de la tombe de leur mère. Il se lie avec Charles Heim, bonne pâte un peu informe.

Amiel a une idée toute paternelle du peuple, collection de grands enfants à qui il faut fournir par les arts de belles et nobles émotions (à sa portée). En avril et mai, il oublie à nouveau de tenir son journal. C’est dangereux pour lui parce que cela le jette dans l’apathie et l’oubli de ses résolutions. Il se juge donc lâche, sans persévérance, sans caractère, distrait, lunatique, endormi. C’est sa «maladie» qui l’efféminé et l’abâtardit.

Il se souvient d’un de ses rêves sexuels : il nage dans une rivière, l’eau le chatouille, il émet… Le 7 juin, il palpe la tête de son ami Heim. C’est de la phrénologie amateur. Sa libido avec son cortège de bobards le poursuit. «Je me vois mourir», écrit-il le 12 juin. Il pense au sexe en s’endormant mais jamais pendant la journée. Le 13, il pousse l’angoisse encore plus loin: «… mon appareil est déchu à une ténuité honteuse».

Le 18, il constate que son état naturel est le repos, que ses facultés n’ont pas une volonté autonome, qu’il n’est pas sol fertile mais instrument «qui ne chante que sous une main qui l’excite». Et celle-ci, c’est à genoux que je la dédie.

Même assis dans son fauteuil, il a une pollution. Comment ? Sans se toucher ? Il semble avoir mis du temps à comprendre que c’est plus pratique dans la main. Ses rêves deviennent libertins. Libertins pour lui… Il croit aux anges et imagine son passage sur terre comme une purification offerte à Dieu en vue d’être digne ensuite de cet état éthéré.

Il implore : Ô mon Dieu, veuille que je veuille. Eloigne la tentation charnelle. En juillet, il ne note que ses éjaculations. Et le 20 août, la cause psychique «d’une très forte émotion»: en rêve, il portait A. sur son dos. Bref, il n’a pas de mère, il survit sans tendresse et il est loin de l’amour chaste et pur dont il a fait son idéal.

Le 17 août, il est reçu bachelier es sciences physiques et naturelles. Du 11 novembre au 2 août, il voyage et ne tient pas son journal. Lire Amiel nous renvoie à notre propre monotonie. Correct ! Il compte tout. Pas seulement l’argent mais aussi les visites, les lettres, les livres, les pages de son journal, les années. Sa hantise du gaspillage lui aliène notre sympathie. Bof… Est-ce bien aux vieilles minettes tripales dans mon genre de médire d’un jeune vieux garçon aux bourses pleines ? Douter de lui est sa caresse.
Amiel est, d’après Béatrice Didier, le plus lucide de tous les diaristes occidentaux. C’est lui qui porte toutes leurs tares au paroxysme. Maine de Biran, Stendhal, Delacroix, Michelet, Guérin et Amiel, tous adeptes du journal intime, ont perdu leurs mères avant l’âge adulte. Léautaud fantasme la sienne toute sa vie. Benjamin Constant n’a pas connu sa mère.
Le propre du lucide Amiel est l’autocritique. Voici son avis sur la prose d’un de ses frères diaristes, Maine de Biran: « Rien n’est plus mélancolique et lassant comme ce Journal de Maine de Biran. C’est la marche de l’écureuil en cage. Cette invariable monotonie de la réflexion qui se recommence sans fin énerve et décourage comme la pirouette interminable des derviches». (18.6.1857).

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Amiel à Berlin, 1845-1846, Voir n° 47, mars 1988.

Horia Liman écrit dans le trente-quatrième cahier de l’alliance culturelle romande : «Natures maladives, Proust, Amiel, Monique Salnt-Hélier projettent à l’extérieur leurs intuitions, leurs perceptions qui se transmettent à la conscience». Charabia… Amiel n’a pas passé sa vie dans un lit, dans une chambre ou dans une brouette. Il n’avait pas une «nature» maladive. Simplement, comme la plupart des Intellectuels, il était hypocondriaque et cristallisait ses maux imaginaires autour de l’organe qui s’y prête le mieux.

Entre août 1842 et avril 1845, Amiel ne tient pas son journal intime. Quand il le reprend, il est en Prusse depuis cinq mois. Entre-temps, il a séjourné à Paris, en Belgique, dans le grand-duché de Bade, en Bavière, au royaume de Saxe et a publié dans la Bibliothèque universelle deux exégèses sur L’Art chrétien de A.-F. Rio, un essai, Du Naturalisme et de l’Idéalisme dans l’Art et une appréciation des Poésies d’Antoinette Quarré. Alexis-François Rio, c’est le catholicisme extrémiste, la redécouverte des Primitifs, un style onctueux parfumé d’encens. Il peut être mis en parallèle avec John Ruskin. Francis Haskell, en le décrivant en termes d’histoire sociale de l’art, met en évidence ce que le papiste et le réformé ont de commun : la mélancolie, la mièvrerie (Botticelli), un point de vue politique réactionnaire, une formation dans la pensée allemande, un repli hors de la vie active, une idéalisation de la nature et un opaque grommellement antimatérialiste.

A Berlin, Amiel est étudiant. Pendant quatre ans, de 1844 à 1848, il promène son anémique museau de velléitaire d’un cours à l’autre, de la glose biblique à Schelling et Hegel, de la préhistoire à l’ethnographie de l’Asie ou à l’histoire de l’Egypte. Il s’intéresse à tout, suit presque une cinquantaine de cours. Rien de plus normal d’ailleurs. Et pas seulement quand on est jeune. Ce qui est tuant, c’est de vouloir écrire un livre génial — l’amour, la gloire – et de ne pas y arriver… La plupart de ses professeurs sont célèbres. Ils vont imprimer dans sa cervelle une logique pesante et une dose concentrée d’érudition réelle. Dans la terne Genève, aux trente mille ions positifs sous bise ou fœhn, il se souviendra souvent avec nostalgie de la brillante cité teutonne.

Le 8 avril 1845, Amiel, qui va bientôt avoir vingt-quatre ans, pour suivre l’affaire de Lucerne, se rend au café tenu par le Grison Spargnapani qui met à la disposition de ses clients cinquante à soixante journaux. Les Jésuites seront-ils expulsés ?

Epouvante : la positivité comme instrument (moral) de mesure. Amiel est un Samuel Beckett sans ironie. Ceux qui ne sont pas nés essaient de ne pas le ressasser. Qui a écrit : «Je suis une chose amorphe et atone, indéterminée et inconsistante», Beckett ou Amiel ? Le Genevois n’a aucune affection pour son pays, sa ville, sa famille, son travail, les gens de son sexe, sa classe sociale. Et personne ne l’aime… Soigneusement, il contourne le principe de réalité et sa kyrielle de masques sociaux. «J’ai vécu plus libre qu’un souverain, m’attachant à ne dépendre d’aucune volonté, et renonçant plutôt à toute autorité» (14.2.1855). Vie bien douillette par ailleurs…

Amiel n’est pas parvenu d’emblée à tenir régulièrement son journal. En 1845, il n’en remplit les pages que pendant quatre jours. Amer à cause de sa lâcheté, de son impuissance, de ses inquiétudes, il est très mécontent de lui. Indécis, manquant d’énergie, sceptique, incertain, sans conviction, il n’a aucune idée sur le comportement que devrait adopter la Suisse face à l’étranger et Genève face à la Suisse. Engourdi, efféminé, baignant dans la torpeur, il considère que ses actes ne sont qu’un semblant d’activité, une agitation superficielle destinée à le duper lui-même. Il renvoie tout, travail, décision à prendre, résolution, au lendemain. Souvent aussi, il commence mais ne continue pas. Il croupit dans la confusion et l’inutilité. Déréalisé, il ne comprend rien de ce qui fait l’exercice pratique du pouvoir. Il vit dans les livres. Terreur ! N’est-ce pas à cause du papier — celui sur lequel il lit et celui sur lequel il écrit – que la bourse, le commerce, la jurisprudence, l’Eglise, l’Etat lui sont inconnus ? Son monde n’est-il pas factice, imaginé, fantastique ? Que sait-il du réel ? Le lendemain, il replonge dans sa poussière, lit Cervantès et décrit la variable météorologique du jour. Un compatriote lui apprend qu’Alexandre Calame et ses élèves – la bande – sont rentrés d’Italie. En évoquant sa ville depuis l’Allemagne, Amiel constate qu’il n’y connaît personne. Cercle vicieux de la solitude qui s’autoalimente de ses propres plaintes. Il déteste Genève. Benjamin Constant ne s’y était pas habitué non plus. Tout lui paraissait insipide, les gens bavards, ricaneurs, affiliés à la plaisanterie sans sel et les femmes inexistantes à cause de leur peur du ridicule. Stendhal imputait à la Suissesse «un naturel grossier et simple ».

Ce mois-là, sans doute sous l’influence alors dominante dans les pays germaniques de l’hégélianisme, Amiel s’intéresse à la politique. Il prend note d’événements épars se passant à Londres, en Turquie ou à Buenos Aires… L’Allemagne est inondée, les Helvètes poursuivent leur guéguerre inter-cantonale. II lit Le Tasse et s’applique à rédiger un compte rendu de l’Histoire de la Confédération suisse de Jean de Muller. Il écrit dans son journal, et cela lui fait grand bien, le calme, lui rend courage, le ramène au naturel, à la simplicité. «Un journal est la pharmacie de l’âme, il contient à la fois les calmants, les toniques et les excitants» (9.4.1845). Il relit l’un de ses articles publiés et y trouve «quelque talent de style». Cela le rassure. Lorsqu’il rédige, il dérive souvent dans une brume consolatrice. Il fermente, bout, tout passe devant lui et sa plume reste immobile, dit-il. On aura compris qu’il s’agit de saisir ceci à travers un dédoublement : Jean-qui-rit écrit, Jean-qui-pleure se morigène… Amiel s’aime. Il est son roi, son bouffon, son public, son bourreau et sa victime. Il ne parle plus de masturbation et, en 1846, sans être journalier, son carnet intime est tenu plus régulièrement.

Amiel ne lit pas L’Unique et sa propriété paru cette année-là. Johann Caspar Schmidt (1806-1856) est l’homme d’une seule œuvre. La révolution industrielle, brassage démentiel, traumatisme majeur de l’Occident, laisse une pâle écume dans son sillage : l’ego. J’ai fondé ma cause sur rien ! L’Hegel de Stirner est luthérien car pour lui, les « grandes œuvres » ont été créées presque uniquement par des protestants, seuls vrais disciples et exécuteurs de l’esprit. Le Je, le Moi restent, quel que soit l’indice positif ou négatif qu’on y accole, d’évanescents fantômes.

Le 4 février 1846, Amiel brosse un portrait d’Avisard, étudiant dauphinois, ancien élève des Jésuites qui s’est fait prendre la tête par Senancour ce qui a provoqué chez lui une longue inhibition de la volonté. De plus, il a panaché Senancour d’abbé Bautain, phraseur saint-sulpicien, bigot et ancien élève de Victor Cousin, autre égocentrique notoire.

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Pessimiste radical, stérile ergoteur, aquaboniste minéralisé, Senancour distille une résignation en usage chez tous ceux que 1789 a déboussolés. Sa prose exsangue nous le rend illisible. A côté de lui, de Sade est un joyeux drille et Amiel un aimable farceur. Il adore les sévères beautés alpestres mais uniquement par misanthropie : il est en quête de lieux sans homme. Son apologie de la douleur est celle d’un masochiste sans emploi. On lui vante Lausanne comme étant la plus belle partie du pays (pour un Français). Le coin lui semble trop riant… En allant à Bex, il apprécie le pont du Rhône parce que «son site est un peu triste». Ce dernier mot est son expression fétiche. A paysages semblables, combien Caspar Wolf est euphorisant ! Bref, la dépression est à l’honneur et on peut s’interroger : Amiel n’a-t-il pas été l’une des victimes de cette mode ? «C’est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m’attristait déjà et que, depuis, je ne rencontre jamais sans plaisir», phrase typique des petits pets aphoristiques de Senancour, sec et léthargique rousseauiste. Tout le dégoûte, tout l’accable. Quand on imagine l’influence que ce chancre doloriste, parrainé par Sainte-Beuve, a pu avoir sur de fraîches jeunes âmes, on frémit… (de plaisir ?). Fromentin, Nodier, Nerval et tous les tubards lettrés apprécieront Oberman. En 1947, à l’Université Philadelphie de Pennsylvanie, un certain B. Van Wyck réunit Senancour, Guérin et Amiel dans un livre au titre borgesien, The Malady of the idéal.

Revenons au portrait d’Avisard. Il est réceptif, passif et contemplatif. Pour Amiel : «une nature de femme». Il se débauche dans l’espoir que cela va lui permettre de se dépasser. Ils parlent beaucoup tous les deux. Amiel apprécie ses épanchements qui lui apportent un éclairage neuf sur lui-même. Goethe appelait «vrais hommes » ceux qui réalisaient « toute leur idée», c’est-à-dire leur vocation au sens large. Amiel, qui continue de se tâter sur son avenir professionnel, s’effraie à la pensée de ne pas devenir un vrai homme.

La fonction de la philosophie est la même que celle de l’amitié mais c’est l’univers entier qu’elle doit rendre transparent. Amiel est mauvais dialecticien. Il croit au bonheur et définit celui-ci comme « accomplissement de sa propre nature». Ce n’est pas étonnant qu’avec toutes les niaiseries (bonheur, paix, sérénité, nature, sainteté, transparence), qu’il a dans la tête, il n’arrive jamais à réaliser qu’il vit ce qu’il vit. Il veut comprendre sa personnalité, arriver à l’harmonie, au calme, à la satiété. Il ne s’est pas engagé dans le pastorat parce que cela aurait restreint le champ de ses études. Il déclare savoir peu de choses mais être «essentiellement éducable». Ce besoin d’apprendre n’est-il pas une des caractéristiques des orphelins ? Les autres ayant à prendre la place du père ? Le 6 février 1846, Amiel sort du cours du Bâlois Johann-Heinrich Gelzer, fier d’être suisse. En 1789, mille deux cents bergers n’ont-ils pas écrasé, à Rothenturn, six mille à huit mille Français…

A Berlin, par moment, sa mélancolie se dissipe. L’avenir l’angoisse moins. Il lui semble qu’à l’inverse de ce que «les psychologues» décrivent comme un développement normal – comme ces gens étaient dans l’abstraction ! – il vient du Bien, a passé par le Vrai et se dirige vers le Beau. Cette illusion sent son poids de paresse… Il a compris, dans l’ordre : la religion, la nature, les mathématiques, la versification, la médecine et l’art. C’est en 1845 qu’il a étendu son savoir à la jurisprudence et à l’histoire. A présent, il s’initie à la linguistique, science platonicienne des essences. Que lui manque-t-il ? La synthèse ! Ce que les philosophes nomment la métaphysique. Il en veut ! Il place au-dessus de Schelling et Hegel, C.-C.-F. Krausse (1781-1832) dont la doctrine philosophique est universellement conciliatrice, opinion bien faite pour plaire à un Helvète. Ce Krausse n’est pas une passade. Entre 1845 et 1870, il est mentionné soixante-cinq fois dans le Journal. Il nous donnera donc, tôt ou tard, du travail.
Vous vous souvenez sans doute qu’Amiel, Dostoïevski, Flaubert et Baudelaire sont nés la même année. En 1846, Baudelaire a déjà eu une liaison avec Sarah, la prostituée surnommée Louchette, il a fait un long voyage en mer (Bordeaux-île Maurice-île Bourbon-Bordeaux), il a écrit une quinzaine des Fleurs du Mal, publié deux Salons, fait une tentative de suicide, légué tous ses biens à sa maîtresse Jeanne Duval et annoncé qu’il préparait deux recueils de poésie : Les Lesbiennes et Le Catéchisme de la femme aimée, «…la critique des journaux, tantôt niaise, tantôt furieuse, jamais indépendante, a, par ses mensonges et ses camaraderies effrontées, dégoûté le bourgeois de ces utiles guide-ânes qu’on nomme comptes rendus de salons», explique Baudelaire que la nouvelle classe dirigeante obsède. En 1845, il l’affirme inoffensive, inexistante et respectable. En 1846, ironique, il l’adule. Pour lui, puisque certains artistes en sont, ce n’est pas à eux de la dénoncer.

En 1846, Flaubert a déjà eu sa fameuse crise épileptique qui lui a permis de s’éloigner du monde. En janvier, son père est mort. A vingt-quatre ans, il est rangé. En sept cent trente jours, il ne concédera à Louise Collet que six rendez-vous. C’est un volontariste. « Voici quelle est ma vie. Je me lève à huit heures, je vais aux cours, je rentre et je déjeune d’une manière très frugale, je travaille jusqu’à cinq heures du soir, heure à laquelle je vais dîner, avant six heures je suis de retour dans ma chambre où je me divertis jusqu’à minuit ou une heure du matin» (16.11.1842),
Le dimanche 8 février 1846, après avoir joué tout seul aux échecs, Amiel va à sa représentation théâtrale hebdomadaire. Le prédicateur du lieu, J.-F.-D. Andrié n’est pas fameux. Son débit, ses alignements de lieux communs, sa platitude, son petit esprit débitent en tranches de grands sujets. C’est pénible pour celui qui s’imagine avoir les capacités d’un orateur inspiré. Amiel sait que «la grande éloquence» ne lui aurait pas été inabordable. Il se défend d’être sur ce sujet dans la fatuité ou l’aveuglement. Il a senti souvent en lui «le frisson oratoire». Le contact avec les ouailles, le prêche l’électriseraient. Enthousiaste, sensible et intelligent, il resplendirait en envoyant la foudre ou les rayons de l’amour. Diachronie de l’identification : sa rêverie est un invariant.

Dans son feuilleton hebdomadaire du Monde, en décembre 1987, B. Poirot-Delpech se sert de notre héros. Psychopathologie de l’aveu : Amiel a tout dit. Les diaristes maugréent, sont narcissiques, susceptibles, tatillons, atrabilaires, pour eux, nous ne sommes pas juges mais témoins. Ouf… Et, en ce dimanche, Amiel ergote avec le Docteur George sur la liberté et le péché.

Lorsqu’Amiel aime un homme, c’est toujours en fonction de ressemblances, jamais parce que l’autre serait franchement autre. «J’aime beaucoup Helfferich… Il me paraît avoir beaucoup de traits de ressemblance avec moi» (8.2.1846). Evidemment que ce manque d’attirance pour la contradiction n’est pas pour rien dans ses échecs avec les femmes et, en plus, cela le ferme tout à fait à la dialectique. La ressemblance flatte mais le Moi veille. Elle est ce qu’il a de revendicable chez l’ami. Ces défauts par contre lui appartiennent et font la différence. Helfferich manque un peu d’originalité, ignore les mathématiques et la linguistique, ne vibre pas assez face aux arts. Soljanikov, «orphelin du reste comme moi», contourne l’obstacle grâce à son enthousiasme pour les femmes et donc pour l’existence. Il n’aime – en imagination, «vie pure» – que les Italiennes et serait prêt
à mourir après deux jours de mariage avec l’une d’elles. Amiel l’admire. C’est un volcan, un actif, il a une longue crinière blonde partagée d’une raie au milieu, des «yeux bleu clair pleins de passion et d’impétuosité, un mélange de féminin, nerveux, fébrile, sensible et de virile énergie». Ce Russe n’est donc pas sans rappeler un Belge…
(A SUIVRE)

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Amiel extraverti (1846)Voir n°49, mai 1988.

LA PREMIÈRE ÉDITION DU JOURNAL INTIME DE HENRI FREDERIC AMIEL, DEUX VOLUMES DE FRAGMENTS PUBLIÉS CHEZ GEORG À GENÈVE EN 1882 ET 1884, A ÉTÉ D’EMBLÉE UN SUCCÈS. GIDE, EN 1920, S’EN SOUVIENT. DANS SI LE GRAIN NE MEURT, IL DÉCRIT L’UN DE SES EMPLOIS POSSIBLES, CELUI QU’EN FAISAIT EN 1883 SON PROFESSEUR PARTICULIER HENRY BAUER (TRANSPOSÉ ICI EN MONSIEUR RICHARD).
« C’ÉTAIT LE TEMPS OÙ LE JOURNAL INTIME D’AMIEL FAISAIT FUREUR ; M. RICHARD ME L’AVAIT INDIQUÉ, M’EN AVAIT LU DE LONGS PASSAGES; IL Y TROUVAIT UN COMPLAISANT REFLET DE SES INDÉCISIONS, DE SES RETOMBEMENTS, DE SES DOUTES, ET COMME UNE SORTE D’EXCUSE OU MÊME D’AUTORISATION; POUR MOI, JE NE LAISSAIS PAS D’ÊTRE SENSIBLE AU CHARME AMBIGU DE CETTE PRÉCIOSITÉ MORALE, DONT LES SCRUPULES, LES TÂTONNEMENTS ET L’AMPHIGOURI M’EXASPÈRENT TANT AUJOURD’HUI». A MANITÉRÉ, MANIÉRÉ ET DEMI. GIDE COMMENCE À TENIR UN JOURNAL EN 1883…

Loin de chez lui, vivant à son rythme, apprenant, Amiel respire bien. Il reste néanmoins genevois, romand, suisse. A quinze, chez le pasteur Andrié, ils incarnent la Compagnie, institution calviniste chargée de surveiller les ministres du culte. Et le 21 février, c’est la séance annuelle de la Société suisse de bienfaisance de Berlin. Les Confédérés transportent partout leurs collèges nationaux, leurs règlements et leur ennui partagé.

En ce 10 février 1846, Amiel se reproche de n’être pas assez sociable, de ne pas chercher à influencer ou à persuader les autres. Dès qu’il parle, il veut les terrasser ! Son «instinct despotique» l’entraîne mais «les médiocrités ont le droit d’être». Bigre! Il y en a du monde en-dessous de lui… Il en arrive à se méfier de son penchant à désirer des soumissions sans conditions. Avec les cerveaux bornés, il veut tenter «la simplification la plus parfaite» et avec ses supérieurs – contact utile car il développe une saine modestie – rester d’une déférence respectueuse mais en marquant son indépendance.

Les mondanités le rasent. Le 16, il passe deux heures à bâiller dans une soirée où il y a une quarantaine de personnes (dix vieilles, six jeunes, six vierges, six militaires, etc.). Au souper, il a la chance d’être placé entre deux demoiselles. Il se les décrit avec application : gentilles, aimables, l’une vive, dents longues, l’autre, yeux bridés, plus tranquille. En général, il est analytique. La synthèse suppose le choix, la rature, l’élaboration, Amiel n’est pas indifférent au physique des hommes. Le poète Charles Fournel est beau, écrit-il. Outre qu’il a essayé «tous les mètres connus et inconnus», il a de l’élégance, de la grâce, de l’élasticité, de la vigueur, des yeux bruns limpides, le front élevé, le nez bien taillé…

A Berlin, Amiel trouve le protestantisme moins coincé que chez lui. Luther l’attire. C’est un homme de liberté, puissamment positif, ouvert, tout à l’opposé du systématique et fermé Calvin. Il lit sa biographie due à Karl August Hase. L’Allemand était trop fougueux, trop passionné. Il a semé la division. En 1541, à la diète de Ratisbonne, il a brouillé et séparé à tout jamais les deux principales branches du catholicisme et, par cela, amené deux siècles de guerre en Europe. Mais Amiel préfère quand même le culte luthérien, plus expansif, lyrique, poétique. Luther n’était-il pas un sensuel qui aimait la musique, et qui avait mauvaise opinion de ceux qui ne l’aimaient pas !

L’aspiration, jamais accomplie, à se réaliser dans une œuvre est le terreau par excellence dans lequel peuvent pousser de creuses sentences. Exemple : «L’écrivain médiocre un rameur, le grand écrivain un plongeur» (19/2/1846). Le 20, après avoir lu le recueil Ballades et Lois du «beau» Charles Fournel, il cède à une autre de ses manies : classer.
Après un dimanche consacré aux visites, pour se détendre, il philosophe sur les femmes d’Allemagne. Leur manque d’intelligence et de fierté est compensé par leur bon sens, leur bon cœur, leur dévouement. Ni raides comme les Suissesses, ni ardentes comme les Italiennes, distinguées comme les Anglaises ou spirituelles comme les Françaises, elles ont l’avantage d’être fidèles et soumises… De là, il passe, en résumant une conversation qu’il a eue avec le lieutenant Hermann, aux femmes en général, aux enfants et aux peuples. Pourquoi les savants épousent-ils des femmes bornées ? Parce qu’elles incarnent leur dimanche, leur loisir. Vouloir éduquer les enfants ou les peuples à la liberté n’est que faire preuve de vanité…

En mars, il ne tient pas son journal et, le 6 avril, quand il le reprend, il explique qu’il suffit d’un seul jour intéressant, trop plein pour être brièvement rapporté et la chaîne des retards commence. Quel paradoxe ! Dès que sa vie s’anime, il cesse de noircir son journal et c’est cela qui l’inquiète… Il récapitule les cinq semaines passées. Concerts, opéras, livres lus dont un volume de biographies, Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien, de L. Loméric… Restent plusieurs départs de compatriotes et un ensevelissement sur lequel il s’étend passablement.
Un condisciple, Rossel, est mort. Il a rendu, murmure-t-on, le dernier soupir dans les bras de sa fiancée. Entre les flambeaux et les couronnes, son visage est calme et pâle. C’est qu’il est parti «plein de sérénité, sûr d’une carrière céleste et lumineuse». (Carrière ?! C’est bien du protestant ça…). Le cercueil est magnifique, «plaqué de ciselures et orné de fraîches guirlandes». Douze étudiants le portent, on entend un chant de Luther. Il y a quatorze maréchaux d’honneur, le recteur, dix-huit voitures, un soleil de printemps, une courte oraison, une bénédiction, une pluie de fleurs. Amiel s’exalte : «Oh! qu’il me parut facile et beau de mourir ainsi».

Il apprécie les romans mièvres. Ceux-ci lui permettent de s’apitoyer sur lui qui n’a eu ni enfance, ni jeunesse, qui n’a pas vécu car «vivre c’est prier, aimer et vouloir» et «lire ce n’est pas vivre». N’arrivant pas à se dépasser, il se méfie du labeur en soi qui, s’il empêche de pourrir, empêche aussi de germer parce qu’après tout c’est souvent une simple activité machinale.
Le 9 avril, assistant à un concert dans une église, il est frappé de ce que, pour les catholiques, le Christ est un ami, un camarade, le fils de l’homme et non pas, comme dans son schisme, le fils de Dieu. Le 10 avril, vendredi saint, il va à la cathédrale pour admirer roi, reine, princes et princesses. G.-E-A. Strauss officie avec chaleur et la royauté s’incline devant la parole divine…

Rentré chez lui, il lit quelques chapitres de la Théorie de la musique de Krause. Cet homme a rationalisé le mysticisme. Moderne Pythagore, il comprend la musique de l’univers. Tout peut être formulé algébriquement. Pragmatique et conceptuel, « il est tout Idée et tout Amour» (10/4/1846). Il stimule puissamment Amiel qui, en juillet, lit sa Philosophie de l’Histoire. A nouveau, c’est le même enthousiasme naïf : Krause a traité et résolu toutes les questions existantes. Intuition et démonstration, propriété légitime contre propriété abusive, pipeau du droit naturel, etc. En 1848, il l’admire toujours beaucoup – sérénité, rigueur, puissance – mais commence à percevoir «quelque chose d’un peu sec et aride dans ces catégories indéfiniment subtiles et décomposées» (8/7/1848). En approfondissant sa critique, il accorde à Krause une extraordinaire capacité à créer des rapports, à voir la partie dans le tout mais lui reproche, outre ses néologismes, une uniformité verbeuse, monotone et lourde. Krause l’alimente en sentences creuses comme : «conscience de soi, conscience du monde, conscience de Dieu». C’est son gourou : «Krause inspire la sécurité de l’omniscience; on voit et on sent que tout lui est présent à la fois» (6/2/1849). C’est un classificateur qui ne laisse rien au hasard. C’est à lui qu’Amiel empruntera l’armature des cours qu’il donnera plus tard. Krause est le Proclus moderne. Néo-platonicien et néo-pythagoricien, l’ancien était grec et a vécu pendant la chute de l’Empire romain, de 412 à 485. Pour lui, l’esprit est un cercle, son point d’arrivée est identique à son point de départ, le centre. C’est du Spinoza : une âme imparfaite ne l’est que par absence à elle-même. L’histoire est dissolution. Le Krause antique est un anti-dialecticien si on réserve l’emploi de ce terme à l’idéalisme objectif de Hegel. Face à l’inventif Plotin (205-270), Proclus est surtout l’homme qui systémise. Là est l’ambition d’Amiel : tout réunir en un vaste système à la Proclus ou à la Krause, système qui donne à chaque élément pensable une place dans un ensemble universel d’informations conceptualisées. D’où son intérêt pour pratiquement tout (ce qui est imprimé). Le terme qu’il associe à Krause est le même que celui qu’il accole à l’harmonie et au calme auxquels il aspire. Ce terme est «le complet ». Tableau complet, plan complet, livre complet, etc. Ce complet est existentiellement la satiété… Mais aussi la réalisation totale de soi : « TU est incomplet, tu as des cordes sourdes à rendre sonores, des notes dures à rendre faciles; avec Pythagore, avec Platon, avec Krause, songe à l’équilibre, à l’harmonie…» (6.1.1851).

Dans la valeur d’usage d’Amiel, liste des auteurs auxquels il revient le plus souvent, Krause est placé au même rang que Shakespeare, Rousseau, Gœthe, Lamartine et Alexandre Vinet. Une surprise : Pierre Joseph Proudhon qu’il découvre en 1848. Nous en reparlerons (abondamment). Passé la trentaine, Amiel ajoutera à sa brochette de grands hommes Aristote, Victor Hugo et La Fontaine, tout en suivant de près les travaux de Michelet, Taine et Renan. A quarante ans, il rendra justice à Molière et aura un regain d’intérêt pour George Sand. Voilà… Juste une remarque encore, pour la grande histoire : Amiel n’évoquera jamais Karl Marx. Misère contre misère, un continent de perplexité.

Alexandre Vinet (1797-1847) en est aussi bien sûr. Tssssst ! Toujours les tics… Encore un moraliste… (Atteint d’une tumeur abdominale en 1820. Amiel et lui sont voisins au cimetière de Clarens. Beau script pour un péplum zoombiesque.) Chaire de théologie pratique entre 1837 et 1845 à Lausanne. Théologie pratique, quelle blague ! il est aussi prof de littérature française. Il favorise le texte contre l’homme et l’ordre moral contre l’individu. Conservateur, anti-lumières, pudibond, Vinet voulait figer le monde, le maintenir en l’état où il était avant sa naissance. C’est le penseur vaudois. Pour Amiel : du miel. Dur-dur… Amiel délaisse son journal un peu plus d’un mois en cette fin de printemps 1846. Son nouveau bilan, c’est la routine, le renvoi au lendemain de tout et y compris de la visite qu’il doit faire à Georges-André Gabier (1786-1853), le nouvel occupant de la chaire de Hegel. Lâche mollesse ou impossibilité à se restreindre ? Vouloir, c’est toujours vouloir quelque chose de précis. Désirer tout est ne posséder rien. Qui trop embrasse… Il veut la totalité et le détail. Ça le saoule et l’abandonne indéterminé sur la grève. Ô, pleurniche-t-il, trouver une méthode pour la vie… Persévérer ! Et tout ça en étant conscient qu’il y a aussi «le besoin de variété». A part ça, pour sa défonce, il a trouvé l’un de ces romans mœlleux, Les Voisins de F. Bremer, à la sensiblerie hystérique comme il les aime et il a avancé dans les dix tomes de biographies compilées par l’homme de rien.

Le 4 août, il dédouble son journal en ouvrant un deuxième cahier spécialement pour la politique. Il veut séparer l’intérieur (son moi, ses impressions, ses déboires et ce qu’un catholique détaille lors de la confession) de l’extérieur (le reste). Ce deuxième journal non-intime tenu pendant vingt-cinq jours a l’allure d’un bout à bout de titres de gazettes assemblés sans raison logique ou affective. A la queue leu leu : un attentat minable contre Louis-Philippe, des élections, une guerre au Cap contre les Cafres zoulous. Pie IX amnistie, Don Enrique se désiste, la princesse Olga se fiance. En Suisse, le Valais, grâce à Neuchâtel, obtient douze voix pour garantir sa constitution. Etc. Amiel n’a jamais su, ne sait pas et ne saura jamais choisir…

(à suivre)

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Un mail du fondateur du blog : « Amiel »

Cher Yves Tenret,
Merci de cet envoi qui a ravi l’amiélien que je suis, et
qui s’efforce depuis des années de faire lire et
connaître le Journal de ce raté génial, ou génial
raté. On continue. Au passage, je voudrais vous dire aussi
combien j’ai apprécie votre livre « Maman », dont la
forme narrative et le propos m’ont vraiment captivé. Je
l’ai conseillé à maintes reprises.
Bien à vous, avec mes bons messages,
Daniel Maggetti

Et le blog d’un fan d’Amiel : amielcity.canalblog.com/

De tous mes projets, l’un des plus passionnants : écrire un commentaire (et le publier) du Journal d’Amiel qui soit de la même longueur, (ou plus long encore) que celui-ci. Sachant qu’il s’agit du plus long Journal intime connu (et publié), on saisit d’emblée le côté borgésien et ludique de mon idée. N’ayant malheureusement pas retrouvé tous les n° de Voir auxquels j’ai collaboré, 4 ou 5 de mes chroniques ne sont pas reproduites ici. Si quelqu’un les possède qu’il me le fasse savoir. Par ailleurs, contrairement à Opalka, qui vient malheureusement de mourir, ayant cessé de collaborer avec Voir, j’ai aussi cessé de gloser sur la prose de l'ami Amiel…