Kramer après Kramer

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Entretien avec Richard Copans par Philippe Azoury, 2001

Richard Copans est né en 1947. Sorti diplômé de l’Idhec en 1968, il devient assistant opérateur, puis chef opérateur, producteur et réalisateur au sein de Cinélutte, devenue depuis les Films d’ici (qui produit entre autres Claire Denis, Nicolas Philibert…). Il revient sur l’histoire du projet Cités de la plaine, marquée par la mort de son réalisateur, Robert Kramer, en novembre 1999, et évoque leur amitié.

Le projet de Tourcoing

« A l’été 1998, Robert a été invité au Fresnoy (Studio national d’art contemporain à Tourcoing, ndlr) à être professeur pour une année, comme ça avait été le cas pour Raoul Ruiz et les Straub. Il devait y donner quatre-vingt-dix jours d’enseignement et apporter sa collaboration à une oeuvre tournée dans la région de Lille-Tourcoing-Roubaix. Contrairement aux autres profs, Robert a immédiatement tenu à vivre toute l’année à Tourcoing. Je l’ai vu s’investir sur ce projet comme un survivant : il n’avait pas tourné depuis longtemps, ses centres d’intérêt s’étaient déplacés, le cinéma comptait moins, il s’était engagé sur une réflexion d’ordre général sur le « jusqu’où peut-on survivre ? », ses projets partaient dans des directions éclatées, essentiellement autour de l’urbanisme et de l’architecture. Il commençait à travailler avec un architecte. Le projet du Fresnoy a réconcilié toutes ces directions.

Avec urgence, il a écrit un préscénario qui interrogeait, sur l’axe matrice-métropole, le projet Lille-Europe (qui englobe Lille, Tourcoing et Roubaix, ndlr). Fin novembre, il m’a présenté une première continuité, où l’on retrouvait déjà les grandes bases du film, notamment les inserts sur l’Odyssée de Philippe Jaccottet, ces visions mythologiques qui prennent place dans la tête de Ben, l’aveugle. Aux Films d’ici, nous nous sommes lancés, en complément de l’apport du Fresnoy, en essayant de trouver la bonne formule pour aller vite et pouvoir tourner, dès le début février, avec une équipe légère, en harmonie avec la communauté kabyle de Tourcoing que Robert s’était mis à fréquenter. A l’été 1999, il a commencé chez lui le prémontage ; nous avons trouvé du côté de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) et de la fondation de France un soutien nécessaire pour relancer la machine. En septembre, Robert est entré en montage. Fin octobre, on organise trois projections du montage-image pour l’INA, Canal + et Arte, mais Robert tousse, dit qu’il a la grippe, puis rentre à l’hôpital. Le 10 novembre, c’est la fin…

Que ce soit sa femme, Erika Kramer, sa fille Kieja, Hervé Durand, son assistant, ou moi-même, on a immédiatement voulu reprendre en main ce projet, faire qu’il soit fini : 90 % du montage-image était terminé mais il restait la grande question du montage-son. Or l’une des particularités du cinéma de Robert était son sens de l’écoute et le temps qu’il pouvait passer en montage-son. Il faut avoir vu un de ses films au stade du montage-image et le retrouver fini pour goûter la différence, s’apercevoir que c’était au cours du montage-son qu’il reprenait tous les rythmes, décidait des principaux changements. Ses plans avaient cette musicalité essentielle. »

Montage posthume

« On a travaillé en équipe, sa fille prenant un rôle plus important, ce qui était une façon pour ainsi dire filiale d’associer Robert à notre poursuite, un lien quelque peu magique… Barre Phillips, le musicien pressenti par Robert pour Cités de la plaine et l’un de ses plus fidèles compagnons de route, nous a rendu sa musique à Noël. Il avait travaillé comme il avait l’habitude de le faire : pour Route One, il a composé une heure de musique dont Robert n’a gardé qu’un tiers. On n’est pas loin de ça pour Cités de la plaine. On a pris deux mois de montage-son en essayant d’aller le plus loin possible. Quant à l’image, on a juste retouché les changements dont nous avions discuté au préalable, du vivant de Robert. Une minute de coupe, en tout et pour tout. A Cannes, le film était prêt pour la Semaine de la critique, qui avait accueilli Kramer en 1968 avec The Edge. »

La rencontre

« J’avais rencontré Robert Kramer pour la première fois en 1979, à son retour du Portugal, par le biais d’une amie productrice qui pensait que lui, réalisateur américain gauchiste, et moi, opérateur gauchiste d’origine américaine, aurions des choses à nous dire. Il fut mon ami, et même les deux ans où nous ne nous sommes plus parlés, au milieu des années 80, lorsqu’il pensait avec Diesel pouvoir être plus intelligent que le système, font partie de ces coups de gueule qui marquent le cours d’une réelle amitié. Quand, au terme de ces deux ans, Branco lui a proposé de faire Doc’s Kingdom au Portugal et lui a donné mon nom comme chef opérateur, c’était reparti comme au premier jour. En plus de nos goûts et de nos luttes, je partageais avec lui ce sentiment d’éloignement, de quête du passé. »

« Tout est cinéma »

« A partir de Route One-USA (1989), il a voulu tourner lui-même. Il a entamé un cinéma où la caméra est un personnage, où Robert filmant devient un personnage. Il n’y a alors plus de séparation entre la vie et le cinéma. Tout est cinéma en terme d’expérience sensible. Cités de la plaine inaugurait une nouvelle étape : le personnage de Robert a disparu, même si son monde est là, ainsi que son écoute de la vie, son art de filmer la présence et le temps présent. Le scénario est de facture plus classique et revient sur les fondements de la mélodramatique tout en y intégrant ce sur quoi il réfléchissait comme journal de bord : Homère, l’urbanisme, la communauté kabyle. Il notait tellement de choses, avait une telle capacité de travail… On a souvent comparé son travail à du jazz, à un solo de Charlie Parker, de Sonny Rollins ou d’Ornette Coleman, mais il était loin de l’improvisation, il préparait comme un fou pour arriver à ceci qui est très fort quand il filme : inventer le rythme de son regard, ses mouvements de caméra uniques, cette manière unique de filmer en rythme. ».

Entretien initialement paru dans le journal Libération du 10 janvier 2001