Joseph Beys, Vitali Kanevsky, Strip-tease, Mike Hammer, M6, Coffe, etc.

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Textes d’Yves Tenret paru dans L’éternité hebdomadaire en 1994.

La télévision – Poésie et prose.

Les amoureux fervents

et les savants austères

Aiment également,

dans leur mûre saison,

Les Téléviseurs puissants et doux,

orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux

et comme eux sédentaires.

C’est fou le nombre d’opéras qui passent en ce moment à la télé. Encore deux (La Traviata, Adrienne Lecouvreur) la semaine dernière… A mon avis, les gens regardent trop Arte et pas assez M6. La tivi n’est elle-même que lorsqu’elle est en vers et non pas quand elle prétend être de la prose. Ah, la figue ! Ah, le raisin ! Hein, Mimi… Le meilleur moment de la semaine n’est-il pas La saga du samedi, un téléfilm en deux parties que M6 nous offre en une seule fois de 20 h. 45 à minuit et quelques ? Souvent, il s’agit d’un authentique fait divers dont on revit tout le déroulement, au cours d’un procès par exemple. Cette mère de famille a-t-elle tenté de tuer ses trois enfants parce que son nouvel ami la repoussait à cause d’eux ? Ce tueur psychopathe est-il vraiment aussi coupable qu’il en a l’air ? Cette femme est-elle paranoïaque ou satanique ? C’est haletant, sans forme ni fond. Génial !

Tout ce qui passe sur M6 a ce même style populaire, amerloc, désinhibé, placide, tranquille. Rien n’y prend la tête ! Culture Rock, Culture Pub, Fréquence star, Voir et revoir la France, Sexy Zap, Venus, Émotions, Boulevard des Clips, autant d’émissions qui respectent leurs intitulés respectifs. En particulier Culture Pub qui, réhabilitant l’effort des créatifs, nous permet de mieux saisir les enjeux réels du monde («World company») dans lequel nous baignons si souplement. Outre ses rendez-vous maison, M6 diffuse des feuilletons classiques (Daktari, Drôles de dames, Supercopter, Mission impossible, Amicalement vôtre, le Saint, ma Sorcière bien-aimée, etc.) qui sont à aujourd’hui ce que le roman du XIXème siècle était à hier.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais après encore une journée passée à ne rien foutre — ce qui me fatigue nerveusement —, j’adore consommer des images. Sans penser à rien… Enfin ! Et jamais, je ne manque l’un des Jeudis de l’angoisse d’M6, cycle de téléfilms d’horreur. Vrai de vrai, ce genre déborde d’invention, de charme et de vitalité. Par ailleurs, ce qui donne parfois l’impression au critique de télé de parler dans le vide, c’est qu’il a tendance à chosifier la télé en un bloc monolithique alors qu’en fait elle est infiniment plus riche et variée que sa propre vie dans laquelle il n’y a ni jeux, ni opéra, ni crime, ni hélicoptère…

L’éternité hebdomadaire, n°2, 21 janvier 1994.

C’est tout Coffe.

«Messieurs, hier j’ai été à l’Opéra avec le président Khrouchtchev. Et savez-vous ce qui m’est arrivé là-bas? J’ai rencontré M. Zitrone. Eh bien, il m a reconnu…»
(Charles de Gaulle en Conseil des ministres, mars 1960)

C’est nouveau, tout chaud, ça vient de sortir, 18 h 05 – 18 h 40, du lundi au vendredi, un magazine de la vie quotidienne, de la consommation et du plaisir. Déclinée en plusieurs rubriques, cette émission enregistrée en public est un divertissement instructif qui mêle conseils pratiques, bonne humeur, coups de gueule, débat, polémique, un sou est un sou et avantages/désavantages du «produit» du jour, hein, mon petit bonhomme ? Bref, plus minaudant, t’étouffe ! «Ah, ce qu’il m’énerve celui-là alors», dit Coffe à son faire-valoir, Jonathan Lambert (20 ans), jeunot extra fade. Purée maison contre purée flocon. Applaudissements. Le poireau… L’huile d’arachide : les différences de prix = budget pub. Amaigrisseurs arnaqueurs. «Vive les gros !» Applaudissements. Hein, mon petit bonhomme ! Montignac, ça marche mais à quel prix ? Passeport pour l’infarctus… Bintje, Mona Lisa… «Le mixer fait de la colle pour campagne électorale !» Applaudissements. Il pète le feu. «Le progrès est une chance extraordinaire, il faut envoyer des fleurs tout le temps et pour les cartes de voeux, personnaliser la réponse».

Rika Zaraï conseille 40 degrés pour le bain. Hérésie! Pas plus de 37,5… 38… Applaudissements. Alors mon petit bonhomme ? Pour nettoyer l’argenterie, il conseille les cendres et une vieille brosse à dents (18,90 francs d’économie). «On est tous moroses, pessimistes, tristounes alors qu’on peut se payer plein de plaisirs qui ne coûtent rien…» La roussette fait partie des 359 es-pèces de requins. Pas d’arêtes… Applaudissements. «Il faut aider les tripiers. Il n’y en a plus que six cents en France». Et avec les épluchures de pommes de terre, on peut faire des chips…

— Tu es obéissant mon petit bonhomme?
– Oh oui !
— Tu es épatant !

3615 France 2, si vous voulez continuer sur ce sujet. Applaudissements. Comment changer l’eau des poissons rouges ? «Il faut parler au produit, à une belle tomate… Ça te fait rire mon petit bonhomme, mais c’est vrai». «Le fromage apporte le rêve, le bonheur et quelquefois l’extase». Ovations. «Réjouissez-vous, souriez, ce Beaufort, c’est la beauté absolue !» «L’essentiel sur le marché, c’est d’être attentif au produit. A la queue de bœuf, par exemple. Vous savez mon opinion là-dessus. C’est le meilleur morceau de l’homme et de l’animal !» Ha-ha-ha ! Applaudissements. Hein, mon petit bonhomme ?

L’éternité hebdomadaire, n°3, 28 janvier 1994.

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La misérable absolue pauvreté de Joseph Beys

Crie, hurle, pleure, gémis. Va, mon frère, taper de ton bâton ferré de place en place. Tu me manques tellement. Maintenant, enfin, tu sais s’il y a quelque chose après la mort… Tu m’as légué ta robe de bure, ton pathos et la mission, mais moi je ne veux pas éduquer… Quand tu es tombé de ton hélicoptère chez les cannibales, qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? Quoi la margarine ? Qui le feutre ? Où le cuivre ? Moi aussi j’ai essayé mais ça me rendait trop nerveux… Dégoûté par la peinture à l’huile, certain que le beurre embourgeoisait, vieux coyote, n’hésitant pas à pisser sur le Wall Street Journal, toi tu savais comme personne faire monter une mayonnaise bricolée avec tout ce qui te tombait sous la main. Purée, tu causais ! Tu voulais saigner, guérir, hacher menu, mettre deux doigts dans le métabolisme, gerber debout. Flux d’énergie… Plus actif qu’une abeille, chaotique et têtu, tu leur envoyais dans les gencives diagnostic sur diagnostic. «Auschwitz existe encore, sous une autre forme. Ce qui existe aujourd’hui, ce n’est plus cette méthode primitive qui consiste à éliminer les hommes en les jetant au feu. Non, aujourd’hui on les élimine par cette sorte de commerce qui vide les hommes de l’intérieur et les rend esclaves de la consommation.» Fripon et sournois, tu flairais anxieusement l’odeur morbide de la Wold Company dans laquelle nous survivons, tu poussais du museau et de la patte ici un piano à queue, là, une antique baignoire. Tu voulais être à la fois Caïn et Abel. M’as-tu vu, cabot, ringard, debout, étendu ou roulé en boule, les yeux mi-clos, le squelette apparent, tu monopolisais totalement la scène. Tu nous représentais ! Souffre-douleur, hors-la-loi, bouc émissaire… Nous, bouchés et embrumés, nous nous mettions à ton écoute avec l’espoir d’inverser la course fébrile du lièvre. Partout où est le peuple, je suis. Partout où je suis, est le peuple. Poussons le brame du cerf ! Eh oui, tu n’appartenais plus au lard. «Ainsi se terminait la séquence ; mais, comme il s’agissait d’une séquence cyclique, on pouvait dire que c’était à la fois une fin et un commencement : la conjoncture qui engendrait le cycle suivant. C’est l’instant où tout redevient possible et où un nouveau cycle se déclenche.»

Beuys considérait ses objets comme des simulateurs visant à transformer non pas la sculpture mais l’idée même de la sculpture. Ils devaient susciter des réflexions sur ce que pouvait être la sculpture et sur la façon dont la notion de sculpter pouvait s’étendre à des matériaux invisibles, telles que la pensée ou la parole et pour finir à la totalité du monde. «C’est pourquoi la nature de mes pas immuable et définitive. Des opérations se poursuivent dans la plupart d’entre elles : réactions chimiques, fermentations, changements de couleur, dégradation, dessèchement. Tout est en ETAT DE CHANGEMENT.» Et si, à Bâle en 1971, Beuys, pour laver les pieds de sept personnes, a encore besoin de trois magnétophones Philips, d’une hache, d’un piano à queue, d’un micro, d’une échelle en aluminium, d’un arrosoir, d’une cuvette en émail, de deux torches électriques, d’un tableau noir, de deux projecteurs, d’un écran de cinéma, de gélatine et d’un morceau de savon, en 1980, à Munich, pour «Montre ta plaie», il n’a plus besoin de rien. «C’est une pièce installée dans un grand espace vide, un garage souterrain sous une ligne de tramway. C’est une histoire très misérable, qui n’a rien de très beau au sens conventionnel. Ça paraît vraiment très pauvre. Et cette véritable, misérable, absolue pauvreté est exactement ce que j’ai voulu faire. Une représentation radicale de ce qu’on pourrait appeler notre situation actuelle.» Et il ne manquait pas d’humour. En 1964, il recommande de rehausser le mur de Berlin de cinq centimètre pour qu’il ait de meilleures proportions. Il considérait s’être développé jusqu’aux genoux. Il avait donc dépassé le stade du pied, du Christ, du Poisson. Il avait plus de conscience, une conscience élargie, Verseau. Et lui, contrairement à Duchamp, ne disait pas aux jeunes artistes : «Nous avons déjà fait ça, nous avons déjà tout fait…» Pour lui, Dieu existait, mais sous la forme d’un «Grand Générateur tout en haut, (d’)une machine, (d’)un générateur d’énergie.» Il croyait aux anges, voulait bosser avec le Dalaï-Lama, et pensait soigner la maladie par sa propre signature, l’empoisonnement par son propre poison.

Le symbolisme est par essence lourd, oh si lourd… Mais par les mânes de Richard Wagner, tout n’est pas toujours si lourd que ça dans le lourd. L’élégance, le cynisme, le retrait, la non-participation et la pudeur n’ont-elles pas aussi leurs limites ? On peut continuer à préférer aux affirmations vitalistes de Fluxus (l’éternel sourire de John Cage – quelle abomination !), le nihilisme actif de Dada mais ce n’est jamais qu’esprit de système tout ça… On peut aussi, et on doit peut-être, préférer Beuys à ses commentateurs transis d’admiration béate. Mais on ne peut pas surestimer la parole du chaman défunt… On ne peut que la remettre en circulation, se l’approprier, la désarticuler pour mieux la réarticuler. «C’était donc une étape stratégique d’utiliser ce caractère de chaman mais, par la suite, j’ai pris cette attitude de chaman et enfin, j’ai fait des conférences scientifiques. Aussi parfois, d’un côté, j’étais une sorte d’analyste scientifique moderne, de l’autre, dans les actions, j’avais une existence synthétique de chaman. Cette stratégie visait à créer chez les gens une excitation pour susciter des questions plutôt que d’apporter une structure complète et parfaite. C’était une sorte de psychanalyse avec tous ces problèmes d’énergie et de culture.»

Pour Beuys tout n’était que moyens. C’est là que ses psaumes au peuple allemand, au sol allemand et à la langue allemande, son national-écologisme, son goût pour les mythologies celtes et germaniques nous restent en travers de la gorge. Ce n’est pas lui qui a écrit «La mission de l’art et de l’artiste n’est pas seulement d’unir, elle va bien plus loin. Il est de leur devoir de créer, de donner forme, d’éliminer ce qui est malade et d’ouvrir la voie à ce qui est sain», mais Goebbels. Par contre, c’est lui, qui a énoncé ce qui suit : «Il faut établir ceci : la première étape du fonctionnement de la substance du Christ (celle évidemment donnée par le Christ lui-même) s’est passée là où Germains et Celtes se tenaient. C’est là que se trouvait le sol le meilleur pour ce que le Christ devait vouloir: la transformation (la transsubstantiation) totale de la nature humaine. Et nous devons aujourd’hui poursuivre et mener ceci vers la prochaine étape.» Bravo, l’anarchiste ! Le vrai lot de consolation… Je me comprends… A cause de cette question allemande – Jeder Mensch ist ein Kunstler… j’ai bien failli passer totalement à côté de Beuys… A sa mort, beaucoup d’étudiants ont dit avoir reçu de l’amour du brave Joseph. A prendre aussi avec des pincettes, ça, non ? Et puis, qui, mais qui, aimerait vivre dans une œuvre d’art totale ?

Question pour un champion.

Il n’y a qu’à la télé qu’on aperçoit des paysages urbains, dans les séries surtout. Ce qui, au cinéma, n’appartenait qu’à deux ou trois cinéastes aventureux nous est maintenant livré à domicile quotidiennement : échangeurs d’autoroutes, entrepôts à la sortie des villes, bretelles, ceintures, no man’s lands, zones périphériques, grandes surfaces, mammouths, parkings, tas de gravats, files de voitures roulant au pas, etc. Les villes aussi, que les cinéastes esthétisaient, transformaient en centre historiques et en niaises cartes postales, retrouvent dans les feuilletons et dans les téléfilms leur dureté anonyme. Les scénarios, par contre, dans 95 % des cas, n’arrivent pas à échapper à une stéréotypie qui donne l’impression de regarder toujours la même bonne vieille crotte. C’est aussi sans doute parce qu’il n’y a pas de direction d’acteurs à l’œuvre dans les productions télévisuelles qu’on a cette impression de flot continu et ininterrompu. Ce qui n’empêche que le minimalisme expérimental de la fin des années 70, la tentative cinématographique de représenter la vie de tous les jours quasi en temps réel, fait partie à présent intégrante de l’art télévisuel. Autre nouveauté : les gens… On n’en voit de toutes sortes, la plupart mal à l’aise, réduits au rôle de machine à applaudir, ou de candidats acceptant volontiers d’être brusqués, houspillés, mal traités mais, enfin présents, là, héros d’un jour. Pour rien au monde ma mère ne manquerait Question pour un champion. Elle trouve Julien Lepers désagréable et presque méprisant avec les candidats. Elle est devenue sourde, elle a cessé de tchatcher, elle met la télé à fond. Et, surtout, si elle trouve trois bonnes réponses, elle considère que sa soirée est sauvée. Comme l’après-midi elle s’est tapée une bouteille de Pinot des Charentes (c’est sucré !), trois bonnes réponses, c’est peut-être pas si mal que ça… Elle a peur de finir comme sa mère qui, à la fin, devenue complètement sénile, confondait le journal télévisé et Colombo

Elle n’aime pas beaucoup parler de la télé. Ça l’énerve. C’est tout ce qui lui reste, dit-elle, sa seule compagnie. C’est vrai, quoi, les gens ça va un moment mais… Elle habite un sous-sol, kidnappe les chats des voisins et, quand il n’y a rien (redifs, talk-shows intellos, émissions éducatives, sit coms) sur les vingt-sept ou trente chaînes qu’elle capte, elle enrage bruyamment. Ah ! la télé, ce n’est pas rose tous les jours… N’empêche qu’elle n’aurait pas dû l’allumer à midi, juste avant que Biquette et moi on se barre, parce que ça réduit le moment des adieux à un tel point qu’il en devient plus que poignant. Amen, si vous voyez ce que je veux dire…

L’éternité hebdomadaire, n°4, 4 février 1994.

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Bouillon de Culture (aux oeufs pochée)

Tout ce qui revient est néfaste

Tout ce qui ne revient pas aussi.

Ce qui a été dit n ‘a pas besoin d’être répété.

Ce qui n’est pas répété n ‘existe pas.

YVAN NlLKORlAN, Les Non-Dits.

Pour une heure trente, il faut :

* PLUSIEURS INVITÉS

* DU MÉPRIS RENTRÉ

* UNE SANDRINE BOUDIN

* DE L’AUTOSATISFACTION MAFFLUE

* DEUX INTELLOS COINCÉS

* DE LA FLATTERIE

* UNE MAMY

* UN SAC DE BANALITÉS

* DU GROS BONS SENS

* UN BOUQUET GARNI

* 2 KG DE CLICHÉS

* UN ZESTE DE GAULOISERIE

* UNE GROSSIERE INSISTANCE

* UN QUESTIONNAIRE STUPIDE

1. Présentez les invités. Hachez-les menu. Faites-les revenir doucement, sans les décolorer, dans de l’autosuffisance contenant de
la lourde vanité.

2. Pendant ce temps, coupez en tranches l’oeuvre et les propos pelés du seul vrai artiste invité. Interrompez-le dès qu’il commence à parvenir à s’exprimer. Mettez-le dans le gros bon sens avec une grossière insistance. Fermez-lui la gueule et laissez cuire 10 minutes à partir de la mise sous pression.

3. Frottez le dos et les pompes du boudin. Portez-la au pinacle.

4. L’émission étant cuite, passez-la à travers un tamis de préjugés sans écraser ce qu’il reste des autres faire-valoir.

5. Posez des questions indiscrètes, insistez, soyez creux. Tenez le spectateur au plus chaud de ses a priori.

6. Reportez le bouillon à petite ébullition pour y faire pocher la culture (3 minutes dans le bouillon frémissant). Retirez délicatement, avec une mine ravie, la dernière connerie qui s’est échappée des lèvres du boudin.

7. Versez le ronron dans la soupière des idées toutes faites. Présentez le tout en même temps que le plat de lieux communs, surmonté d’une brochette d’ultimes flatteries, légèrement parsemées d’enflure et de contentement de soi.

8. Après le questionnaire débile, annoncez le thème et le nom des invités qui se feront à leur tour cuire, la prochaine fois…

L’éternité hebdomadaire, n°5, 11 février 1994.

Mike Hammer — 1. Les romans.

« …la télévision est le moyen d’expression idéal du raconteur… A la télévision, on peut dire dix fois plus en dix fois moins de temps qu’au cinéma, parce qu’on s’adresse à deux ou trois personnes. Et par dessus tout, on s’adresse à l’oreille. » O. Welles

Mickey Spillane invente son héros en 1947. I, the jury se vend à six millions d’exemplaires. Le filon est bon et, jusqu’en 1952, les six suivants crèveront tous les records de vente. Ça rend Spillane maboul. Il devient Témoin de Jéhovah… Son Hammer est un fervent adepte de la loi du Talion. Et je ne laisserai pas la loi s’occuper de son assassin. Je sais trop bien comment ça se passe. On lui paie le meilleur avocat de la ville et le tribunal le renvoie chez lui avec des félicitations. J’aurai le salaud qui t’as descendu. Il ne sera pas pendu, ni électrocuté. Il mourra comme tu es mort, avec une dum-dum dans le nombril. Il se considère comme étant à la fois le jury, le juge, tout le tribunal et… le bourreau. Il est raciste (bâtard jaune, hybride puant, métèque, etc.), homophobe (ces gars-là me donnent la nausée) et sadique : Les dents de sa mâchoire inférieure traversaient à présent sa lèvre. Deux de ses incisives s’étaient détachées, cimentées près de son nez par un gros caillot de sang. A part ça, il a un cœur d’or, défend la veuve et l’orphelin et boit sec. C’est un pauvre : Quant à la poche de mon veston, elle était déchirée jusqu’au bas des coutures, et je regrettai de n’avoir pas tué le maudit bâtard. Dieu sait ce que coûte un complet neuf, depuis la fin de cette saleté de guerre. Son genre de femme est tout en jambes et en buste mais toutes, absolument toutes, avant de s’abandonner à sa fièvre brûlante, à ses caresses passionnées et à son animalité préservée, éteignent la lumière. Il éprouve un sentiment d’horreur insupportable vis-à-vis du mariage mais est capable de trouver à une femme des qualités insoupçonnées : Seins insuffisants, mais cuisses et mollets agréables… des chevilles passionnées. Un peu plus fortes que celles des stars. Il n’aime pas du tout qu’on le prenne pour un clown et place l’amitié au sommet de ses valeurs viriles. A une jolie surface de chair encore appétissante qui lui demande son nom, il répond : Mike. Mike Hammer. Pure souche new-yorkaise, blanc, majeur et vacciné. Ça suffit comme pedigree ? Voilà. Tout est dit. Pas de brillantine… CBS a donc attendu un peu moins de quarante ans avant d’adapter pour l’écran domestique les aventures de ce rude gaillard. Et c’est de cette adaptation que nous causerons next week. See you !

L’éternité hebdomadaire, n°6, 18 février 1994.

Mike Hammer — 2. La série.

Des romans (voir la chronique précédente) ne restent que la fascination mammaire et la «légitime» défense. Stacy Keach tue toujours le méchant à la fin de l’épisode. Pas du tout de racisme, moins de machisme, peu de sadisme dans la version télé. Et toujours l’amitié. C’est presque gnan-gnan. Une voix off égrène de longues tirades sur la ville et sur la vie qui n’existaient pas dans l’original. C’est une vieille histoire d’amour entre moi et ma femme. Elle s’appelle New York. A chaque nouvel an, il faut bien qu’ on fête ça puisque notre ménage tient le coup. Dès le générique — volets vénitiens — cette même ville est placidement filmée sur toutes ses coutures. Pour Mike, NY est un village dans lequel il croise d’anciens camarades de lycée (ou du Vietnam…) à chaque coin de rue. Une remarque : les amerloques sont méprisants avec tout ce qui n’est pas eux-mêmes. A une femme qui lui demande s’il connaît la «République d’Altos», Hammer répond : Non, les mots croisés, ce n’est pas mon truc…

Passons maintenant à l’épisode type. La ville, zoom avant, une phrase «profonde» en off. Un ami vient lui rendre visite ou vice ver¬sa. Mike dit du mal des politi-ciens et des juges — ces maîtres du freinage bureaucratique. Son ami est assassiné. Hammer qui ne le sait pas encore, Betsy, son revolver sous le bras, plaisante avec Velda, sa secrétaire. Mike sort et aperçoit une paire de seins qui tendent l’étoffe à la faire craquer. C’est l’héroïne de l’épisode. Il évoque de vieux souvenirs avec un autre personnage. Une trompette morbide joue en sourdine. Apparaît le cadavre. Discussion avec le Capitaine Chambers : résumé de tout ce qui s’est déjà passé. L’héroïne lui propose un tête-à-tête… Le juge Barrington menace Hammer. Mike ricane et l’envoie sur les roses. Il va interroger des amis de son ami défunt. Au bistrot, il branche Ozzie et Moochie : il a besoin de tuyaux. La serveuse se penche… Hammer va casser la gueule à deux, trois gardes du corps. Scène suivante, on lui tire dessus… Il découvre un nouveau cadavre. Ça l’énerve. Il va taper sur le bras droit de la crapule en chef. Une blonde aux poumons proéminents lui file un renseignement. Pseudo coup de théâtre final mais ce n’est qu’un sous-fifre qui vient de se faire buter. Mike démasque le vrai coupable, un politicien véreux. Celui-ci prend une femme en otage. Elle le fait tomber et s’enfuit. Hammer course la crapule et la tue… sans le faire exprès. II s’en va, solitaire et tellement désabusé…

Le putsch de L’O.R.T.F.

On ne peut pas parler de nos chaînes sans parler de démocratie. C’est comme le terrorisme, l’ennui, les impôts, la trivialité, la dérision et l’instruction publique : démocratie! Pas de crétineries, à part le foot peut-être, à Canal+. Et de l’insolence… C’en est trop ! «Je croyais avoir connu le pire avec quelques socialistes au pouvoir, ce n’étaient que des détaillants» écrit son directeur démissionnaire André Rousselet dans Le Monde du 17.2.94. Balla¬dur veut le pouvoir économique, «une quinzaine d’hommes triés sur le volet pour leur fidélité à sa seule personne» et placés aux com¬mandes des plus grands groupes français. Canal + a perdu son indé-pendance et devra payer les dettes d’autres entreprises, déficitaires, elles. Partout les mêmes, ceux des «conseils d’administration des trente plus importantes sociétés françaises», ceux qui «préfèrent la monnaie à l’emploi, la docilité au goût du risque», ces feudataires prêts à tout pour avaler quelques miettes au passage. France Telecom, le racketteur étatique riche de bien des échecs, et la Générale des Eaux vont se partager la dépouille de ce qui aura été pendant une décennie un espace télévisuel non soumis à la dictature de l’audimat et aux pressions «amicales» des pouvoirs politiques en place. Une chaîne presque sans téléfilms, sans jeux débiles, sans mercredis après-midi infantilo-Iobotomisants (il y a quand même une connasse qui bêtifie entre les cartoons), sans bonne volonté culturelle, sans sinistres comiques et autres imitateurs. Peu de sport, aucune adaptation de Simenon, quel bonheur ! La chaîne du cinéma, oui, oui et oui ! C’est là que j’ai vu les derniers bons films récents dont je me souviens, des récits doux-amers, tournés avec des petits budgets par de jeunes cinéastes encore peu marqués par des soucis tels que la rentabilité ou la respectabilité poussiéreuse des fabricants de divertissements. La chaîne du cinéma, oui, six films par jour ! La grille des films d’horreur, des pé-plums les plus fameux, et, enfin, saine franchise, des plus hard des films pornos. Rien de petit-bourgeois ! ! ! Pas de soft, pas de pseudo débats, pas d’opéra. Bien sûr, ça reste de la télé et il y a sept coupures publicitaires pendant Nulle part ailleurs, l’émission phare de Canal+, diffusée en clair dès 19 h et dans laquelle Karl Zéro et les Guignols ont réussi à trouver un ton qui est à aujourd’hui ce que Hara-Kiri Hebdo était aux années soixante. Qui d’autre aurait pu abriter les clips minimalistes des Deschiens? Combien de temps l’éclat dont André Rousselet a su entourer sa démission protégera-t-il encore cette indépendance ?

L’éternité hebdomadaire, n°7, 25 février 1994.

Antoine Rives, juge du terrorisme

Galabru en Ministre de l’Intérieur (Putain de fuite ! Bordel de merde !), Kalfon, excellent à son habitude, en agent de la D.S.T., X en salaud lumineux, en Vergés… Impossible de parler de terrorisme sans parler de démocratie. Dans le dernier épisode diffusé, l’Affaire Sauer-Krabbe, il s’agissait de retracer les événements ayant suivi l’arrestation, par hasard et par de simples flics, de M. Kopp et B. Bregnet, protégés de Carlos. Ces événements amenèrent l’explosion d’une bombe, le 29 mars 1982, dans le train Le Capitole et l’attentat, le 22 avril 1982, de la rue Marbœuf, à deux pas des Champs-Élysées. Les terroristes à la lois déstabilisent la démocratie, en particulier en ridiculisant les pouvoirs publics (rodomontades, sanctuarisation, égoïsme national) et la renforcent en unissant tout les citoyens contre eux. Et l’expression de ce refus est l’anachronique justice, le garant suprême de l’État de droit. Elle est censée être patiente, laborieuse, insensible aux pressions. Eh bien, c’est raté… Tout d’abord parce que les juges sont dépendants, en aval, des services de police et de renseignements et, ensuite, sont brimés par les politiques et les diplomates. C’est souvent par la presse que les juges reçoivent leurs premières informations ! La dizaine de juges qui s’occupent de terrorisme sont petit à petit devenus des hommes de terrain, seule solution pour que l’information arrive jusqu’à eux.

Pour les services de renseignements, un dossier parvenu aux mains de la justice est un dossier perdu, des informateurs brûlés, une infiltration foutue, le dévoilement de méthodes et de pratiques qui perdent toute efficacité si elles sont révélées publiquement. Dans le cas qui nous occupe, à cause d’une fuite dans la presse, Carlos fera sauter deux bombes et Kopp et Bregnet prendront, compte tenu des faits qui leur étaient reprochés, de lourdes peines. Aucun gouvernement démocratique ne veut réellement que son action antiterroriste n’aboutisse devant un tribunal. Un dossier qui devient judiciaire est un échec politique. Mais alors qui nous représente : la justice ou les politiques ? Sans doute l’existence de contre-pouvoirs, presse incluse, non ? Sans elle, dans ce cas précis, nos deux «combattants» auraient été relâchés et les attentats n’auraient pas été commis. On bavarde, on bavarde mais on ne sait toujours pas ce que j’en pense. Eh bien, je crois que le terrorisme renforce, au sein des démocraties, le consensus. Antoine Rives est donc archi civique, c’est la messe laïque et républicaine. Si vous avez manqué le début : dans un parking parisien… Mais surpris par deux vigiles… court-circuite la traque organisée par la D.S.T… Le commissaire Bellec, qui travaille en étroite collaboration avec le juge Rives, chef de la cellule antiterroriste…

L’éternité hebdomadaire, n°8, 4 mars 1994.

Les coulisses du destin.

L’émission est nouvelle. L’invité par contre… Voici un échantillon de ses propos captés au vol à ce Bernard Tapie si obscènement content de lui :

Je ne suis pas de ceux que les voyous émerveillent. Je pense qu’il faut combattre toutes les formes de délinquance. Les attaques, dès que vous avez le sentiment qu’elles sont injustifiées, elles vous donnent une force incroyable. L’un de mes fils a été touché dans sa santé. C’est ça qui m’a fait le plus mal. Ceux qui m’ont laissé tomber n’étaient pas mes vrais amis. Si j’ai fait une connerie, je suis capable de dire à mes amis : «j’ai fait une connerie». ■ Je n’ai pas d’analyste mais je suis tout-à-fait pour ça. J’ai beaucoup pratiqué l’auto-analyse style Groddeck et Janov. J’ai été une seule fois très-très mal. C’était quand j’étais ministre. J’avais bossé comme un fou, etc. Et pour une affaire scandaleuse, il y a eu une pression médiatique démente pour que je m’en aille. J’avais l’impression d’être un animal avec une balle quelque part. ■ Je n’avais jamais ressenti la haine comme ce jour-là. La fille a dégueulé, vomi. Là, à l’Assemblée nationale, j’ai été vraiment sur le cul. Je tiens beaucoup à l’amitié de Guy Bedos. Et il n’aura jamais l’occasion d’avoir honte d’avoir dit que j’étais un type bien. ■ Ah, putain, dis donc, ça fait un effet, je te raconte pas. Quand j’étais gosse, on ne m’a pas nourri à la mamelle de la lutte des classes. ■ C’est à l’armée que je me suis révélé être l’un des meilleurs, avec vingt-cinq troufions sous mes ordres, au commandement. ■ La seule victoire qui compte, c’est la victoire sur soi-même. ■ Je dis plus de bien de moi que les autres en disent. La télévision, c’est l’exercice le plus dangereux parce que c’est celui qui vous met le plus à poil. ■ J’ai un peu moins de succès qu’avant, donc ça fait un peu pardonner les succès précédents. II ne faut pas reprocher aux riches d’être riches s’ils le sont dans le cadre d’une entreprise qui marche. ■ Être un escroc, on s’en fiche. Ce qu’il faut, c’est faire avancer le bizness. Je ne traîte pas tous les journalistes d’indicateurs de police. ■ Les socialistes ne reviendront jamais au pouvoir ou alors ils décevront à nouveau leurs électeurs. ■ On va parier. Celui qui a tort, il va payer une grosse amende. ■ Vous savez la politique, c’est comme le journalisme, il y a des étapes. Je connaissais la gloire avant de faire de la politique. Les autres, non. On a traîné dans la merde un club, des hommes, du monde, moi ! S’il y a un retour de manivelle, croyez-moi, ça va faire mal ! Je pourrais aussi dire qu’avant le début de l’émission, vous vous en êtes mis dans le nez. Je ne pourrais pas le prouver. Et alors ? ■ Je ne viens pas d’un système. Pourquoi je m’entends si bien avec les gens ? Parce que je pars de mes expériences…

L’éternité hebdomadaire, n°10, 18 mars 1994.

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Strip-tease.

J’ai le rouge au front

Et plein d’idées folles dans la tête.

Manzoni est mon ami.

A Beaubourg, je suis dame pipi.

YVAN NlLKORIAN, LES NON-DlTS.

Si j’étais une émission de télé, je voudrais être Strip-tease, le magazine qui vous déshabille, petite émission menstruelle drôle et triste. Presque comme la vie et quasi comme de l’art…

Un coup chez les Duquenoy (Point de vue – Images du monde), un coup chez les Groseilles (la vaisselle, les points Total, une virée de motards à Deauville). Eh oui, un pur produit télé peut être subtil, pudique et insensible. Un couple de Belges barricadés chez eux. Sordide ! Des puceaux chrétiens qui blablatent sur le flirt… Keep on blues ! Un zonard à cran, coiffé d’un chapeau de bouffon, frimeur et aussi exaspérant qu’en vrai… Couple mixte. La maman n’est pas contente. On met la jarretelle aux enchères… Black power! Toute une équipe de médecins légistes des deux sexes en train de causer des cadavres du jour — une seule douille, un tir, une sortie thoracique — en mastiquant un sandwich. Un taré qui, le 23/5/1948, a vaincu sur un ring Marcel Cerdan. Je n’avais pas de technique, moi. Je tapai dessus et puis c’est tout. Sénile et bilingue… Smic ta mère, tête de mort !

Et à part ça, quoi de neuf? J’ai lu sept James Ellroy, un par nuit, je fume toujours mais je biberonne moins vu que la dernière fois que je m’en suis mis une, c’est en rampant que je suis rentré en fin de matinée. J’écoute les Cramps en boucle et ne perd pas espoir de devenir l’espace d’un instant l’un de ses crétins féconds que tout enchanterait. Je ne lis plus de quotidien, je ne vais plus au bistrot et je n’ai pas encore besoin de double foyer. Ça croustille… Mon cinéma à Wam, c’est : Tiens bon ! Bien sûr que l’année prochaine, tu seras capable de res¬ter derrière ta table plus d’une heure par jour…

Mais revenons à notre frichti : Strip-tease, c’est quoi ? D’abord un format, des sujets d’un quart d’heure, l’alexandrin Alexandra. Et un genre, le photomaton qui bouge, qui ramène ces gestes clefs, qui ne veut pas raconter et qui ne prétend pas ex¬pliquer. En peinture cela s’appelle une scène de genre. Ce n’est ni une fable — pas de morale à la fin — ni une pub — on n’essaie pas de nous vendre l’objet. C’est de la putain de télé comme elle est quand elle est elle-même et non pas un trognon de cinéma ou la bassesse d’animateurs à plat ventre devant un public à fessier surdimensionné. Ceci dit, le genre n’est pas une fin en soi mais ce n’est qu’en passant par là que pourront naître de nouveaux contes et de nouvelles épopées qui soient autre chose que l’éternelle resucée des mêmes vieilles rengaines sirupeuses. Courage !

L’éternité hebdomadaire, n°11, 25 mars 1994.

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Obscène.

«Celui qui de permet de commettre un assassinat n’accordera bientôt plus une très grande importance au vol, et du vol, passera à la boisson ; de là, il n hésitera pas à brider la trêve du sabbat, puis de conduira avec impolitesse pour finir à plus tard ce qu’il devrait faire le jour même. Une fois engagé dur cette voie, personne ne peut prévoir où il d’arrêtera. Combien d individus ont dégringolé cette pente fatale simplement parce que, sur le moment, ils ont commit un petit meurtre auquel ils n’ accordaient aucune importance.» Thomas de Quincey

Scabreux ! Que voit-on sur nos écrans ? Des flics, des flics et encore des flics… Au moins une douzaine de séries françaises relatant les aventures du commissaire Chose et du commissaire Machin sont actuellement diffusées. Il y a le néandertalien Moulin, le somnifèrant Massard, l’ignoble Navarro, l’infantile Goupil, Cordier le taré, etc. Quel calvaire ! Si on ajoute à tout ça tous les flics boches, espingouins, rosbifs, ritals et ricains, y’a vraiment de quoi se payer une bonne parano. Jamais de rebelle… Toujours la loi et l’ordre. Plus d’Arsène Lupin, pas de Fantomas, rien que le minuscule Nestor Burma, anar et saxophoniste amateur, pour lutter contre l’uniformisation totale et définitive de la douce France.

Graveleux ! Les rapports hiérarchiques dans ses séries sont tous d’un poujadisme achevé. Les subordonnés de ses commissaires sont tous montrés, à la seule exception des jeunettes baisables, comme des crétins qui se couvrent de ridicule dès qu’ils prennent une initiative. Attention, on est dans les classes moyennes ! Les supérieurs de nos zélés justiciers ont du Q.I. à revendre mais sont arrivistes, planqués, lâches… Léo Malet détestait Simenon et son sordide Maigret parce que ce dernier fut le premier à magnifier la police. Eh bien, c’est la crapule belge qui a gagné sur toute la ligne…

Dégueulasse ! Toute cette pourriture répressive a des mômes. Ça gagatise et ça n’hésite pas à se livrer à la délation dès que ça peut. Quels moeurs ! Il y a d’ailleurs un trait dont la signification m’échappe : la plupart d’entre eux, le juge Rives (cf L’éternité n°’8) inclus, sont pères célibataires. Et sur ce chapitre, on attend toujours la femme flic gradée et non potiche…

Ordurier ! Pas un hors-la-loi pour sauver l’autre. Tous sont montrés comme des brutes épaisses, des débiles extraterrestres, des sadiques défoncés. Qui est en dehors de la loi ne peut dont être qu’un mutant à éliminer coûte que coûte. Ces caricatures sont sûrement la somme de renoncements à payer pour pouvoir marner dans la grande aplatisseuse. C’est cher ! A ce prix-là, pas de fiction possible… (J’imagine que vous vous souvenez tous de l’aphorisme d’Hitchcock). Et l’étalage de bons sentiments, les handicapés, les vieux, les en-fants, les aveugles… Quel tas de dégueulis !

L’éternité hebdomadaire, n°12, 1er avril 1994.

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Fumisterie

La chair est triste, hélas ! et j’ai vu tous les Colombo.
Fuir ! Là-bas fuir ! Je send que des présentateurs dont ivres D’être parmi les cathodes inconnues et les applaudissements.
Rien, ni les nouvelles séries reflétées par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans le clip se trempe
O nuit l ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme suçant don amant.

Mystère est l’émission favorite des 13—14 ans. Rien d’inventif. Tout est repris dans le vieux fond commun de la S.F. et dans l’éternelle crétinerie du New-Age californien. TF1 vulgarise de la débilité intégrale et encourage au relâchement absolu des sphincters. Évidemment, c’est tentant ! Ça fait rire et rêver. Et comme, de plus, les acteurs qui reconstituent les scènes vécues sont franchement mauvais, cela n’a rien d’intimidant. Un docteur poète et terrassé par le chagrin congèle son épouse fraîchement décédée. Un sophrologue enquête dans un château hanté. Un homme, dont le grand-père a abusé lorsqu’il avait sept ans, se découvre le don de faire pleuvoir dans les pièces où il est. Un suicidé revient saluer sa mère et ses sœurs. «Georges, si c’est toi, fais clignoter trois fois tes phares». Des déprimés s’autocombustionnent. Tout cela est truffé d’effets néo-gothiques : la lourde porte de cet étrange cercueil, l’atmosphère lourde et pénétrante du château, des bruits de pas lourds résonnent dans la nuit, les croix posées sur sa peau le brûlent, une épaisse fumée à la lourde odeur insoutenable… Même notre vieil ami Satan est convoqué à ce sabbat audimateux ! Et l’aspect Jules Verne n’est pas non plus négligé. Une ribambelle de pseudo-scientifiques commente doctement ces mondes parallèles. Des psychanalystes, bien sûr, et, comme s’il en neigeait, des cryobiologistes, des hypnotiseurs, des agents secrets retraités, des curés, des médiums, des sourciers, des biogéologues, etc. A. Baloud, le présentateur, faux-cul de service, ponctue l’émission de prudentes remarques du troisième type, — «Attention aux incursions non-préparées dans ce domaine» — et de truismes : «En définitive, dans des affaires aussi complexes, il est difficile d’affirmer quelque chose…»

L’éternité hebdomadaire, n°14, 22 avril 1994.

Ecrire vite, c'est bien ! Et c'est le meilleur moyen connu pour arrêter de se regarder écrire.