Jean-Marie Straub, La Résistance du cinéma

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Bande-paroles du film "Jean-Marie Straub, La Résistance du cinéma" réalisé par Armando Ceste, 1991

Traduction en français par Julia Borsatto

L’argent est le veau d’or.
L’argent est la seule chose qui compte
dans cette Europe qui s’étendra jusqu’à l’Oural
qui sera seulement au service du profit
et de la supposée économie de marché
autrement dit
de la concurrence
productrice de barbarie.
Nous aurons de la barbarie jusqu’à Moscou, jusqu’à l’Oural
et au-delà.
Avec le profit nous apportons la barbarie.
Avec notre manière de consommer nous rendons le Tiers-monde
chaque jour plus pauvre.
Nous détruisons tout, y compris nous-mêmes.
Nous détruisons tout.
Nous avons gagné la guerre contre ce que Goebbels nommait
le bolchevisme.
Cette guerre
qui a été déclarée par les pays occidentaux en 1917
tout de suite
avant qu’ils n’utilisent Staline
pour résister au nazisme quelque temps, ailleurs.
Mais dès que cela s’est terminé, la guerre a recommencé.
Par exemple, le premier type de maccarthysme
a été développé par Winston Churchill dans la zone d’occupation anglaise.
Il a préféré remettre en fonction de vieux nazis
plutôt que des Allemands sortant de camps de concentration.
Il n’avait pas confiance en eux. Même s’ils n’étaient pas communistes.
Il préférait les anciens nazis. Je parle de Winston Churchill
avant même McCarthy, avant 1948.
Désormais on a gagné la guerre.
Et l’Europe que nous aurons est celle de l’économie de marché.
Que l’on nomme libéralisme.
Qui en réalité produit et apporte l’inverse de la liberté.
Même en termes d’expression.
Bientôt, au cas où nous ne le sachions pas encore
nous découvrirons qu’il y a moins de liberté d’expression
dans nos pays soi-disant
comment dit-on déjà
démocratiques
qu’il n’y en avait à l’époque du stalinisme.
Là-bas aussi on pouvait produire quelque chose
écrire un roman, ou faire un film. Il restait dans une armoire.
Ici c’est pareil. Sauf que c’est même pire.
Parce qu’à l’époque on savait qu’on luttait contre une idéologie
qui n’était pas polycéphale.
L’argent est partout.
C’est mille fois pire qu’une lutte contre une idéologie.
Fortini l’a dit à sa manière.
Il l’a écrit, réécrit, et imprimé très précisément.
Il dit : « J’ai grandi, enfant, dans le fascisme autoritaire.
Devenu vieux, me voilà dans le fascisme démocratique. »
Ce qui est simple est difficile à faire.
En ce qui concerne l’utopie communiste
ce n’est pas mon invention, je citais Hölderlin.
Ce que Hölderlin développe dans le dernier tiers d’Empédocle
dans le texte qui débute par
« Vous avez depuis longtemps soif d’inhabituel
Et de même que d’un corps malade l’esprit d’Agrigente glisse hors de la vieille ornière
Mettez-le en jeu ! Ce dont vous avez hérité
ce que vous avez gagné
ce que la bouche de vos pères vous a raconté, enseigné
lois et coutumes, noms des aînés
oubliez-les audacieusement et levez, tels des nouveaux-nés
les yeux sur la divine Nature. »
Renoncez à tout
et à cela encore, et à cela encore
et puis encore au passé, et puis encore…
Cette utopie communiste est exactement ce que Brecht demandait
ce qui est simple est difficile à faire.
C’est l’unique chose qui peut encore sauver la planète
et donc le futur des hommes.
Car la planète, comme l’a dit Hölderlin
est le berceau de l’homme.
Le jour où nous aurons détruit le berceau, que restera-t-il ?
« Quand l’esprit s’ouvrira à la lumière du ciel
un doux souffle de vie abreuvera le sein
comme pour la première fois.
Et les forêts emplies de fruits d’or frémiront
tout comme les sources dans les roches quand la vie du monde vous saisira
et son esprit de paix, comme une berceuse sacrée
tranquillisera votre âme.
Alors comme du délice de la beauté d’une aube
le vert de la terre brillera à nouveau pour vous. »
Les hommes ont déchaîné quelque chose
qu’ils ne maîtrisent plus
qui, comme disent les Allemands
continue à travailler
telle une lame
que personne ne parvient plus à arrêter
que personne ne tente plus même
d’arrêter
parce que cela signifierait renoncer au mensonge
au profit
à l’exploitation
à la consommation
à la croissance
à la soi-disant croissance infinie.
Cela n’existe pas, une croissance infinie.
On ne peut exploiter la planète à l’infini.
Je crois que nous sommes arrivés au moment où il faudrait
abolir l’argent.
Parce que comme je le disais hier soir
s’il y a des entreprises qui pour avoir jeté quelque part
des déchets industriels extrêmement toxiques
paient, lorsqu’ils se font prendre, une contravention
et lorsque par ailleurs ils font un profit
je ne sais combien plus élevé…
Que fait-on ? Nous continuons ainsi ?
A jeter notre merde partout ?
A polluer la mer, l’air, et cætera ?
La terre ?
On fait la même chose pour faire pousser les fruits, et cætera.
Ce à quoi j’ai fait appel
en reprenant cette phrase de Hölderlin
à savoir que l’utopie communiste serait le seul moyen, la seule voie d’issue pour…
Mais qui la veut, l’utopie communiste ?
Elle a été tentée
et puis ils n’ont pas voulu.
Ils ont préféré se castrer plutôt que s’amplifier.
L’utopie communiste n’est pas une chose dans laquelle l’homme s’étouffe lui-même
Non, c’est une chose à laquelle il faut ajouter encore.
L’utopie communiste n’est pas complète, n’est pas accomplie
il manque encore.
Lisez cet extrait du texte de Hölderlin que j’ai commencé à citer.
Voyez comme cela s’élargit, se développe.
Comme à cela il faut encore ajouter de l’autre
et ne pas oublier cela, et cela encore
pour parvenir enfin à quelque chose qui pourrait
être une digue de résistance.
Pour arriver
à un moyen pour les hommes
de vivre ensemble
de n’être plus une menace les uns pour les autres
une menace pour ce qu’aujourd’hui on nomme l’environnement.
Le scandale est qu’elle était programmée.

J’ai parlé avec Moravia en 1981.
Nous étions dans une voiture.
Il m’a regardé et m’a dit « Straub, la prochaine guerre sera dans le Golfe. »
J’ai dit : « Mais comment ? » Il m’a répondu : « Si
j’ai interviewé divers généraux de l’Otan, allemands et américains
et ils sont en train de préparer, de programmer une guerre du Golfe. »
Saddam Hussein a seulement été un prétexte.
Le pauvre idiot est tombé dans un piège.
Même lorsqu’il a occupé le Koweït
il l’a fait avec la bénédiction américaine.
Si la CIA avait poussé Saddam Hussein à faire ce qu’il a fait
pour ensuite pouvoir faire la guerre qu’ils ont fait
cela n’aurait pas été différent.
Et l’on pourrait un jour découvrir qu’il en a été exactement ainsi.
Au lieu de parler du nouvel Hitler…
Le nouvel Hitler était à Washington.
Dans les journaux allemands…
nous étions à Berlin, préparant ce texte sur Antigone
ce texte de Brecht inspiré de Hölderlin
et la réponse que nous pouvions donner à cette situation était celle-là
parce que le Créon de Brecht
est un portrait de George Bush.
Mais pendant ce temps
l’on voyait des artistes célèbres
issus du théâtre, des réalisateurs
qui disaient être en faveur de cette guerre
parce que si l’on n’intervenait pas sur le champ…
« Moi, sur mon lit parisien, »
il travaillait à Berlin
mais il était français ou je ne sais plus quoi
il s’appelait Luc Bondy pour citer son nom
« j’allais recevoir un missile jusque dans mon lit à Paris
dans six jours ou six mois ou six ans. »
Qu’est-ce que cela signifie ?
Que pour éviter qu’un petit crétin tel que Luc Bondy
metteur en scène célèbre
ou d’autres qui ont réagi ainsi
pour pallier le risque qu’un jour il puisse recevoir
un missile dans son lit
il fallait aller tuer 100.000 personnes au pays de Saddam Hussein ?
Qu’est-ce que cela veut dire ?
On n’a jamais vu cela durant toute l’histoire de l’humanité.
Et l’on appelle cela la nouvelle direction du monde
sous George Bush. Avec combien de nations ?
32.
Nous étions tous des assassins, des complices.
Nous tous. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Et puis l’on disait qu’il fallait agir ainsi
parce que lui était non seulement un Hitler
ce qui est une aberration
mais en plus il était fou.
Même la pire, la plus fasciste des polices du monde
en Italie comme en Amérique latine
quand un fou s’enferme au quatrième étage d’un immeuble
et dit : « Si vous intervenez, je fais tout sauter »
comme lui qui annonçait
qu’il aurait mis le feu aux puits de pétrole…
Ils le savaient, ils ont pris aussi ce risque.
La pire des polices dans ce genre de situation
se serait approchée du monstre fou avec prudence
et aurait tenté de ne pas le pousser à donner suite aux menaces
que lui-même proférait.
Au lieu de cela, on a agi de manière cynique.
Où en est-on ?
L’information n’existait plus
elle était entre les mains de l’armée américaine.
Elle n’existait que sous forme de propagande
et de jeux de science-fiction à la télévision
je ne l’ai pas vu mais on me l’a raconté.
Le reste ne passait pas
il n’y avait plus la moindre information
c’était pire que le système de propagande du Dr Goebbels
le ministre de la propagande du nazisme et de M. Hitler.
Nous sommes au-delà désormais.
Et là-bas chaque jour sans interruption les B52 modifiés
jetaient depuis trois lieux
l’un à Londres, l’autre en Espagne, le dernier en Arabie saoudite
des bombes. Ce n’est pas possible !
Sans la mémoire du passé l’on ne peut inventer l’utopie du futur.
L’utopie du passé fait aussi partie de l’utopie communiste.
Si le passé est refoulé et piétiné
on ne peut réaliser le rêve communiste
cela n’est pas possible.
Si les Vietnamiens ont pu résister
c’est parce qu’ils avaient une mémoire incroyable
et ils savaient que ce qui se passait à ce moment-là
s’était déjà produit à tel autre moment
de manière différente, mais semblable.
Beaucoup s’occupent du présent
parce que l’on ne devrait pas s’occuper du passé.
Lorsque l’on a terminé notre premier véritable long métrage
il n’y avait eu que deux films auparavant
l’un de 17min30 et l’autre de moins d’une heure
Le premier, Machorka Muff, sur le réarmement allemand
et la nouvelle soi-disant communauté européenne de défense.
Après le maccarthysme et l’interdiction du parti communiste allemand
ils ont réarmé l’Allemagne.
Adenauer disait
« Le premier Allemand qui serait surpris avec un fusil à la main
sa main devrait pourrir. »
Le même Adenauer qui ensuite a été l’artisan
sous la direction des Etats-Unis, tel leur chien ou leur esclave
de la nouvelle armée allemande.
Après ce film de 17min30 nous avons fait un film d’une heure
qui raconte l’histoire d’une famille de Cologne
du grand-père au petit-fils
puis nous avons tourné Chronique d’Anna Magdalena Bach
qui en réalité était notre premier projet
mais que nous n’avons pu réaliser que dix ans plus tard
parce que personne ne voulait le produire.
Ce film, je l’avais fait pour les paysans de la forêt bavaroise.
Puis nous avons tourné un autre court métrage
avant de quitter l’Allemagne.
Le premier film que nous avons tourné en Italie
s’appelait Othon
tourné en français par hasard.
J’ai dit de ce film qu’il était destiné
aux ouvriers de l’usine Renault à Paris.
Evidemment ce sont des provocations.
Nous savons désormais que les paysans ne vont pas au cinéma
les ouvriers non plus.
En faisant des films désormais on ne peut qu’espérer
qu’ils surprennent certaines personnes
lorsqu’ils sont diffusés à la télévision
comme c’est le cas pour les films allemands
au bout d’un an ou deux.
Ils passent d’abord à 23h, puis un peu avant
puis la troisième fois encore, au bout de trois ans.
Ils sont vus par des personnes qui ne savent ni qui est Brecht
ni qui sont Pavese, Hölderlin, Kafka
qui sont Schönberg, Straub, et cætera
et qui sont surpris par des produits un peu différents.
C’est l’unique raison, l’unique justification
pour laquelle nous continuons encore à travailler.
Pas pour le public des cinémas d’art et d’essai
encore moins pour le Cinema Massimo de Turin
où l’on trouve des amis, qui n’ont pas besoin de nos films.
Empédocle est à notre avis un film sur le futur des hommes.
Je veux dire, ni un film sur le présent, ni un film sur le passé.
En partant d’un événement datant de 200 ans
de la prise de conscience d’un type
qui avait un peu plus de nez que les autres
un peu plus de conscience politique
et qui en tant que poète réagissait ainsi.
En reprenant cette réflexion 200 ans après
au moment où tout ce que lui pressentait
est hélas arrivé
l’on propose quelque chose qui concerne davantage que le présent
parce qu’il concerne le futur des hommes.
Je ne peux te dire plus.

Dans chaque film le cinéaste devrait faire sentir que l’homme
est une chose magnifique et qu’au même moment
il est la malédiction de la planète.
Et qu’à force de traiter la planète comme il le fait
il n’en restera plus rien.
Il y a un personnage
qui ne peut être soupçonné de je ne sais quoi
qui s’appelle Chaplin
qui tournait 100 fois le même plan pour parvenir à quelque chose de précis.
Il est clair que lorsqu’il parvenait
à quelque chose qui lui semblait suffisamment précis
il jetait le reste, et il avait raison.
Il y a une manière de jeter qui n’est pas seulement du gaspillage
celui du profit, du capitalisme
il y a une manière de jeter qui doit avoir le courage de jeter.
La Nature jette encore davantage.
Et l’artiste est beaucoup trop occupé par soi.
Georges Rouault, le peintre français
est parvenu à faire détruire par le premier
propriétaire de galerie français qui lui avait acheté des toiles
plus de 200 tableaux dont il n’était pas satisfait
il faut un beau courage pour cela.
Je dis cela parce que pour La mort d’Empédocle
nous avons tourné quatre versions
de même que pour Noir péché.
Je dis que pour ce qui est de ces deux films
pour la première fois
étant donné que l’on avait travaillé pour le premier film
pendant un an et demi
pas chaque jour mais souvent pendant dix jours d’affilée
puis le mois suivant et cætera…
Par exemple les acteurs, notamment celui qui jouait Empédocle
avait vécu pendant un an et demi avec ce texte
en parallèle de son travail – il était enseignant à l’époque.
Nous avons découvert après le tournage
qu’il y avait la possibilité petit à petit
en choisissant parmi les prises celles qui nous semblaient les meilleures
qu’il y en avait encore une autre, assez bonne aussi
en tout cas qui avait des avantages sur la soi-disant meilleure
et puis une troisième, puis une quatrième
et donc avant de jeter ce qui par la suite allait rester
nous avons fait quatre montages successifs
de ce film de deux heures et dix minutes.
Il en est de même pour le film de 40 min
mais cela s’arrête là. Il s’agit d’un cas particulier.
Le respect du travail des autres ne doit pas avoir pour conséquence…
Bon…
« Cette image témoigne de ce qu’à travers tout ce qui est
il y a un Dieu.
Immuable, tel un principe
est la matière, l’or que vous avez offert.
Etonnamment changeant, comme tout le reste.
Seconde est la forme que je lui ai donnée.
Vénérez vous-même à travers ce symbole ! »
Nous étouffons dans la médiocrité.
Ils nous vendent un monde
où chaque jour il faut renoncer à un sentiment nouveau
et l’on nous dit que c’est le meilleur monde possible.
Faire des films sur le passé c’est rappeler qu’autrefois
l’on pouvait par exemple se baigner dans les fleuves.
Marx et Engels à la fin de leur vie ont cherché les formes d’exploitation
d’avant les Égyptiens, chez les Assyriens
ils cherchaient les traces des différentes formes ayant existé
ou à l’inverse les moments dans l’histoire
où l’exploitation n’a pas existé.
Au fil du temps, ils creusaient toujours plus à l’intérieur du passé.
Dans le monde dans lequel on vit, en ce qui concerne la médiocrité
si en faisant un film tu ne parviens pas
à faire quelque chose qui donne le goût de vivre
le goût de l’air, du vent, de la planète, de la vie
et à faire sentir qu’au lieu de nous rendre plus vivants
la société du progrès, de la consommation
de l’économie de marché et de la libre concurrence
rétrécit notre vie chaque jour un peu plus
sous le prétexte
de nous fournir des biens de consommation…
La merde que l’on achète devient de plus en plus de la merde.
Quelqu’un qui fait des films doit faire quelque chose de différent
de la merde que tu es obligé d’acheter dans les supermarchés.
Bientôt on nous vendra du lait
que les enfants ne pourront même plus boire.
Nous en sommes à ce point.
Autrefois un paysan qui achetait une armoire
il la conservait pour quatre générations.
Aujourd’hui on te vend des armoires qui s’écroulent au bout de dix ans.
Tout comme les ponts, les maisons, les chaussures.
La première paire de chaussures que j’ai achetées m’a duré dix ans
la deuxième, cinq ans
désormais elles tiennent à peine un an, puis elles se trouent, ou se décollent
se déchirent, prennent l’eau, et cætera.
Faire sentir que
pour avoir l’illusion d’avoir une proie
nous n’avons plus que l’ombre.
De notre vie, de comme l’on pourrait vivre.
Quelqu’un a dit, il s’appelait Jahser
« Je fabrique un objet
il devrait tenir au moins le temps
qu’il faut à un arbre pour repousser. »
Il disait : « c’est cela, le contrat avec la Nature. »
Aujourd’hui on fonctionne à l’inverse.
On fabrique des déchets.
Bientôt nous étoufferons sous les déchets
nous ne saurons plus où les mettre
étant donné qu’on ne peut pas les brûler
que si on brûle un pneu
ou un sac en plastique
ou des bouteilles en plastique
on envoie dans les airs
des dioxydes qui ne partiront plus.
Où allons-nous finir ?
Autrefois le paysan qui brûlait son armoire
ne polluait pas.
Il brûlait du bois.
Et entre-temps trois arbres avaient eu le temps de pousser.
Donner le sentiment
que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles.
Voilà ce que nous cherchons dans nos films.
Buñuel disait déjà la même chose.
Que tous ceux qui nous font croire que nous vivons mieux qu’avant
sont des menteurs
que c’est cela le mensonge.
Dire que cela ira de mieux en mieux est le plus grand des mensonges.
Ce sera toujours pire
jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans un désert.
Parce que la politique de l’économie de marché
et des imbéciles qui sont au service de l’économie de marché
qui nous gouvernent
qui ne sont que des pantins
au service des multinationales et de l’économie de marché…
L’économie de marché vit de cela.
D’un côté ils nous programment pour deux ou trois générations
il y a encore 50 ans un père ou une mère pouvaient espérer
que le futur de leurs enfants allait être différent.
Cela n’est plus possible
nous sommes programmés avec les centrales nucléaires
et le reste
pour deux ou trois générations.
D’un autre côté ils vendent une forme de vie
qui ne pense plus qu’au moment de la consommation
qui ne pense plus que nous serons encore là dans un an.
Ils s’en foutent.
Agnelli disait déjà il y a 20 ans dans les salons de Rome
« Je m’en fous, je sais bien que dans 10 ans
j’aurai fait faillite avec la Fiat. »
Il a tenu un peu plus
parce que le capitalisme a la peau dure.
Mais ils raisonnent ainsi.
Leur morale, c’est seulement le « time is money »
alors que l’idée initiale, concernant l’homme
était que quand Dieu créa le temps
il en fit suffisamment, au contraire.
C’est un proverbe irlandais.
Aujourd’hui on vit dans le stress.
Et on dit que l’on vit mieux, ils l’appellent le stress.
On en crève tous, les hommes d’affaire aussi d’ailleurs.
Ils crèvent du coeur parce qu’ils font partie de la jet set
et qu’ils n’ont plus le temps.
La mentalité est : après moi, le déluge.
Après moi, autrement dit, avant ma mort.
On ne pense plus aux enfants et aux petits-enfants.
Ils se foutent de savoir
que le monde ne sera plus vivable après eux.
Au contraire, ils te disent
Je me fous de ce qui se passera dans dix ans
tant que je peux continuer à faire du profit pendant encore 10 ans.
Si ensuite je dois fermer et licencier 6 millions d’ouvriers
je m’en fous
parce que pour l’instant je fonctionne encore.
Et l’on nomme cela de la programmation.
C’est de la folie collective, c’est tout.
Du cynisme à l’échelle planétaire.
« Je ne devais le prononcer, Nature sacrée
virginale, qui fuit le sentiment grossier.
Je t’ai méprisée et je n’ai donné qu’à moi seul
une place de seigneur, barbare orgueilleux.
Je vous maintenais dans votre ingénuité
vous, puissances pures et éternellement jeunes. »
En ce qui concerne la méthode, le lieu
il faut un tableau noir pour faire des dessins
savoir décider du lieu où mettre la caméra
découvrir la distance qui séparera un personnage et l’autre
comme celui qui accuse
doit établir un rapport de force ou de faiblesse avec l’accusé
celui qui sera condamné, et vice versa.
Ceci est de l’ordre du travail que chaque cinéaste devrait faire.
Savoir à quelle distance seront les choses
quelle distance séparera chaque personnage qu’il filme
et quels types de rapports
rapports de force
rapports de classes
les rapports existant entre les sentiments
à ce moment précis de l’histoire.
A la fin il s’agit d’un ou deux centimètres, ou d’un millimètre.
Savoir quel volume d’air il y a au-dessus de la tête d’un personnage
savoir s’il est préférable de le filmer de haut
ou à hauteur d’homme
ou en plongée ou ne pas voir sa tête
voir ou ne pas voir ses mains
voir beaucoup d’air au-dessus de sa tête
voir ou ne pas voir ses pieds
aller jusqu’aux genoux ou au-dessus des genoux
tout cela fait partie du travail de celui qui fait des films
ce devrait être le cas pour chaque cinéaste
qui a la conscience de sa responsabilité.
Aujourd’hui les messieurs qui font des films
veulent te montrer quelque chose avant de l’avoir vu.
Ce ne sont pas des cinéastes
ce sont des parachutistes.
Avec des chaussures qui piétinent tout ce sur quoi ils posent les pieds.
Ils ont la tête vide
le coeur vide.
Ils ne sont plus capables de la plus petite rébellion
du plus petit amour
du plus petit sentiment.
Ils ne savent plus ce qu’ils sont
ils n’ont plus de relation avec l’espace, le monde extérieur
ni avec eux-mêmes avec leurs propres émotions
ni avec la réalité.
Ce qu’ils montrent se balade sur l’écran
mais toi tu ne vois rien.
Cela n’existe pas, c’est vide.
Le premier travail tu dois le faire avec toi-même
tes expériences, ta conscience.
Tu n’as pas le droit, comme cela, de te mettre au service d’une machine
qui à son tour devient une machine fonctionnant pour elle-même
derrière laquelle il n’y a aucune conscience.
Désormais l’homme est au service des machines.
Le cinéaste aussi.
Ce n’est pas la caméra qui est au service de qui fait un film.
C’est le cinéaste qui s’incline devant sa machine à filmer qui devient une machine à chasser.
Il s’incline devant cette machine comme devant le veau d’or.
« Moïse, descends de la montagne !
disparais
image de l’incapacité à saisir l’illimité en une image ! »
Je veux dire, si on continue à faire quelques films
nous voulons au contraire donner la possibilité
s’il n’est pas trop tard
s’il n’était pas encore trop tard
peut-être n’est il pas encore trop tard
le goût de lutter pour défendre notre planète.
C’est le devoir de ce genre de travail
donner le plaisir de l’air, de l’eau, du vent
du soleil, de la lumière, de la terre, et cætera
et le goût de les défendre contre ceux qui les détruisent.

Jean-Marie Straub, Turin – Mai 1991