Je ne suis qu’une ville

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Réflexions de Apichatpong Weerasethakul, le 7 juillet 2013

L’allée qui mène à la maison est boueuse car il pleut depuis une semaine. Nous autres, chiens et humains, apportons beaucoup de boue dans la maison. Pendant plusieurs jours, j’ai donc posé une par une les briques de béton sur le sol, m’assurant qu’elles suivent la courbe du chemin. Comme je n’ai pas de camion, je fais constamment des allers-retours jusqu’au magasin de bricolage pour me fournir. Petit à petit, le chemin prend forme. Je commence à apprécier l’exercice et la pluie ne me dérange pas, même si j’ai encore beaucoup de travail.

Notre maison est en bois. Sous la pluie torrentielle, elle vire au brun foncé. Elle change constamment de couleur à la manière des animaux qui se camouflent, tout comme les habitations chez Tsai Ming Liang. Alors que j’installe une brique, je pense à un ami qui m’a dit pouvoir compter les gouttes de pluie. Il l’a fait un jour qu’il méditait, son esprit s’est emparé du temps. Le film MATRIX illustre bien son expérience. C’est vrai aussi pour les films de Tsai, ni Lee Kang Sheng ni Keanu Reeves ne méditent, ils arrêtent le temps.

La magie de Tsai se trouve hors champ. Je suis sûr que ce que l’on voit à l’écran est moins important que ce que l’on ne voit pas. Nos images mentales émergent et démultiplient l’histoire. Dans l’obscurité, avec le souffle de la respiration, le bruissement des feuilles, le tremblement ténu des édredons, l’image s’emplit de fantômes invisibles. On est englouti sous des flots de souvenirs.

Il y a longtemps, une terre a émergé des eaux. Comme une algue, elle a dérivé sur l’océan. La terre était heureuse, quelle que fut la direction où le vent la poussait. Une nuit d’orage, un groupe de naufragés s’y échoua. Rapidement, ils entreprirent de construire des cabanes et de planter des arbres. La terre s’alourdit et ralentit. Elle comprenait qu’elle devenait une île. Les colons avaient la ferme intention de la dompter, elle finit par s’immobiliser. Alors que toujours plus de nouvelles constructions la pénétrait, elle ne pouvait que pleurer sa jeunesse perdue. Les larmes de l’île s’infiltraient dans un système hydraulique élaboré. Étonnamment, certains nouveaux-nés furent infectés par les larmes. Quand ils furent en âge de marcher, ils quittèrent leurs maisons pour errer dans la nature. Ils murmurèrent à la terre : « Montre-nous comment bouger. » Même si elle entendait moins bien, la terre pouvait encore sentir ces enfants sur sa peau. « Mes enfants », dit-elle, « ne laissez personne vous immobiliser, il pourrait rouiller votre dos, vos bras, vos doigts. » L’île s’enfonça alors d’un centimètre et dit : « La nuit dernière, j’ai rêvé que je pouvais dériver sans but, j’étais heureuse. Mais à présent, j’ai des coordonnées géographiques : un Est fort, un Ouest, un Nord et un Sud. A travers la fureur implacable des saisons, j’ai fini par comprendre que je ne suis qu’une ville.

Apichatpong Weerasethakul
7 juillet 2013

Texte initialement paru dans le dossier de presse du film Les Chiens Errants de Tsai Ming Liang, 2O13.