Ha,Ha !, La solution imaginaire. Introduction

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Texte de Stephen Dwoskin, Londres, 1993

Ceci est une histoire de mémoire éclatée. D’une mémoire exhumée, reconstituée, et, finalement, mise en pièces. Rapiécée, avec des fragments du passé et du présent. L’histoire d’une mémoire qui a défailli, qui s’est évanouie, et qui est alors ré-assemblée avec des améliorations imaginaires suscitées par le présent. Il s’agit, également, d’une mémoire qui fut retournée et mélangée ; que le passage du temps déforma et que lafantaisie rebâtit. Les mémoires sont des rappels de vérités, détachées de la réalité de l’événement qui les provoqua, des vérités replacées dans une nouvelle réalité, sous la forme d’un événement différent. D’une certaine manière, elles assument l’allure qui peut être celle des rêves, et se trouvent synthétisées comme des mythes. Elles ne gardent que ce dont elles ont besoin, ou ce qu’elles veulent, ou ce qui leur arrive de trouver, et s’auto remodèlent selon une nouvelle qualité logique. Elles relèvent d’une logique qui écarte la chronologie et l’actualité habituelles, pour mieux postuler une autre où le temps de l’événement et ses conséquences seraient réciproques et équivalents.

Cette histoire est dédiée à la mémoire d’Alfred Jarry qui développa le concept de « solutions imaginaires » — ou système Pataphysique (mot qui, à l’origine, s’écrivait ‘pataphysique, avec l’apostrophe, afin d’éviter le détournement facile, en français, qui aurait donné « patte à physique »). Système qui devint, pour l’essentiel, l’un des ressorts principaux du Surréalisme. Jarry avait déclaré que la Pataphysique est la science de ce qui sur-détermine la métaphysique, que ce soit dans les limitations qui lui sont inhérentes ou dans celles qui lui sont extérieures, une science dont le champ déborde son sujet propre, la métaphysique, tout autant que celle-ci déborde la physique. En d’autres termes, un « épiphénomène » qui se sur-impose à un phénomène — et qui se traduit, élémentairement, comme l’ accidentel. De sorte que le processus que décrit la Pataphysique devient le processus à l’œuvre menant aux solutions imaginaires. Ce type de solutions caractérise symboliquement les objets, d’après leurs traits distinctifs et singuliers (linéaments), alors que l’usage courant les décrits d’après leur actualité (virtualité).

Peut-être pourra-t-on rendre ce concept, d’une certaine façon, en prélevant des aspects particuliers d’un événement, d’une chose ou d’une personne — dans ce cas, d’un souvenir — pour ensuite les amplifier, les rebâtir, ou les placer autrement. Dans la mesure où des aspects particuliers se trouvent transférés dans le nouvel objet, le sens qu’ils avaient originalement se trouve maintenu. En même temps, l’objet nouvellement réalisé prend de l’ampleur, et présente ainsi une crédibilité et une variété accrues, par rapport à l’original. Le processus questionne et remanie l’original en permettant de voir sur de nouvelles bases et à travers de nouvelles conjectures — des conjectures qui structurent une nouvelle actualité ne différant de celle, originale, que par la forme, qui en préserve, cependant, ce qui avait en elle d’essentiel.

En termes de mémoire, ce dont on se souvient, ce sont des détails et des séquences aléatoires d’une situation vécue. Ces « détails » sont revus, mis en place et articulés, d’une façon tout aussi aléatoire, et ancrés dans le présent par le biais d’éléments variés, subjectifs et de nature imaginaire. Les souvenirs ne sont que des fragments ou des « signes particuliers » extraits d’événements passés, coulés dans une autre forme et rendus cohérents par l’implication (l’induction) de l’imaginaire. Les souvenirs passent à travers des dimensions inconnues et cessent d’être quelque chose du passé. Bien davantage, ils en deviennent l’équivalent, redéfini, dans le présent. Les souvenirs se trouvent restructurés, à la manière d’un rêve, ou, plus concrètement, comme des collages. Des plaisirs dont on se souvient peuvent devenir douloureux, et des événements pénibles peuvent devenir plaisants ; quoi qu’il en soit, ils peuvent apparaître profondément troublants une fois que leur nouvel ordonnancement remplace celui qui fut jadis familier. De même, lorsque nous convoquons un souvenir, quel qu’il soit, nous y découvrons maints « trous » que nous remplaçons ou comblons avec du matériau imaginaire.

Dans ce qui suit, l’homme, aujourd’hui âgé de 75 ans, essaye de se remémorer des femmes — ses amours, passions, douleurs, et l’exotisme de son passé disjoint. Il essaye de se rappeler sa mère, sa sœur, et le défilé de désirs d’autrefois d’hommes et de femmes. Il vit dans un présent recouvert de poussière, dans des chambrées désordonnées que meublent de vieux livres, des papiers, missives, photographies et d’innombrables lots de choses de son passé. Il cherche, au milieu de ce fatras, une lettre sur son premier amour et sa première rencontre sexuelle.

Faute de la trouver, il découvre d’autres pièces qui vont déclencher des pensées de femmes qui l’ont accompagné dans sa course à travers la vie. Maintenant qu’il est seul, le souvenir des plaisirs passés devient confus et subit des distorsions. Son imagination s’enflamme au gré de ses sordides trouvailles, au fur et à mesure qu’il essaye de reconstruire les femmes et les événements de son passé. Il entend le son de sa propre voix alors qu’il s’imagine parlant à quelqu’un d’autre. En un court laps de temps, il opère un « collage » entre les événements du passé et les découvertes du présent. Des moments fugaces qu’il a passé avec des femmes se dégage un composé de plaisirs et de peines ; poésies et paraboles ; « je suis » et « je fus ». Et pourtant il ne parvient pas à répondre à sa propre question : cela arriva-t-il, et qui était qui ? Les réponses qu’il s’imagine deviennent son existence, et son parcours à travers ses propres souvenirs elliptiques devient une métaphore pour la Pataphysique ; images et mots deviennent des solutions imaginaires.

A la fin, tout ce qu’il peut dire, c’est « Ha, Ha ! », comme s’il avait eu l’intention de dire quelque chose d’autre… mais qu’il eut oublié quoi.

 

Extrait de {Ha,Ha !, La solution imaginaire}, de Stephen Dwoskin, Editions, The Smith, USA, 1993 (ISBN 0-912292-99-7)

(Traduction : E.-M. de M.)