Forough Farrokhzad

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Texte de Chris Marker, 1967

« Noire, brusque, brûlante. Ces mots vagues font d’elle un portrait si précis que tu la reconnaîtras entre mille. » Le 13 février à 16h30, Forough Farrokhzad est morte dans un accident d’auto à Téhéran. C’était un des plus grands poètes persans contemporains, c’était aussi une cinéaste. Elle avait réalisé La Maison est noire, un court métrage sur les lépreux, Grand Prix à Oberhausen, et à part cela pratiquement inconnu en Europe, et qui est un chef d’œuvre. Elle avait 33 ans. Elle était faite à parts égales de magie et d’énergie, c’était la reine de Saba décrite par Stendhal. C’était surtout le courage. Elle ne se cherchait ni alibis, ni cautions, elle connaissait l’horreur du monde aussi bien que les professionnels du désespoir, elle ressentait la nécessité de la lutte aussi bien que les professionnels de la justice mais elle n’avait pas trahi son chant profond.
Pour son premier film, elle était allée droit au plus irregardable : la lèpre, les lépreux. Et s’il fallait un regard de femme, s’il faut toujours un regard de femme pour établir la juste distance avec la souffrance et la laideur, sans complaisance et sans apitoiement, son regard à elle transformait encore son sujet, et en contournant l’abominable piège du symbole parvenait à lier, par surcroît de vérité, cette lèpre à toutes les lèpres du monde. Si bien que La Maison est noire est aussi la Terre sans pain de l’Iran, et que le jour où les distributeurs français admettront qu’on peut être persane, on s’apercevra que Forough Farrokhzad avait donné plus en un seul film que des tas de gens au nom plus facile à retenir.
Elle écrivait : “La terre enserre mon corps froid. Sans toi, loin des émois de ton cœur, mon cœur se décompose sous la terre. L’eau de pluie, les rafales, plus tard, doucettement, laveront mon corps sous la terre. Mon tombeau sera celui de l’inconnu libéré des louanges, délivré des méprises.”
Pardon pour les louanges, Forough. Délivrée des méprises, c’est à voir. Mais pour ce qui est de rester inconnue, je ne crois pas que tu y arriveras.

Texte initialement paru dans la revue Cinéma 67, n°117, juin 1967